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Les tumultes de l’époque mamelouke

Rania Hassanein, Mardi, 04 août 2020

Le nouveau roman de l’écrivaine Reem Bassiouney, Awlad Al-Nass … Thulathiat Al-Mamalik (des enfants bien nés, la trilogie des Mamelouks), lui a valu le prix Naguib Mahfouz, décerné en mai dernier par le Conseil suprême de la culture, afin de récompenser le meilleur roman égyptien de l’année 2019-2020.

Les tumultes de l’époque mamelouke

Riche en anecdotes et en événements, le dernier roman en date de Reem Bassiouney, Awlad Al-Nass … Thulathiat Al-Mamalik (des enfants bien nés, la trilogie des Mamelouks) est à l’image de l’époque mamelouke qu’il décrit. C’est une fresque historique et sociale en trois parties, qui s’enchaînent et qui abondent de victoires et de défaites, s’étendant de l’an 1250 jusqu’à l’occupation ottomane de l’Egypte en 1517.

Dès le début du roman, on fait la différenciation entre les trois strates sociales dominantes durant cette période : les Mamelouks, les fils de bonnes familles et le petit peuple. Si le père est un Mamelouk, son fils ou son petit-fils sont considérés comme « des enfants de bonne famille », par conséquent des privilégiés. Ceci dit, ils bénéficient d’un sort nettement meilleur que leurs ascendants, à l’origine des esclaves, des enfants kidnappés dans des pays lointains, qui ont accédé au rang de guerriers, proches des sphères du pouvoir, avant de devenir eux-mêmes des sultans et des émirs.

L’archéologue Salah Al-Sénoussi, l’un des personnages de la trilogie, laisse un testament à sa fille, lui demandant de publier son roman posthume qui aborde l’histoire de la construction de la mosquée du sultan Hassan, à l’époque mamelouke, et l’histoire de son édificateur Mohamad Ibn Mohamad Ibn Beylek Al-Mohséni. Le nom de ce dernier, apprend-on, était inconnu jusqu’à sa découverte en l’an 1994 par l’archéologue contemporain Hassan Abdel-Waheb.

Celui-ci fut le maître de Salah Al-Sénoussi, comme le précise l’auteure, qui lui a inspiré son roman à propos de la mosquée et de son fondateur. La fille complètement désintéressée a confié la mission de la publication du roman de son père à sa propre fille Joséphine.

Cette dernière a réussi à publier le roman de son grand-père, 12 ans après sa mort. Plus encore, elle a suivi ses pas et a écrit elle-même la suite des événements. D’où l’appellation « la trilogie des Mamelouks ».

La première partie de la trilogie se déroule sous le règne des Mamelouks baharites (1250-1382). L’écrivaine s’intéresse en particulier à la période du règne du sultan Beibars Al-Jashankir, ensuite le sultan Al-Nasser Mohamad Ibn Qalaoun, jusqu’à l’arrivée du sultan Al-Achraf Ibn Hassan Ibn Nasser.

On passe aussi d’un amour à l’autre, d’un mariage à l’autre, car il ne s’agit aucunement d’une suite de stratagèmes et de faits politiques, mais de toute une vie que l’écrivaine excelle à raconter.

L’ère mamelouke a connu tant de hauts et de bas. Les hommes proches du pouvoir, au temps du sultan Beibars, semaient le désordre et la corruption partout dans le pays. On atteint un certain équilibre avec le retour du sultan Al-Nasser Mohamad Ibn Qalaoun sur le trône, et il y est resté pendant 20 ans, instaurant la stabilité.

Le sultan est de nouveau renversé par des émirs récalcitrants, mais l’émir et le chevalier Mohamad Ibn Beylek Al-Mohséni défia leurs complots. Il leur a tenu tête et l’a payé de sa vie. Tué en l’an 1322, après avoir terminé sa prière, dans la mosquée, alors qu’il cherchait à offrir une version rare du Coran à son épouse qu’il chérissait tant, Zeinab. Cette dernière, affligée par sa disparition, s’est éteinte deux ans plus tard et a été enterrée à ses côtés, dans le même tombeau.

Leur histoire d’amour a donné naissance à sept enfants, dont Mohamad Ibn Beylek Al-Mohséni. Orphelin à l’âge de 10 ans, celui-ci fut élevé par le sultan Al-Nasser Qalaoun. Plus doué pour l’architecture que pour les combats, il finit par édifier la mosquée du sultan Hassan, le fils d’Al-Nasser Qalaoun.

Malheureusement, le règne du sultan Hassan a été ruiné par les épidémies, la pauvreté et l’ignorance. Il a été assassiné par le peuple dans le jardin de son palais, avant que l’on n’achève la construction de sa mosquée.

L’avènement des Mamelouks burjites

La deuxième partie de la trilogie commence en 1388, elle s’étend du règne du sultan Al-Zahir Sayfeddine Barqouq jusqu’au règne du sultan Al-Mouäyed Aboul-Nasr Al-Mahmoud, en 1412. Bref, elle témoigne de l’avènement des Mamelouks burjites (les Techerkesses, 1382-1517).

On se concentre sur une autre histoire, celle du juge sage et impartial, le cheikh Omar Abdel-Karim Al-Manati, petit-fils du cheikh Abdel-Karim, l’un des héros de la première partie. Ce dernier fut en fait l’adjoint de l’émir Mohamad Al-Beylek.

Le cheikh Omar, le juge de la ville de Qousse en Haute-Egypte, a réussi à instaurer la justice dans sa commune, en dépit de son jeune âge. Sur fond de conflit politique, l’auteure tisse une belle histoire d’amour entre le juge veuf, élevant ses deux fils, et la jeune Deifa, qui a 18 ans moins que lui. Il devient « juge des juges », avec le retour du sultan Barqouq au trône, mais renonce à ce poste de prestige, en protestation contre la corruption. Il demande au sultan par la suite d’être responsable de la superbe mosquée du sultan Hassan et de son école. Le cheikh Omar poursuit ainsi sa vie, en lien étroit avec la mosquée.

Résistance contre les Ottomans

La troisième et dernière partie du roman se situe entre 1517 et 1522. On assiste donc à l’arrivée des Ottomans en Egypte, sous le commandement de Sélim 1er et la chute des Mamelouks. On poursuit l’histoire du dernier membre de la famille du cheikh Abdel-Karim, à savoir le cheikh Chéhabeddine, figure de proue de la résistance populaire contre l’occupation ottomane.

L’écriture de cette partie est tout à fait différente des deux autres. L’auteure se réfère surtout à l’ouvrage capital en six volumes de l’historien Mohamad Ibn Iyas, Badaa Al-Zohour fi Waqaëa Al-Dohour, racontant l’histoire de l’Egypte, en particulier à l’époque mamelouke.

Elle centre la narration autour de trois personnages : Hend, une jeune fille mamelouke, l’émir mamelouk Selar et Moustapha pacha l’Ottoman, un partisan du sultan Sélim 1er. Chacun d’eux exprime ses idées et commente les événements de l’époque selon son propre point de vue. Chacun donne sa version de l’Histoire. Une dernière histoire d’amour, entre Hend et Selar, accentue le ton. Passion et politique, c’est la vie, quelles que soient les époques.

Awlad Al-Nass … Thulathiat Al-Mamalik (des enfants bien nés, la trilogie des Mamelouks) de Reem Bassiouney, aux éditions Dar Nahdet Misr, 2018, 760 pages.

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