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Des vies qui basculent sous l’effet du politique

Rasha Hanafy , Dimanche, 15 janvier 2023

Le roman de Doha Assi, Sabah 19 aghostos (le matin du 19 août), livre un témoignage sur l’effondrement de deux systèmes politiques, en Egypte et en ex-URSS. Son héroïne a vécu le putsch de Moscou en 1991 et la Révolution du 25 Janvier 2011.

Des vies qui basculent sous l’effet du politique

Les répercussions de deux points tournants dans l’histoire de deux pays, l’Egypte et la Russie, sont racontées par Doha Assi dans son roman Sabah 19 aghostos (le matin du 19 août). Il s’agit du putsch avorté de Moscou, le 19 août 1991, réalisé par un groupe de tenants de la ligne « dure » au sein du Parti communiste contre Gorbatchev, et la Révolution de Janvier 2011 en Egypte contre le régime de Moubarak.

Les lecteurs se trouvent ainsi face à deux effondrements. Car l’échec du coup d’Etat russe a accéléré le processus de dislocation de l’URSS, laquelle cessa d’exister à la fin de l’année. Et dans le cas de l’Egypte, la chute du régime de Moubarak a conduit les Frères musulmans au pouvoir, après les élections de 2012. L’écrivaine, ayant fait ses études dans l’ex-Union soviétique, a été témoin de ces événements il y a 30 ans. Elle s’est alors appuyée sur sa mémoire pour écrire le roman ; en même temps, elle s’est basée sur des documentaires évoquant les témoignages d’officiers ayant participé aux guerres tchétchène et afghane.

L’héroïne du roman, Caméla, est le lien entre ces deux mondes en mutation. Elle détient la nationalité des deux pays, étant d’une mère russe et d’un père égyptien ; elle nous emmène entre la Place Rouge à Moscou, la place Tahrir au Caire et la ville de Béni Hassan à Minya (Basse-Egypte).

L’écrivaine ne manque pas de parsemer son oeuvre d’histoires d’amour, tout en parlant des liens de la mafia russe avec la classe gouvernante, de la guerre d’Afghanistan qui a été la goutte qui a fait déborder le vase, de l’URSS qui a porté en elle-même les grains de sa dissolution, de la corruption, etc. « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais sans pain, il meurt », écrit-elle, ou encore : « Tout est supportable sauf la faim ».

Le narrateur omniscient dépeint des gens, en Russie, faisant la queue en attendant d’avoir de quoi manger, à la suite du putsch de 1991. Et le roman tente de restituer les souffrances liées au manque de nourriture et de médicaments, ainsi que l’ambiance d’incompréhension qui régnait à l’époque.

Les scènes du roman s’étendent de la Russie à l’Afghanistan, de l’Egypte jusqu’en Tchétchénie. La famille du père de Caméla a fait partie de ceux qui ont creusé les grottes historiques de Béni Hassan (cimetière gravé dans la montagne). Et la famille de sa mère comprenait plusieurs héros de Leningrad qui ont résisté pendant 900 jours aux troupes nazies allemandes, alors que la ville était assiégée et que la faim et la maladie ont emporté les âmes, avant les balles et les bombes.

Pour une poignée de dollars

Après une enfance calme sans problème, Caméla a connu la faim elle aussi, elle faisait la queue, pendant des heures, avec son fils Sadiq, afin d’obtenir une aide alimentaire. Elle fut attaquée et traitée comme une « étrangère », mais elle a décidé de rester en Russie coûte que coûte. Elle a vendu ses meubles et les décorations militaires de son grand-père. Et a décidé de faire une réussite sociale, quel que soit le prix. Et à elle d’affirmer dans le roman : « Les religions ont fusionné les dieux en un seul dieu : le billet vert de cent dollars ».

Ensuite, elle a quitté pour l’Egypte et a collaboré avec la mafia, a travaillé dans le secteur du tourisme, notamment à Charm Al-Cheikh, a réussi à faire fortune jusqu’à la Révolution de Janvier 2011. Sa vie a basculé pour la deuxième fois, car le tourisme a été très négativement affecté sous l’effet des événements politiques. Le roman tente alors de restituer la vie des gens travaillant dans ce domaine au lendemain de l’effondrement : les agences de voyages, les propriétaires de bazars.

Le récit est clôturé par une scène invoquant le fameux roman de George Orwell, 1984, faisant référence au Big Brother qui vous regarde partout. Les citoyens sont placés sous haute surveillance dans les deux pays dont elle porte les nationalités. L’auteure dépeint les souffrances de l’être humain à cause des transformations sociopolitiques. Celles-ci déforment les âmes.

Sabah 19 aghostos (le matin du 19 août), de Doha Assi, aux éditions Al-Masriya Al-Lobnaniya, 233 pages, 2022.

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