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Visages du pays du Nil

Rania Hassanein , Jeudi, 14 avril 2022

Dans son livre Sanayéyete Masr (les artisans d’Egypte), l’écrivain et journaliste Omar Taher trace l’histoire des portraits d’hommes et de femmes peu connus du grand public, mais qui ont marqué l’histoire de l’Egypte.

Visages du pays du Nil

Journaliste, poète, animateur de radio-télévision, scénariste, Omar Taher a plusieurs cordes à son arc. Il continue à puiser dans des sujets socioculturels qui touchent un public très divers. Quatre ans après avoir sorti le premier volume de son livre à succès Sanayéyete Masr (les artisans d’Egypte), il en publie un deuxième, taillant les portraits de quelque trente personnalités qui ont marqué l’histoire du pays. Celles-ci avaient la volonté et la persévérance d’introduire de nouvelles industries, de nouveaux produits et métiers en Egypte.

Il révèle ainsi des détails inconnus sur Mohamad Ghanem, le fabricant de la marque de chaussures sportives Kochi dans les années 1980. Ce dernier a réussi à concurrencer avec les marques internationales qui inondaient le marché local, à un tel point que le nom de sa marque est devenu synonyme de chaussure de sport dans le dialecte égyptien.

Ahmad Mégahed a, quant à lui, révolutionné l’industrie des articles en plastique dans les années 1970, en fabriquant des lampadaires, des outils de cuisine, des accessoires pour salles de bains ... Et durant la même époque, Abdel-Aziz Ali a introduit les chips de pommes de terre, jusqu’alors peu connus en Egypte.

L’auteur passe ainsi d’un portrait à l’autre, pour nous informer à titre d’exemple qui étaient les architectes qui ont conçu des quartiers relativement modernes comme ceux de Mohandessine et de Madinet Nasr, et qui était le constructeur du pont du 6 Octobre ou celui du Stade sportif du Caire. Et ce, tout au long de trois chapitres, riches en histoires anecdotiques.

L’impact de la nationalisation, entreprise par le président Gamal Abdel-Nasser dans les années 1960, constitue l’un des thèmes dominants des deux tomes de Sanayéyete Masr. L’auteur insiste sur l’influence négative de la politique nassérienne sur les champs de l’industrie et du commerce. De nouveau, il nous plonge dans le parcours de plusieurs hommes et femmes, en s’attardant sur les détails, pour justifier son hypothèse. On découvre des gens tels Mahmoud Saadeddine Al-Tahri, fondateur des climatiseurs, glacières et réfrigérateurs Koldair.

Al-Tahri avait installé en 1947 une première usine de climatisation en Egypte. Puis, il a réussi, une quinzaine d’années plus tard, à produire le premier climatiseur égyptien de type fenêtre. Mais en 1961, il a lu dans les journaux que son usine avait été nationalisée. Il a quand même accepté de continuer à gérer son entreprise, sous la tutelle du secteur public, pendant cinq ans, et a fait face à de multiples obstacles bureaucratiques. Ceux-ci l’ont empêché de réaliser son rêve de fabriquer un compresseur de climatiseur purement égyptien. Désespéré, il a quitté le pays pour les Etats-Unis, sans prendre un sou, et a travaillé dans une entreprise américaine qui a acheté ultérieurement les droits de ses inventions en matière de climatisation.

Différents domaines

Omar Taher a fouillé partout afin de suivre les traces de ce genre de personnalités, il est parti à la recherche de leurs descendants et successeurs, dans les différents domaines. Parmi eux, figure l’ingénieur Adel Gazarine, responsable de l’assemblage de la voiture Fiat en partenariat avec la fabrique italienne. Le résultat ? La première voiture égyptienne sous procuration étrangère en 1962, qui a connu un succès fou sur le marché local, succédant à la première voiture de fabrication égyptienne, à savoir la voiture Ramsès en 1959, qui devait fonctionner sans huile ni eau, mais juste à travers le refroidissement d’air. Celle-ci avait été conçue par l’ingénieur Georges Hawi et le soldat Essam Aboul-Ela et se vendait à 120 L.E. Mais l’usine de voiture fut à son tour nationalisée en 1961, et la ligne de production fut suspendue pour des problèmes techniques.

L’auteur passe également en revue le parcours d’une figure de proue du secteur sanitaire. Il s’agit du pédiatre Al-Nabawi Al-Mohandess qui, pendant son mandat en tant que ministre de la Santé sous Nasser, a initié un système d’assurance médicale garantissant les soins nécessaires aux citoyens, quel que soit leur rang.

Omar Taher raconte ainsi à sa manière les hauts et les bas de la politique égyptienne à partir des années 1930. Il ne se limite pas aux figures du champ industriel, mais s’étend à des domaines variés, en s’attaquant par exemple aux portraits du géographe Mohamad Awad, l’un des pionniers du planning familial en Egypte, de la présentatrice d’émission de sensibilisation médicale Loftiya Al-Sabaa, du spécialiste des programmes d’alphabétisation Abdel-Badie Al-Qamhawi, et d’autres.

Le dernier chapitre du livre est consacré aux « artisans de la victoire, ceux et celles qui ont occupé les lignes arrière », comme le précise Taher, en faisant allusion aux hommes et aux femmes de la ville de Suez. Il ne s’agit guère de sa ville natale, car Taher est né en 1975 à Sohag, en Haute-Egypte. Mais il tient toujours à rendre hommage aux citoyens de Suez qui ont résisté durant les guerres successives connues par l’Egypte.

Cette ville du Canal de Suez a été assiégée par les troupes israéliennes pendant 101 jours durant la guerre d’Octobre 1973. Ses habitants n’acceptent pas la résignation, comme le prouvent les entretiens effectués avec les témoins de cette époque, tels hadja Karima Yassine.

Par le biais des deux volumes de Les Artisans d’Egypte, Omar Taher réussit à créer des archives, à collecter des informations rares et à rassembler des photos et des affiches publicitaires anciennes qui nous permettent de relire l’histoire autrement. Pour lui, l’Egypte est un pays qui cache bien ses trésors, elle a encore tant de choses à dévoiler. De quoi laisser entendre qu’il s’engage à présenter d’autres tomes, d’autres artisans d’Egypte.

Sanayéyete Masr II (les artisans d’Egypte II), de Omar Taher, aux éditions Al-Karma, 2022, 407 pages.

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