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Les destins croisés du mystique et de l’architecte

Rania Hassanein , Mercredi, 27 mars 2024

L’écrivaine Rim Bassiouny poursuit ses messages soufis à travers une nouvelle trame inspirée de l’histoire alexandrine. Les deux principaux personnages de son dernier roman en date ne sont que le cheikh soufi Al-Morsi Aboul-Abbas et l’architecte italien qui a construit sa mosquée, Mario Rossi.

Les destins croisés du mystique et de l’architecte

Le roman met en scène deux éminentes personnalités historiques, appartenant à des époques différentes, mais dont les destins semblent extrêmement liés. Il s’agit de l’Andalou Al-Morsi Aboul-Abbas et de l’Italien Mario Rossi. Le premier est l’un des pôles soufis du monde arabe, né en Espagne en 1219 et mort à Alexandrie en 1286. Et le second est un fameux architecte, né à Rome en 1897 et mort en 1961. Tous les deux ont quitté leur pays et se sont installés à Alexandrie. Enfant, Aboul-Abbas s’est trouvé à bord d’un navire avec le reste de sa famille, qui devait se déplacer de la ville de Murcie en Andalousie vers la Tunisie, avant de finir en Egypte et ce, afin d’échapper à l’attaque des Croisées. Et Rossi, épris dès son jeune âge de la statue du dieu de la mer à Rome, aspirait depuis toujours à prendre le large et à atterrir sur l’autre rive.

Le nouveau roman de Rim Bassiouny, Mario et Aboul-Abbas, a été inspiré d’une rencontre fortuite entre l’écrivaine et une femme égypto-italienne, Christina. Cette dernière lui a raconté qu’elle avait connu Mario, le célèbre architecte et ami de son père, et qu’elle était tombée amoureuse de lui durant son adolescence, malgré la grande différence d’âge, puisqu’il avait 37 ans de plus qu’elle et était déjà marié. Cet amour non partagé a continué d’habiter cette dame, qui n’a de cesse de fouiller dans la biographie et les papiers de Mario après sa disparition. Elle a fini par trouver un dessin au crayon noir, un portrait d’Aboul-Abbas taillé par Mario, qu’elle a offert à l’écrivaine.

Captivée par l’histoire, Rim Bassiouny a effectué un long travail de recherche et de documentation. Et a tissé ce roman, au souffle soufi, mettant en relief les points de similitude entre les deux personnages. Car Mario Rossi n’est en effet que l’architecte qui a édifié la mosquée de l’ascète, devenu un saint pour la population locale, et qui tient toujours à Alexandrie.

Dans le roman, Mario affirme à Christina qu’il a été convoqué par le saint, au sens figuré. Il a été interpellé par la ressemblance entre leurs vies marquées par tant d’épreuves. Enfant, Aboul-Abbas a été privé de sa patrie, puis de sa mère qui s’est noyée alors qu’ils étaient en route pour l’Egypte. Son père, qui était un commerçant de blé à Murcie, a perdu ses biens, et par conséquent, la famille ne pouvait plus vivre dans les mêmes conditions aisées. Le jeune Aboul-Abbas a passé un certain temps dans les girons du cheikh Abdel-Ghaffar, un homme de religion qui était cependant assez rude avec les enfants. Il l’a injustement accusé d’avoir volé de l’argent, s’est plaint auprès du gouverneur, et par la suite, Aboul-Abbas a été emprisonné à l’âge de 20 ans. Plus tard, il a fait connaissance avec le cheikh soufi Aboul-Hassan Al-Chazly, qui a vite trouvé en lui un disciple fidèle. Il rencontre alors l’amour de sa vie, qui avait deux prénoms : Latifa et Zaynab, durant la guerre de Mansoura en l’an 1250, alors qu’elle était déguisée en soldat. Ils luttaient ensemble contre les troupes de Louis IX, et il a fini par découvrir qu’elle était la fille de son cheikh, Al-Chazly, fondateur de la confrérie soufie Al-Chazliya, à laquelle il a adhéré. Ainsi, il a complètement changé de chemin. Son cheikh et guide spirituel lui répétait toujours : « Il n’y a pas de médiateur entre les individus et Dieu. Le cheikh te guide vers le chemin, mais c’est toi qui ouvres les portes fermées ».

