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Histoire d’une vie, histoire d’un peuple

Lamiaa Alsadaty , Dimanche, 07 mai 2023

Albert Arie, mémoires d’un juif égyptien est un beau récit de vie, mais aussi un véritable témoignage historique. Arie (1930- 2021) était militant de gauche et exportateur de fruits et légumes qui a toujours vécu au centre-ville du Caire.

Histoire d’une vie, histoire d’un people

Contrairement au récit historique, le récit autobiographique a une dimension subjective, puisqu’il s’agit d’un « je » qui raconte et appréhende l’Histoire. Toutefois, l’autobiographie entretient comme l’Histoire une relation constante avec le réel. Ainsi, des récits tournent en des témoignages qui s’insèrent dans l’Histoire pour compléter des trous, vérifier des nuances, ou encore apporter une âme à une Histoire figée, puisque toujours portée sur les « grands Hommes » : hommes d’Etat, politiques, etc. Et, c’est bien le cas de l’ouvrage extraordinaire Albert Arie, mémoires d’un juif égyptien. Dans ce dernier, Albert Arie relate sa propre histoire, à la lumière des événements historiques qu’il a connus et auxquels il a pris part.

Le lecteur se trouve donc projeté par le biais de cet ouvrage, brillamment structuré, dans le courant historiographique appelé History From Below (histoire d’en bas) qui relate plutôt l’histoire du peuple, des gens ordinaires, de la vie de tous les jours … Composé de 393 pages, structuré en 4 parties et suivi d’une vingtaine de pages consacrées à un très bel albumphotos, qui ne sont qu’un support redoutable pour compléter la trame du récit, ce livre nous amène dans un voyage passionnant dans le monde d’Albert Arie. Né en 1930, il est l’un des peu nombreux juifs égyptiens qui ont refusé de quitter le pays et de renoncer à leur égyptianité. Mais pourquoi écrire son autobiographie après toutes ces années ?

En effet, Arie explique tout dès la préface. « Je suis devenu malgré moi témoin de toute une époque. Je suis au regret de voir tant de gens parler du passé en disant des choses fausses par ignorance. Par ailleurs, il y a parmi les générations présentes ceux qui essaient de reconnaître vraiment le passé (…) ». Ainsi, Arie, qui est né sous le règne du roi Fouad, avait vécu le règne du roi Farouq et avait connu la Révolution de Juillet 1952, commençant par Mohamad Naguib, arrivant à Sadate et Moubarak, en passant par Nasser, mais aussi la Révolution du 25 Janvier 2011, suivie de l’accession des Frères musulmans au pouvoir, puis l’arrivée du président Sissi, est une source riche d’informations.

La prison, une belle expérience !

En effet, il a joué à travers ce livre le rôle d’historien, non seulement en ce qui concerne la vie en Egypte de manière générale, mais aussi le mouvement communiste en particulier. Et ce, puisque la plupart de ceux qui ont joué un rôle dans ce mouvement, depuis les années 1930 jusqu’aux années 1970, sont décédés. D’ailleurs, il explique que l’un des inconvénients du mouvement communiste de cette époque est que la plupart de ses membres, bien qu’ils aient accepté le sort de l’exil, de l’emprisonnement et de la torture, avaient choisi de mourir sans dire ce qui leur était arrivé. Cependant, lui, il a décidé de renoncer à la tradition et s’est mis à raconter, tout en soulignant qu’il ne regrettait pas ses pensées même si certaines de ses convictions avaient changé avec le temps. « Mes opinions politiques m’ont appris à aimer l’Egypte, à y adhérer et à rejeter toute tentative d’être exilé. Et la plus belle période de ma vie était celle de la prison (…). Je me suis fait des amis et j’ai connu la société égyptienne pour ce qu’elle était. Et je parle maintenant parce que je ne sais pas combien d’années je vivrai après ce mémoire », clôt-il ainsi la préface qu’il a écrite en février 2021, deux mois avant sa mort. Ecrit selon un ordre chronologique, ce récit de vie s’ouvre sur une première partie intitulée Les racines et la croissance dans laquelle Arie parle de ses aïeuls. Ils appartiennent aux Séfarades d’Espagne qui ont dû connaître une vaste diaspora après leur expulsion sous les ordres des monarques catholiques espagnols. Ses grands-parents paternels ont émigré en Autriche d’abord, puis en Bulgarie et enfin en Turquie. En raison des conditions difficiles qu’a connues la famille après la mort du grand-père, lequel travaillait comme marchand de tissus, les enfants ont abandonné l’école et chacun a voyagé d’un côté. Son père vient s’installer au début du XXe siècle au Caire pour travailler dans la comptabilité dans l’un des magasins de Moski, un quartier cairote de commerce. La grand-mère Rachel est restée seule en Turquie et n’est jamais venue en Egypte. Elle est décédée avant la Seconde Guerre mondiale, à Milan, chez sa fille.

