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L’Histoire au croisement des sciences de l’homme

Lamiaa Al-Sadaty, Mardi, 28 avril 2020

Le professeur d’histoire Mohamad Afifi propose dans son dernier livre Tarikh Akhar li Masr (une autre histoire de l’Egypte) une relecture de l’histoire de l’Egypte dans une perspective plus ouverte sur les sciences sociales.

L’Histoire au croisement des sciences de l’homme

Cet ouvrage revêt un intérêt tout particulier: c’est l’oeuvre d’un historien qui analyse la société égyptienne du XXe siècle en partant d’une méthodologie fondée sur une approche originale. Mohamad Afifi cherche à brasser des sources disparates: la littérature, la musique, le folklore, le cinéma et la pensée. Ces derniers sont mis en rapport avec l’histoire afin de véhiculer au lecteur — dans un style aussi simple qu’éloquent— une image vivante de l’Egypte.

A travers 218 pages, l’auteur nous emmène dans un voyage passionnant au cours du temps en plaçant l’Histoire au carrefour des sciences humaines. C’est aussi pour le lecteur et/ou l’étudiant en sciences humaines un moyen d’observer comment l’historien appréhende la problématique de l’image de la société égyptienne à travers des sources loin d’être classiques et donc de voir si certaines analyses sont pertinentes du fait de leur justesse, et pourraient même être une référence méthodologique.

Afifi commence à partir du préambule intitulé « Le Voyage » par expliquer à son lecteur comment est née sa passion pour l’Histoire et pour l’art. Faisant partie de la génération des années 1960, la télévision, à l’époque à ses débuts, lui était une boîte magique dont l’écran émet des séries et des films, mais aussi transmet des événements politiques importants, entre autres les funérailles de Nasser. Avec le temps, cette passion est tournée vers le cinéma à tel point que le jeune Mohamad voudrait s’inscrire à l’Institut du cinéma pour devenir un cinéaste. Un rêve qui s’est évaporé en raison de sa famille, pour qui joindre l’université est une exigence. Ainsi il a commencé le parcours d’un historien qui prône l’interdisciplinarité. « Ce qui m’intéresse ici est de présenter une étude cherchant à rompre avec le statut sacro-saint accordé aux études historiques, d’une part. Et d’autre part, inciter à s’ouvrir sur les autres sciences sociales. L’objectif étant de rendre l’Histoire en fin de compte celle des gens », souligne Afifi.

Pour ce faire, Afifi commence par une problématique: Quand commence l’Histoire? A cette question délicate, il revoit, tout le long de cette étude, la réponse préconisant que l’Histoire commence avec l’invention de l’écriture. Celle-ci a fait que les sources approuvées de l’histoire moderne et contemporaine deviennent exclusivement des documents, donc de l’écrit. Par ailleurs, une conviction pareille a imposé, selon lui, un enfermement de l’historien qui a contribué par la suite à une certaine stagnation au niveau des études historiques contemporaines et modernes. Cependant, l’historien intéressé par la préhistoire ou l’histoire ancienne semble plus libéré puisqu’il est plus ouvert à des sources variées. Afifi donne à cet égard l’exemple des historiens grecs de l’Antiquité qui ont eu recours à L’Iliade et L’Odyssée, ou encore des historiens musulmans qui ont fondé leurs recherches sur la poésie préislamique comme source d’histoire sociale.