Après la disparition d’Al-Chazly, un ami proche, le cheikh Abdel-Bari, s’est retourné contre lui, car il voulait prendre la relève au sein de la confrérie. Ce dernier était soutenu par le gouverneur d’Alexandrie et par un autre homme de religion, dérangé par l’influence d’Aboul-Abbas sur les gens. Tous les trois ont déployé tous leurs efforts afin d’empêcher Aboul-Abbas d’atteindre son public, ses prêches étaient interdits dans toutes les mosquées de la ville-port, et on lui a même demandé de quitter le pays.

L’architecte de la ville

Mario Rossi avait connu lui aussi tant de hauts et de bas. A l’âge de 20 ans, il a voyagé pour l’Egypte, qui était alors une terre prospère et accueillante. « Celui qui voulait faire fortune n’avait qu’à venir et y travailler ». Au commencement, il a été embauché comme architecte-assistant dans le cabinet d’Ernesto Verrucci, à qui l’on doit plusieurs bâtiments iconiques d’Alexandrie. Ensuite, il a décidé de se séparer de son maître et de se présenter à un concours architectural, pour être sélectionné comme chef architecte auprès du ministère des Mainmortes, à l’âge de 30 ans. Passionné d’architecture islamique, notamment celle des ères mamelouke et fatimide, Mario a gagné le concours après avoir dessiné des esquisses pendant 30 heures d’affilée, variant les motifs islamiques. Il a eu la chance de se marier avec Rosa, une Egyptienne issue d’un milieu aisé, qui l’a soutenu durant toute sa vie. Et pendant 16 ans, il s’est attelé à construire son joyau architectural : la grande mosquée d’Al-Morsi Aboul-Abbas, dans le quartier d’Al-Gomrok (Bahari) à Alexandrie. Il est tombé sur l’ouvrage d’Ibn Attallah Al-Sakandari (1260-1309), également un soufi, sur la vie et l’oeuvre d’Aboul-Abbas et a décidé de plonger dans la culture andalouse pour édifier la mosquée, de façon à rester fidèle à la pensée du saint.


La mosquée d’Al-Morsi Aboul-Abbas à Alexandrie.

Cependant, Mario fut emprisonné pendant quatre ans, durant la Deuxième Guerre mondiale, étant soupçonné de soutenir Mussolini avec d’autres Italiens résidant à Alexandrie. En prison, il a pu poursuivre ses maquettes et a réalisé les designs de maisons de riches, en faisant communiquer les dessins en cachette à son épouse. Une fois libéré, il a tout de suite repris le travail sur la mosquée.

Un autre point commun entre Aboul-Abbas et Mario est qu’ils ont connu tous les deux la douleur de perdre un fils. Le premier a perdu son fils Ali, encore enfant, lorsqu’un voisin colérique ne supportant pas les cris des enfants l’a poussé sur les escaliers. Et le second a perdu son fils Alessandro, qui est parti visiter sa grand-mère en Italie pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Structure et personnages secondaires

Le roman se tisse de bout en bout à travers les échanges fictifs entre les personnages, c’est ainsi que l’on suit l’histoire et que l’on cerne leurs rapports. Aboul-Abbas s’adresse à Mario pour lui expliquer les diverses étapes du voyage divin. D’autres textes sont destinés par Christina à l’écrivaine. Mario fait souvent office de narrateur omniscient.

On apprend beaucoup de choses entretemps sur d’autres figures de l’Histoire, tels Yakout Al-Arch, l’esclave élevé par Al-Morsi Aboul-Abbas, comme l’un des membres de sa famille, le mystique de renom Ibn Attallah Al-Sakandari, l’imam Al-Bousseiri, fameux poète de Qassidat Al-Borda, 162 vers faisant l’éloge du prophète, Nijma Khatoun, la séductrice qui est tombée amoureuse du grand cheikh lequel l’a conduite vers l’amour de Dieu.

Les mêmes signes, les mêmes lumières éclairaient les chemins d’Aboul-Abbas et de Mario Rossi. Ces lumières étaient comme celles du phare d’Alexandrie qui ne guidaient pas seulement les navires, mais aussi les âmes confuses, qui venaient de partout pour chercher refuge à Alexandrie.

Mario et Aboul-Abbas, roman de Rim Bassiouny, aux éditions Dar Al-Nahda, 2023, 262 pages.

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