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La pandémie qui nous hante

Rania Hassanein, Lundi, 06 décembre 2021

L’écrivaine marocaine Latifa Labsir vient de publier un recueil de nouvelles, Covid Al-Saghir (petit Covid), entièrement inspiré de la pandémie et des événements en cours.

Le Maroc a récemment suspendu toute liaison aérienne avec plusieurs pays européens, en raison de la
Le Maroc a récemment suspendu toute liaison aérienne avec plusieurs pays européens, en raison de la hausse des cas de contamination au Covid-19 dans le vieux continent.

Pesant, voire étouffant, le coronavirus a inspiré à l’écrivaine marocaine Latifa Labsir son nouveau recueil de nouvelles, Covid Al-Saghir (le petit Covid). Professeure à la faculté des lettres et sciences humaines de Ben Misk (l’Université Hassan II à Casablanca), elle y traite de l’impact psychologique de la pandémie sur la vie humaine. La peur, l’isolement, le confinement et l’angoisse sont des sentiments qu’elle exprime à travers quinze nouvelles.

La principale nouvelle du recueil Covid Al-Saghir aborde l’histoire d’un pauvre garçon sans abri qu’un père de famille a décidé d’héberger avec les siens. L’épouse de ce dernier est très méfiante à l’égard du petit, elle essaye de compatir, mais en vain; alors elle décide de le mettre à la porte, préférant l’éloigner de son propre enfant. A la fin de la nouvelle, on découvre que le personnage du petit garçon trouvé était une hallucination, une pure invention de l’enfant du couple atteint de Covid.

La pandémie

L’écrivaine a vécu comme tout le monde sous la férule du virus et a ressenti un vif désir de s’exprimer. Elle pensait que ce cauchemar allait vite se terminer, mais hélas rien ne fut ainsi. Elle avait donc besoin d’écrire pour se soulager et a en fait réussi à évoquer les différents phénomènes en lien avec la pandémie. Latifa Labsir semble partager les sentiments du narrateur de la nouvelle Imaä (geste), disant : « Quelques jours après le début de la pandémie, ma mère et moi, nous avons été gagnées par la phobie. On ne quittait la maison qu’en cas de nécessité. La rue nous effrayait, nous menaçait. On sera tous touché par le virus, chacun à son tour ». Puis, l’écrivain précise dans une autre nouvelle : « Les médecins et les infirmiers sont dans la confusion totale. Les yeux de certains d’entre eux sont saillants, apeurés ; d’autres ont le regard froid, assoupi, ils peuvent tomber par terre, tellement ils sont fatigués. La plupart d’entre eux s’endorment sur les appareils, noyés dans leurs costumes de protection qui les étouffent ». On est entouré de cadavres qu’on emporte au cimetière, dans la vie comme dans le recueil.

Du réel et de l’imaginaire

Dans d’autres nouvelles, l’écrivaine présente le Covid-19 comme un empereur du Moyen Age avide de conquérir plusieurs pays et de dominer leurs peuples. Dans la nouvelle Achbah Al-Alam (les spectres du monde), elle écrit: « Cet empereur est dangereux, car il se promène dans l’air, est transféré à travers la respiration ou le toucher… Il suffit juste de poser la main sur une surface infectée pour attraper le virus … ».

La précarité des personnes âgées face à la maladie a été plusieurs fois soulignée par Latifa Labsir comme dans Al-Agaza la Yahlamoune (les vieux n’ont pas le droit de rêver). Et les femmes, dit-elle, se sont retrouvées enfermées à domicile, obligées de rester avec leurs maris 24h sur 24. Certains parmi ces derniers ont perdu leurs emplois, à cause de la pandémie. L’auteure fait ainsi le tour du problème : violence conjugale, répudiation, angoisse … Ses observations s’étendent en effet à l’impact de coronavirus sur les animaux. Ceux-ci ont gagné du terrain. Pendant quelques mois, ils ont bénéficié d’une plus grande liberté, se promenaient dans les villes désertées par les hommes. Elle ne manque pas de défendre les chauves-souris, honnies car considérées comme étant la source du virus. Dans la nouvelle Agnéhat Al-Khoffach (les ailes de la chauve-souris), le mammifère se transforme en une source d’apaisement aux yeux d’un vétérinaire qui a perdu son fils. « Son regard me rappelait celui de mon fils. Au départ, j’étais terrifié, mais j’ai fini par dire qu’il était l’incarnation de l’âme de mon enfant. Depuis ce temps, la chauve-souris habite chez moi, je suis réconforté par sa présence. Je joue avec elle ».

Latifa Labsir rend hommage à plusieurs personnages célèbres, en les insérant dans ses nouvelles. C’est le cas par exemple de l’écrivaine May Ziyada, du philosophe Abou-Hayan Al-Tawhidi, du peintre Ludwig Deutsch et de l’architecte Zaha Hadid. Leur présence a enrichi le recueil et lui a donné un goût particulier. De même, l’auteure se réfère à pas mal d’événements réels qui ont secoué notre existence ces derniers temps, comme l’explosion du port de Beyrouth et les manifestations qui se sont déclenchées aux Etats-Unis après le meurtre de George Floyd, un Afro-américain mort à la suite d’une violence policière. Et ce, dans un style fantaisiste et imagé. Les hallucinations des protagonistes reflètent l’état, où nous plongent la maladie et le désarroi dont on souffre.

Dans la dernière nouvelle du recueil Léqah (vaccin), Latifa Labsir mentionne l’immunologue américain d’origine marocaine Moncef Slaoui, qui était jusqu’à il y a quelques mois responsable de la stratégie vaccinale des Etats-Unis.

Nommé à ce poste par Trump, il a suivi de près le développement des vaccins et a été proie à plusieurs attaques. « Tout le monde est d’accord que le Covid-19 a fait apparition pour rester à jamais », conclut l’auteure qui nous emmène dans plusieurs villes marocaines, telles Casablanca, Rabat, Agadir, Al-Mehdiya, Taourit, Lalla Mimouna … L’une de ses nouvelles portant le titre de cette dernière ville aborde l’histoire d’une femme pieuse, qui s’est retirée dans la montagne pour prier Dieu en ces temps difficiles.

Le même sens est repris par le berger, dans une autre nouvelle. Il vit en pleine nature, ne porte pas de masques et ne suit pas les bulletins d’information. Il chante, joue quelques airs sur sa flûte et rit de tout son coeur. Est-ce la manière que propose l’auteure pour échapper à la crise? Il y a encore du chemin à faire l

Covid Al-Saghir (petit Covid) de Latifa Labsir, aux éditions du Centre culturel du livre à Beyrouth, 2021, 160 pages.

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