Des sources culturelles variées

Partant de l’idée de la nécessité de s’ouvrir sur des sources diverses, Afifi n’en manque pas dans son ouvrage. Dans le premier chapitre, il aborde le rapport entre la littérature et l’Histoire en mettant à l’examen la trilogie de Naguib Mahfouz Impasse des deux palais, Le Palais du désir et Le Jardin du passé, ainsi que son Devant le trône ; il passe par la suite au quartier de Choubra qui a constitué un axe de repère dans les oeuvres de Fathi Ghanem Bent min Choubra et de Naïm Sabri, Choubra. Ceci non pas dans le but de vérifier, ni réviser les événements historiques qui y sont cités, mais plutôt d’aborder le texte littéraire comme source d’histoire pour la période qui s’étend de la Révolution de 1919 jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Dans la même lignée, Afifi aborde l’histoire sociale de la musique en Egypte de manière à étudier l’environnement social qui l’entoure en mettant en valeur les causes sociales et culturelles qui l’ont façonnée. Ainsi il a étudié la rencontre conflictuelle entre l’Orient et l’Occident, et la construction d’une perspective orientaliste « hautaine » avant de passer à l’étude des chansons patriotiques et de la personnalité de l’autochtone à travers les personnages joués par Chokoukou, le comédien des années 1940 et 1950. Des analyses qui ont expliqué la cristallisation de toute une idéologie qui a donné naissance à la dualité opposée Baladi (qui signifie populaire, donc qui a peu de valeur) et Afrangui (qui signifie étranger, donc qui est de valeur importante).

Le rapport entre l’Histoire et le folklore constitue un chapitre à part entière. Afifi défend la valeur du folklore, donc de la tradition orale comme source d’histoire. Ceci en avançant un certain rapport d’osmose entre le folklore, l’Histoire et l’anthropologie afin d’accéder à une littérature à la hauteur d’être examinée au-delà des problèmes méthodologiques.

Histoire et cinéma est avant tout riche de la diversité des thèmes abordés tous sous l’angle du rapport entre le support cinématographique comme document historique et la science historique qu’il peut servir. Les études de films choisis parmi les principales oeuvres du XXe siècle sont autant de sources et d’analyses riches et intéressantes. Afifi aborde des causes telle la hiérarchie sociale reflétée par les films des années 1930 et 1940, tels Osman et Aly, réalisé par Togo Mizrahi en 1939, ou Si Omar, par Niazi Moustapha en 1941. Un voyage fascinant entrepris par Afifi sans oublier de s’arrêter sur les grandes oeuvres cinématographiques de Youssef Chahine. Une analyse qui laisse émerger la question de l’identité égyptienne. « Une identité culturelle plutôt qu’ethnique ou religieuse », selon Afifi. La question identitaire s’avère un prélude pour passer au dernier chapitre intitulé L’Histoire de la pensée pour y aborder deux sujets : la crise qui a été soulevée en 1926, suite à la publication de l’ouvrage Fil Cheër Al-Gahili (dans la poésie préislamique) de Taha Hussein; et les racines historiques de l’identité méditerranéenne.

En effet, Mohamad Afifi a réussi à travers cet ouvrage à esquisser des visages différents d’une Egypte riche au niveau socio-culturel et à redonner aussi et surtout du poids à l’interdisci­plinarité, de manière passionnante l

L’auteur en quelques lignes :

Professeur d’histoire moderne et contemporaine, Mohamad Afifi était le chef du département d’histoire à la faculté des lettres, de l'Université du Caire, de 2009 à 2014 et de 2016 à 2019. Il occupait le poste du secrétaire général au Conseil suprême de la culture en 2014 et 2015. Titulaire des Prix d’encouragement en sciences sociales en 2004 et d’excellence en sciences sociales en 2009, il accordait une grande importance aux rapports entre les sciences sociales et l’Histoire. Il est notamment l’auteur de plu­sieurs ouvrages sur l’Egypte ottomane et méditerranéenne en français tels La Méditerranée égyptienne (avec Edouard Al-Kharrat. Editions Maisonneuve et Larose, Paris, 2000) et Sociétés rurales ottomanes (avec Rachid Chich. Editions IFAO, Le Caire, 2005), et en arabe tels Choubra: Iskandariya Saghira fil Qahéra (Choubra: une petite Alexandrie au Caire. Editions Al-Hayaä Al-Masriya lil Kétab, 2016) et l’oeuvre collective Al-Tarikh wal Moussiqa, Dirassat fil Tarikh Al-Egtimaï lil Moussiqa (l’histoire et la musique, études en histoire sociale de la musique. Editions Dar Ein avec Prohelvetia, 2013)

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