Quant à ses grands-parents maternels, ils sont des Ashkénazes qui ont émigré à la suite des campagnes d’épuration ethnique entreprises contre les juifs en Russie césarienne. Des histoires intéressantes sont relatées à propos de sa grand-mère encore petite fille qui s’est perdue avec sa mère (son arrièregrand- mère) dans les bois en Turquie, pour se séparer à jamais du reste de la famille, et ne plus voir ni son père ni ses frères. Sa mère a grandi en Turquie, où elle s’est mariée avec son père pour partir tous les deux par la suite en Egypte. S’ajoutent à la beauté des histoires racontées dans cette partie les détails minutieux qui donnent de la vivacité au récit : Arie parle beaucoup de l’immeuble où il habitait au centre-ville, les magasins qui y étaient puis ont fermé, de ses voisins grecs, arméniens, anglais, etc. Des plats ashkénazes faits par sa grand-mère tels des poissons farcis … Ainsi, le lecteur se trouve en immersion complète de cet environnement, à tel point qu’il ne peut s’empêcher de s’émouvoir de la mort de la grand-mère annoncée à la fin de cette première partie.

Témoin de l’incendie du Caire Avec la deuxième partie : Je suis devenu communiste, Arie retrace son parcours communiste depuis l’école du Lycée où il a réussi avec des collègues à fonder un centre pour leur activité. Il raconte par la suite ses études à la faculté des lettres françaises le jour et à celle de droit le soir, ainsi que sa lutte contre le choléra qui avait envahi l’Egypte vers la fin des années 1940. L’incendie du Caire en 1952 tient une place importante dans le récit, avec tous les détails qui ont été vus et vécus par la famille Arie habitant le centre-ville, surtout que le père y tenait une boutique de vêtements.

Cette partie s’achève par le déclenchement de la Révolution de Juillet 1952 et toutes ses répercussions sociopolitiques, y compris l’emprisonnement d’Albert Arie. L’incident auquel est dédiée la troisième partie : 11 ans dans les prisons égyptiennes.

La quatrième et dernière partie, Un nouveau départ, met en lumière les émotions vécues par un jeune homme après sa sortie d’une prison qui a duré pour 11 ans (1953-1964). « Je suis allé au balcon et j’ai vu des scènes différentes de celles que je connaissais avant d’être arrêté. Dans l’immeuble, sont venus de nouveaux voisins et les portiers ont changé, seul Hussein le serveur est resté ». Il évoque aussi ses émotions lors de la défaite, l’arrivée de Sadate comme président, le rétablissement du Parti communiste, etc. Tant de récits-témoignages d’une partie importante de l’Histoire égyptienne. « J’étais témoin d’une partie de l’histoire de la société juive en Egypte. Et la présence des juifs en Egypte fait sans aucun doute partie de l’héritage égyptien (…) », conclut-il ainsi ses mémoires qui sont aussi ceux d’une époque.

Albert Arie, Mozakérate Yahoudi Masri (mémoires d’un juif égypien), rédigé par Mona Abdel-Azim Anis, aux éditions Al-Shorouk, 2023, 393 pages.

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