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Un torrent d’éclats de rire

Saad Al-Kerch, Mardi, 13 mai 2014

Le nouvel ouvrage de Montasser Gaber relate la libération des talents humoristiques des Egyptiens pendant la révolution de 2011. Moqueries, satires et ironie sont une arme mortelle, qui est aussi paradoxalement un symbole de vie.

Montasser Gaber
La couverture : Des blagues sur le président. Comment les Egyptiens ont renversé le régime par les blagues.

L’étincelle de la révolution s’est déclenchée le 25 janvier 2011, mais la véritable révolution a commencé le jour du Vendredi de la colère et elle a réussi le 29 janvier à briser le prestige du régime. Le prestige, et non pas la justice, représente le fondement du pouvoir dans les régimes dictatoriaux. Quoi que l’on dise sur les dictatures de Saddam Hussein, d’Al-Assad ou de Staline, ils jouissaient d’un grand prestige même parmi leurs ennemis et leurs opposants.

C’est ainsi que le prestige de Moubarak s’est brisé et que le peuple ne reconnaissait plus sa légitimité qui n’était d’ailleurs qu’une légitimité constitutionnelle artificielle et non une véritable légitimité. Le peuple a réussi à s’approcher de la dure enveloppe entourant le régime et il a été surpris de découvrir combien elle était fragile, comment elle s’est brisée d’elle-même et comment les lâches se cachaient derrière elle effrayés.

On s’est moqué de Moubarak à tel point qu’il était devenu un symbole de la haine. Lorsqu’on a menacé le peuple tunisien lui disant qu’il allait être gouverné par Moubarak, il a crié haut et fort qu’il préférait le retour de Ben Ali. Quant au démon, il a vu des milliers de personnes prier sur la place Tahrir. Il a alors crié à Moubarak: « Qu’est-ce que tu as fait? Cela fait trente ans que je les trompe et voilà que tes actes insensés les ont rassemblés et voilà qu’ils prient maintenant ». Il a alors scandé avec les manifestants: « A bas Moubarak ! ».

La moquerie est une arme mortelle à laquelle ont recours ceux qui aiment la vie. En arrivant au Caire, Bonaparte fut surpris de voir près de 100 noces et des centaines de musiciens avec leurs flûtes ou leurs tambours. Il s’est exclamé: « Je suis vraiment surpris par ce peuple qui aime tant la vie ».

Dans son livre Des blagues sur le président… Comment les Egyptiens ont renversé le régime au pouvoir par les blagues, Montasser Gaber enregistre le rôle de la moquerie dans le renversement du régime de Moubarak, mais aussi de celui de Morsi. Cependant, la moquerie contre Morsi visait aussi la confrérie des Frères musulmans. En une seule année, Morsi a reçu autant de moqueries et de blagues que celles reçues par Moubarak en 30 ans. Si la moquerie contre Moubarak a duré pendant toutes les années de son pouvoir et même après sa destitution, la moquerie contre Morsi a commencé avant même son accession au pouvoir, depuis sa candidature à l’élection présidentielle. En effet, le peuple l’a considéré comme une simple « roue de secours », comme un remplaçant de l’homme plus fort, Khaïrat Al-Chater, que la Haute commission électorale a écarté de la course présidentielle. Montasser Gaber a dédicacé son livre à « Tous les martyrs et les blessés de la révolution du 25 janvier et de sa seconde vague du 30 juin 2013 ». Le livre de 218 pages de petit format est publié par la maison d’édition Al-Dar pour l’édition et la distribution avec une couverture de Amr Sélim.

Le courage du peuple

Le régime de Morsi n’aurait jamais été renversé sans le courage du peuple égyptien et s’il n’avait pas défié l’extrémisme religieux qui s’est répandu depuis la chute du régime de Moubarak. Le peuple égyptien ne s’est pas moqué seulement des Frères musulmans. Il s’est également moqué des salafistes, surtout lorsque leur porte-parole à Alexandrie s’est attaqué à la littérature de Naguib Mahfouz, prétendant qu’elle incitait au vice, et que d’autres ont appelé à couvrir les statues pharaoniques, sous prétexte que c’étaient des idoles.

C’est ainsi que se sont rapidement répandues sur les réseaux sociaux des propositions de changer le nom des célèbres films du cinéma égyptien pour remplacer « Ils m’ont rendu criminel » par « Ils m’ont rendu musulman » ; « Un homme dans notre maison » par « Un Frère dans notre maison » ou « Un salafiste dans notre maison » ; « Mes filles et moi » par « Mes filles voilées et moi », et ainsi de suite.

Le livre représente un exemple historique du caractère moqueur du peuple égyptien qui remonte à l’époque pharaonique du temps du roi Snéfrou, le père du roi Chéops, fondateur de la quatrième dynastie, la dynastie des bâtisseurs des pyramides (2949-2613 av. J.-C.). L’auteur raconte que « la blague la plus ancienne dans l’Histoire de l’humanité est pharaonique » : « Quelqu’un aurait demandé comment remonter le moral du roi Snéfrou quand il va à la pêche. On aurait alors répondu : Il s’agit de jeter à l’eau un esclave sans que le roi s’en rende compte puis de crier fort, voilà un gros poisson, mon seigneur ! ».

La révolution a libéré les talents des Egyptiens dans l’invention des blagues. Le mauvais hasard de Morsi a voulu qu’il arrive au milieu d’une effervescence de moquerie, de satyre et d’ironie. Il n’a pas cru au slogan levé sur la place Tahrir avant l’élection présidentielle: « A bas le prochain président ! ».

Les discours de Morsi étaient, à eux seuls, une source suffisante de moquerie et de blagues. Ils ne s’élevaient jamais au niveau des discours d’un chef d’Etat. Son dernier discours, où il a abordé la crise du gasoil et des coupures de courant électrique et où il a également parlé des hommes de main comme Fouda à Mansoura et Achour à Charqiya, était une véritable catastrophe, à tel point que la population a dit: « Si Morsi prononce un autre discours, les Frères eux-mêmes regretteront de ne pas avoir élu Chafiq » ou « Si Morsi lui-même avait écouté son discours, il serait descendu sur la place Tahrir pour participer à la rébellion du peuple égyptien » le 30 juin 2013.

Edhak aala al-raïs (des blagues sur le président) de Montasser Gaber, aux éditions Al-Dar, 2014.

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