Samedi, 02 mars 2024
Al-Ahram Hebdo > Livres >

Les Mamelouks, les Ottomans et l’histoire de l’Egypte

Rasha Hanafy, Mardi, 17 août 2021

Le journaliste Salah Issa nous livre sa propre version de la conquête ottomane et la défaite des Mamelouks. Son livre Rijal Marj Dabiq : Qissat Al-Fath Al-Osmani li Misr wal Cham (les hommes de Marj Dabiq : histoire de la conquête ottomane de l’Egypte et du Levant) vient d’être réédité.

Les Mamelouks, les Ottomans et l’histoire de l’Egypte

Bien qu’il s’agisse d’une nouvelle édition revue, corrigée, avec des illustrations, elle a suscité une large controverse sur les réseaux sociaux. Et ce, probablement à cause du titre de l’ouvrage : Rijal Marj Dabiq : Qissat Al-Fath Al-Osmani li Misr wal Cham (les hommes de Marj Dabiq : histoire de la conquête ottomane de l’Egypte et du Levant). La maison d’édition Al-Karma a republié ce livre du journaliste chroniqueur et essayiste égyptien Salah Issa (1939-2017), à l’occasion de la 52e édition de la Foire internationale du livre du Caire. Et dès sa sortie, la toile a explosé vu le recours au terme « conquête », certains internautes pensent surtout qu’il était question d’une « invasion », à cause des meurtres, des actes de vandalisme et de destruction perpétués par les Ottomans.

Le livre de Issa a été publié pour la première fois en 1984, sans controverse à l’époque, ensuite en 2004, l’Organisme égyptien général du livre (GEBO) l’a réédité en évitant le mot « conquête » et en le remplaçant par la phrase : « Hikayat min Daftar Al-Watane » (histoires du registre de la patrie).

Pour Issa, « conquête » ou « invasion », peu importe, parce que l’essentiel pour lui est que les hommes qui ont fait la bataille de Marj Dabiq sont les traîtres mamelouks du sultan Qonsowa Al-Ghouri et du dernier sultan mamelouk Touman Bay, qui les ont vendus aux Ottomans. De quoi avoir provoqué la défaite des Mamelouks. C’est cette trahison qui a mené à une sombre et sanglante occupation ottomane de la région arabe, qui a duré environ quatre siècles.

L’auteur explique comment l’Etat mamelouk était dirigé par le meurtre et la trahison, dès le début, et comment la découverte de la route du Cap de Bonne-Espérance, le contrôle portugais des routes maritimes et l’imposition de leur puissance ont fait perdre aux Mamelouks les principales sources de leurs revenus, notamment le commerce dans la ville d’Alexandrie.

Lorsque Salah Issa a écrit cet ouvrage, il avait un oeil vigilant sur la réalité arabe tragique qu’il a vécue en tant que témoin. Il voulait que le lecteur contemple les événements du passé, en les comparant aux temps présents.

Sélim le cruel

En 246 pages, dotées d’illustrations et d’annexes, le livre aborde les conditions de vie des Egyptiens sous la domination mamelouke. Soldats d’élite, les Mamelouks ont pu arrêter l’invasion mongole et chasser les Francs de la Syrie. Ils ont dominé l’Egypte, la Syrie, la Cyrénaïque, Chypre (à partir de 1424). Sous leur règne, l’Egypte est devenue une grande puissance économique et militaire, ainsi qu’un rayonnant foyer artistique.

En 1250, les Mamelouks d’origine turque (Bahrites), servants des Ayoubides, ont fondé une dynastie qui a régné jusqu’en 1382. Les Mamelouks tcherkesses (Burjites) se sont emparés du pouvoir, jusqu’à leur défaite en 1517. La compétition acharnée entre les différents groupes mamelouks était une source constante de faiblesse pour le Sultanat mamelouk. Les loyautés changeantes ont affecté la stabilité de leur règne. Le Sultanat mamelouk a été enfin détruit en 1517 par le sultan turc ottoman Sélim Ier, dit le cruel, qui a annexé leurs possessions.

Issa se concentre sur les complots qui se déroulaient parmi les Mamelouks pour s’emparer du trône. Beaucoup d’entre eux ont été tués à la suite d’une trahison, afin qu’ils puissent gouverner seuls le pays. C’est la trahison qui a mené à la prise de Damas par les Ottomans, puis la défaite des Mamelouks dans la bataille de Marj Dabiq, au nord d’Alep, et la bataille de Raïdaniya, à quelques kilomètres du Caire. De quoi avoir mené, par la suite, à la prise de l’Egypte. Le dernier sultan mamelouk, Touman Bay, a été capturé, puis exécuté et pendu à Bab Zoweila au Caire.

Pour l’auteur, la trahison n’était pas la seule cause de la défaite des Mamelouks, il y avait aussi une part de malchance. A cette époque, le voyageur portugais Vasco da Gama a pu découvrir la route du Cap de Bonne-Espérance, pour détourner le commerce de l’ancienne ville d’Alexandrie au Portugal. Et pour la première fois, les Portugais ont réussi à contrôler les ports de l’Inde et du Hidjaz. Avec le manque d’argent, la trahison s’est étendue, en particulier entre les Mamelouks âgés.

L’Etat s’est effondré et le sultan Al-Ghouri est mort après avoir été trahi à Marj Dabiq : en pleine bataille, le gouverneur d’Alep, Khayer bey, change de camp et rejoint les Ottomans, et le calife abbasside Al-Mutawakil III est fait prisonnier et emmené à Istanbul.

Touman Bay n’a pas pu sauver le pays à cause du manque d’argent, du chaos et de la trahison. La chute des Mamelouks se présente donc comme une fin logique d’un Etat qui a vécu en exploitant le travail et l’effort des Egyptiens, tout en négligeant leurs conditions de vie.

C’est au lecteur de juger, à la fin du livre, s’il s’agissait d’une invasion ou d’une conquête. Les Mamelouks et les Ottomans ont tous les deux gouverné l’Egypte, le Hidjaz et le Levant par la force des armes et ne se souciaient que de l’argent et du pouvoir.

Rijal Marj Dabiq : Qissat Al-Fath Al-Osmani li Misr wal Cham (les hommes de Marj Dabiq : histoire de la conquête ottomane de l’Egypte et du Levant) de Salah Issa, aux éditions Al-Karma, 2021, 246 pages.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique