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L’histoire des juifs d’Egypte à travers trois époques

Rania Hassanein, Lundi, 23 août 2021

Le nouveau roman de Rasha Adly, Qitar Al-Leil ila Tel-Abib (le train de nuit pour Tel-Aviv), s’inspire d’événements historiques pour relater l’histoire des juifs d’Egypte. Amour, espionnage et politique s’y mêlent.

L’histoire des juifs d’Egypte à travers trois époques

Qitar al-leil ila tel-abib (le train de nuit pour Tel-Aviv) est le titre du dernier roman de l’écrivaine égyptienne Rasha Adly qui vit en Turquie et qui a figuré deux fois sur la longue liste du prix du roman arabe, le Booker, en 2018 et 2020. Le roman aborde trois époques différentes qui se chevauchent tout au long de la fiction. La première est contemporaine, précisément l’année 2010, où se situe l’histoire d’amour de la chercheuse au ministère des Antiquités — Manuella — et du juif iranien — Adib — également chercheur, mais en sciences politiques, traitant plus particulièrement des relations arabo-persanes. La deuxième époque remonte à 1949, là où se déroule une autre histoire d’amour entre Madiha, servante au palais du roi Farouq, dont le travail consiste à essuyer les coupes de champagne, et Ezra Cohen, un juif d’Egypte, propriétaire d’un restaurant cairote. Et enfin, la troisième époque plus lointaine se situe au XIIe siècle, évoquant le parcours du philosophe et savant juif Moïse ben Maïmonide.

Dans cet ouvrage, il s’agit donc de l’identité des juifs égyptiens à travers les siècles. Dans l’introduction, l’écrivaine fait référence aux propos d’Al-Mosseiri pacha, un dignitaire juif qui a posé autrefois la question suivante au rabbin de la communauté juive, lors d’une réunion au Caire, en 1940 : « Comment le juif peut-il être fidèle à son pays d’origine et de sa naissance, tout en étant fidèle à l’égard du foyer national des juifs, Israël ? ». Cette question était devenue obsessionnelle durant la première moitié du XXe siècle, à l’ombre des événements politiques qui secouaient la région. L’on parlait aussi du statut précaire des juifs au sein de plusieurs pays, qui préféraient travailler dans le commerce, car il leur permettait de transférer leurs biens du jour au lendemain vers un ailleurs lointain, en cas de troubles.

L’écrivaine Rasha Adly, 49 ans, a réussi à enchaîner les événements des trois époques, pour en faire un récit fluide. Le roman se base d’ailleurs pour beaucoup sur la Guéniza du Caire, un dépôt d’archives sacrées, de la synagogue Ben Ezra à Fostat, regroupant 200 000 manuscrits juifs, datant de 870 à 1880. Les thèmes qui y sont abordés sont très divers (vie quotidienne, échanges commerciaux, litiges juridiques, etc.). Ecrits en langue hébreu, ils ont aidé à dévoiler des zones d’ombre concernant le mode de vie sur la terre d’Egypte, notamment médiévale.

Manuella, l’un des personnages principaux, était chargée parmi une équipe de chercheurs égyptiens de traduire ces documents et de les analyser pour retracer l’histoire des juifs en Egypte, en rapport avec le monde entier. Adib, un espion israélien arrivé au Caire en tant que chercheur, avait pour tâche de poursuivre Manuella et d’entretenir une relation amoureuse avec elle pour savoir davantage sur ces documents historiques.

Fin de l’harmonie

Par ailleurs, Ezra Cohen a commencé à écrire ses mémoires en prison, vers 1949. C’est un autre personnage principal du roman, lequel nous informe sur la vie des juifs fortunés d’Egypte, ceux qui habitaient les quartiers huppés de Garden City et Zamalek, contrairement aux plus pauvres qui habitaient la ruelle des juifs à Moski ou le marché du poisson à Alexandrie. La classe moyenne, quant à elle, préférait le centre-ville du Caire. On passe donc d’un quartier à l’autre, d’une classe à l’autre, pour comprendre que la coexistence fut le mot d’ordre jusqu’à l’établissement de l’Etat d’Israël et la fondation du mouvement sioniste. Les dons et les subventions versés par les communautés juives d’Egypte, d’Italie, d’Iran et de Turquie avaient un rôle important quant à la création de l’Etat hébreu. Les mémoires de Ezra Cohen montrent à quel point celui-ci a impacté le statut des juifs au Moyen-Orient et a nui à leur situation en Egypte. A la suite de la guerre de 1948, les juifs étaient mal traités et rejetés par leurs concitoyens. Les flux de migration ont commencé, à travers la mer et le désert, sans oublier les déplacements par train, notamment le train de nuit assurant le trajet entre Al-Qantara et Tel-Aviv. D’où le titre du roman.

Ezra Cohen est tombé amoureux d’une employée du palais du roi Farouq, Madiha, une jeune veuve dont le mari a trouvé la mort durant la guerre de Palestine en 1948. Elle passait le gros de son temps à nettoyer 500 verres en cristal de bohème tous les jours, notamment après les fêtes et cérémonies royales. Ezra lui a dévoilé ses vrais desseins pro-israéliens. Il a fini en prison, condamné à mort.

Sur les traces de Ben Maïmonide

Un autre pilier du roman, le personnage historique du philosophe, métaphysicien et rabbin séfarade, Moïse ben Maïmonide, né à Cordoue, en Espagne, en 1138 et enterré en Egypte, à Fostat, dans le Vieux Caire, en 1204. Il s’agit d’un savant modéré qui a été éduqué par les érudits arabo-musulmans et juifs de son époque. En traduisant les documents de la Guéniza, Manuella est tombée sur une lettre signée par Ben Maïmonide, parlant de calomnies et de personnes cherchant à le tuer. Creusant davantage, elle s’est rendue à la synagogue où il est enterré au Caire, a imaginé l’avoir rencontré et tenu une conversation avec lui. Lors de cette rencontre, il lui a confié des secrets sur son parcours et ses livres. Il lui a parlé également des intrigues et des complots de son temps.

Sa vie durant, il a subi de diverses persécutions, ayant voyagé d’un pays à l’autre, d’Andalousie vers Acre en Palestine, ensuite à Fès au Maroc, et enfin en Egypte, où il est devenu le chef de la communauté juive. Il a été aussi le médecin du sultan ayyoubide Salaheddine Youssef Ibn Ayoub. Son oeuvre majeure Le Guide des égarés a reçu une résistance farouche à son époque, entre supporters et détracteurs, elle est souvent considérée comme l’oeuvre philosophique juive la plus importante de tous les âges. Il a tenté de résoudre la difficulté qui se présente à l’esprit juif, entre interprétation philosophique et interprétation théologique de la Torah.

L’ouvrage controversé a été dissimulé pendant longtemps, et la mission de l’espion Adib (de son vrai nom Levi Jacob) consistait à savoir si les autorités égyptiennes en ont trouvé le manuscrit original. Adib qui s’est épris de Manuella s’est enfui avant de vérifier l’information, de peur d’être découvert par les autorités. Manuella est de retour à sa solitude, à sa fille et à son piano. En détresse, elle joue le dernier quatuor de Beethoven, à la fin du roman.

Qitar Al-Leil ila Tel-Abib (le train de nuit pour Tel-Aviv) de Rasha Adly, aux éditions Al-Dar Al-Arabiya Lil Oloum Nacheroun et Tanmiya, 2021, 414 pages.

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