Lundi, 22 avril 2024
Al-Ahram Hebdo > Livres >

Mémoires d’un Frère repenti

Saad Al-Qersh, Lundi, 04 novembre 2013

Dans son autobiographie, Le Paradis des Frères, Sameh Fayez ne cherche ni l’héroïsme, ni la divulgation des secrets sur la confrérie des Frères musulmans. Il raconte les détails d’une éducation quasi militaire et une mobilisation dans laquelle se fond l’islam.

En avril 1979, je me trouvais au début d’une voie qui devait me mener au bureau de guidance de la confrérie des Frères musulmans. J’avais ache­té la revue mensuelle Al-Daawa, publiée par la confrérie des Frères musulmans. Lorsque je relis aujourd’hui les numéros de cette revue, je ressens de la pitié pour tous les Frères à l’ex­ception des directions qui utilisent la confrérie et la religion comme masque pour réaliser des objectifs capitalistes cruels. Le Frère grandit avec l’idée que la religion a besoin de lui per­sonnellement et qu’il doit rester alerte afin que les ennemis de l’islam ne s’emparent pas de la place qu’elle se doit de garder. Pour atteindre cet état de mobilisation, il se crée un ennemi, n’importe lequel, son voisin, son conci­toyen …

Ces souvenirs ont refait surface alors que je lisais le livre Le Paradis des Frères de Sameh Fayez qui ne prétend ni de l’héroïsme, ni la diffusion des secrets sur la confrérie des Frères musulmans. Il raconte des détails humains sur une éducation quasi militaire qui transforme les petits garçons en membres convaincus que la confrérie est le paradis et que toute leur famille n’est autre qu’un étran­ger. Il n’aborde pas de détails administratifs relatifs à la confrérie, et ne parle non plus du bureau de guidance, mais raconte sa propre expérience depuis sa mobilisation en 1995 alors qu’il n’avait que 11 ans. En effet, ce sont les grands qui prennent la charge de choisir les personnes qui sont aptes à « devenir des Frères obéissants … C’est toujours la confré­rie qui choisit ».

Puis, elle impose aux garçons un nouveau monde à la place de leurs familles, une disci­pline stricte basée sur la hiérarchie. C’est ainsi que l’enfant se rapproche de la religion, puis devient reconnaissant à ceux qui l’ont soutiré de l’incertitude. C’est ainsi que disparaissent les distances entre la religion et la confrérie. « Nous ne voyons plus de différence entre les deux … l’islam et la confrérie sont indissociables ». Dans ce contexte, la rébellion devient impossible, l’idée de quitter la confrérie est synonyme de mise à l’écart de la religion, et devient ancrée dans la conscience des Frères.

L’éducation des Frères est ancrée dans l’incons­cient de l’écrivain bien qu’il ait quitté la confrérie depuis plus de 2 ans. En 2005, alors qu’il étudiait à la faculté de droit de l’Uni­versité de Aïn-Chams au Caire, et alors qu’il échan­geait « des mots d’amour » avec une collègue, il enten­dit le mot de passe des Frères : « Allah Akbar, Lellah Al-Hamed ». Il répondit aus­sitôt à l’appel comme s’il s’agissait d’un ordre divin et rejoignit les autres étudiants de la confrérie. Ils ont encer­clé le palais d’Al-Zaafarane, où se trouvait le président de l’université, ses adjoints ainsi que le président de la garde de l’université pendant plus de 3 heures. Il raconte que dès qu’il a entendu l’appel, il s’est « transformé en une autre personne ».

Il est resté là devant le palais jusqu’à rece­voir l’ordre de briser le blocus. Il a fallu au jeune homme plus de 5 ans pour se débarras­ser des séquelles de la religion des Frères afin de réaliser « qu’il ne s’agit pas d’une religion et que je ne suis pas devenu athée en quittant la confrérie ». Il a fallu plus de 5 ans au jeune homme de 25 ans pour par­venir à la conviction que sortir de la confrérie signi­fie une différence d’opi­nion et non pas une viola­tion des préceptes de l’is­lam.

Dans le livre publié par la maison d’édition Dar Al-Tanouir à Beyrouth et au Caire, Sameh Fayez écrit qu’il a quitté la confrérie après avoir lu la littérature des non- Frères et découvert de nouvelles réalités. C’est ainsi qu’il a découvert que Nasser n’était pas « un athée, un mécréant. Rien n’indiquait dans la littérature des Frères que Nasser était musulman ». Il a également découvert que Saad Zaghloul était « patriotique et non pas un agent européen ». Ce sont l’inquiétude et l’in­certitude dont ne souffrent que les rescapés des Frères qui lui ont permis de quitter la confrérie. En effet, le système de l’obéissance ne permet que la lecture des livres écrits par les Frères et sur les Frères. C’est ainsi qu’est interdite la lecture des ouvrages de Naguib Mahfouz, de Farag Fouda, de Nasr Hamed Abou-Zeid et de Gamal Al-Banna, le frère de Hassan Al-Banna.

L’éducation des Frères ressemble à une « pêche à la morale ». Il s’agit de dénicher de jeunes garçons capables de se transformer par la suite en otages moralement hypnotisés. Il s’agit en majorité de garçons pauvres issus des villages et des banlieues qui cherchent la certi­tude et la réalisation de soi, croyant que le cheikh serait heureux de ce comportement. Lorsque l’écrivain a travaillé comme nettoyeur dans un restaurant du Caire, alors qu’il était encore étudiant, il a trouvé une bouteille d’al­cool. Perturbé, il n’hésita pas à la lancer dans le Nil ressentant ainsi une grande victoire. Mais un collège le surprend : « Comment peux-tu jeter un don de la sorte comme s’il s’agissait d’une souillure ? ». C’était là le premier inci­dent qui ébranla ses convictions. Il travailla par la suite dans un salon de coiffure dans le quar­tier de Zamalek au Caire, où il a découvert que les femmes étaient « des êtres humains » contrairement à ce qui était présenté dans les cercles de religion de la confrérie. Dans ce salon, il a rencontré la chanteuse Chérine Abdel-Wahab qui lui a parlé amicalement. C’est ainsi que ses convictions furent ébranlées pour la deuxième fois et il réalisa que « tous ceux qui ne sont pas des Frères ne sont pas nécessairement des êtres aberrants ».

Gannet al-ikhwan (le paradis des Frères … de la conviction de la Gamaa à l’immensité de la vie) de Sameh Fayez, Dar Al-Tanouir, 2013.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique