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Dans les fins fonds de l’art graphique arabe

Dina Kabil, Mardi, 23 février 2021

Dans l’ouvrage A History of Arab Graphic Design, la Libanaise Bahia Shehab et l’Egyptien Haytham Nawar inventorient l’oeuvre de quelque 80 artistes.

Dans les fins fonds de l’art graphique arabe

Le livre A History of Arab Graphic Design (l’histoire de l’art graphique arabe) vient de recevoir le prix des éditeurs américains, Prose. Un prix mérité car il s’agit d’un ouvrage de référence à plusieurs niveaux. D’abord, il réhabilite l’art graphique arabe, depuis ses origines lointaines, certifiant l’existence de quelques virtuosités du genre dans le monde arabe, avant même que l’on ne s’accorde à l’appeler « art graphique ».

Les auteurs, Bahia Shehab et Haytham Nawar, remontent à la période d’avant 1900, lorsque l’art graphique arabe était largement influencé par la calligraphie et son évolution, puis ils nous emmènent jusqu’à l’ère numérique et l’âge d’Internet. L’ouvrage propose donc un grand projet de documentation contre l’oubli, avant que l’ère du clic n’anéantisse les traces arabes de cet art.

Les deux auteurs ne sont pas seulement des chercheurs spécialistes et académiciens, mais ils sont aussi de rigoureux défenseurs du patrimoine. Bahia Shehab, professeure de design graphique et fondatrice du programme Graphic Design à l’Université américaine du Caire, est la première femme arabe à recevoir le prix de l’Unesco-Sharjah sur la culture arabe, pour son projet « Mille fois Non : l’histoire visuelle de la lettre arabe Lam-Alef ». Et Haytham Nawar est historien de l’art et directeur du département des arts à la même université.

Ils ne se sont pas contentés de fouiller dans les recherches académiques et les rapports des milieux universitaires, mais ils se sont déplacés pour aller retrouver des graphistes arabes de la diaspora, ceux qui vivent en exil volontaire, fuyant les diverses pressions politiques. Hormis la difficulté de se déplacer en Syrie, au Liban ou au Maroc, ils ont pu visiter le Levant, Londres et le Soudan. « Il était important d’étudier l’influence des pays de la migration sur ces artistes arabes, comme les Iraqiens à Londres, les Maghrébins à Paris, explique Bahia Shehab, nous avons réussi également à récolter des informations de l’Allemagne et des Etats-Unis sur des graphistes palestiniens ».

La maquette de ce livre de 400 pages, ainsi que son contenu illustrent bel et bien le développement de l’art graphique arabe ; l’on touche de près à sa précarité. Car cet art est toujours lié, dans l’esprit des gens, à la mise en page, aux couvertures de livres, aux journaux, à la publicité et aux affiches de cinéma, il est à la fois lié au texte et à l’image dans l’art islamique.

Contexte postcolonial

Dans les fins fonds de l’art graphique arabe
Couvertures d’oeuvres littéraires récentes, par Ahmad el-Labbad.

En fait, l’histoire du développement de l’art graphique est profondément liée à l’histoire politique, culturelle, sociale et économique du monde arabe. « En tant que citoyens de pays majoritairement colonisés, les graphistes arabes ont été confrontés à des questions d’identité et de formation nationalistes spécifiques à leur région et communes à celles d’autres pays émergents du Sud », souligne-t-on dans l’introduction du livre, en évoquant la genèse de cet art dans le monde arabe, vers la moitié du XIXe siècle, avec l’évolution de la publicité et l’essor du capitalisme économique. Les publicités étaient majoritairement centrées sur l’immobilier et les ventes aux enchères. Les pionniers de l’art graphique arabe sont issus des années 1940-1959, notamment au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et à la fin du protectorat anglais et français dans nombre de pays arabes, comme l’Egypte, la Tunisie, l’Iraq ou la Syrie.

Dans les fins fonds de l’art graphique arabe
Des publicités du siècle dernier dont notamment une marque de savon, avec l’image de Saad Zaghloul.

C’était l’ère de la modernité, les graphistes ont creusé dans la réalité postcoloniale, à la recherche de leur identité nationale, tout en portant un regard sur la modernité européenne. Tout un chapitre est consacré aux graphistes arabes et à la Palestine entre 1960 et 1969, ou comment cet art s’est remarquablement développé en parallèle avec la montée de l’agression israélienne. Le graphisme égalait à un acte de résistance. Le livre passe en revue les moments-clés, qui ont suivi la politique de l’ouverture économique sous Sadate, puis l’essor qu’ont connu les designers graphiques dans les années 1980 jusqu’à l’an 2000 (la nouvelle génération de femmes-artistes au Liban, les travaux remarquables d’Ahmad el-Labbad et de Walid Taher en Egypte, sans oublier l’arrivée de quelques designers formés aux Etats-Unis et en Europe, de retour dans plusieurs capitales arabes dont Beyrouth de l’après-guerre civile).

Le livre présente l’oeuvre et le style de pionniers égyptiens tels Abdel-Salam Al-Shérif, Hussein Bicar ou le Soudanais Osman Waqialla. Les générations suivantes de graphistes regroupent des noms importants, comme les Egyptiens Mohieddine el-Labbad, Helmy Touny, Hassan Fouad et Abdel-Ghany Aboul-Enein ; les Syriens Youssef Abdelké et Mounir Shaarani ; le Libanais Emile Menhem.

Au bout de cette riche tournée bien documentée et appuyée par des photos, les deux auteurs insistent sur le fait que cette oeuvre n’est que le début d’un travail de recherche, ouvrant la voie à d’autres futurs chercheurs.

A History of Arab Graphic Design, par Bahia Shehab et Haytham Nawar, AUC Press, 2021, 400 pages.

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