Lundi, 22 avril 2024
Al-Ahram Hebdo > Livres >

La montagne d’histoires

Dina Kabil, Mardi, 31 mars 2020

Classé comme récit de vie, Gabal Al-Raml (la montagne de sable) est plus qu’une simple autobiographie de son auteur Randa Shaath. C’est l’histoire d’un dévouement envers les gens et les lieux.

La montagne d’histoires

La montagne de sable est le titre du nouveau livre de l’artiste photographe Randa Shaath. Mais cette fois-ci, ce n’est pas un livre de photos-histoires (Photo Story) comme elle l’a déjà fait, c’est plutôt l’inverse. Elle écrit aujourd’hui son autobiographie, des bribes d’histoires dispersées comme les pièces d’un puzzle. En les lisant, on arrive à recomposer une image, celle de la vie de l’auteure. Des histoires passionnantes de l’enfance à Alexandrie, de sa quête de ses origines entre un père politicien palestinien et une mère égyptienne décédée à la fleur de l’âge, de son métier-passion de photographe, bref, de sa vie entre différents exils volontaires en Egypte, au Liban, en Algérie et aux Etats-Unis.

Cependant, Randa Shaath nie qu’il s’agit d’une autobiographie, lorsqu’on lui reproche d’avoir omis des passages importants de son histoire, elle répond : « Je n’avais pas l’intention d’écrire le récit de ma vie, c’étaient juste des idées et des souvenirs qui me hantaient et dès que je les avais mis sous mes yeux, j’ai fait le lien entre les causes et les conséquences et réassimilé les événements passés en les situant dans leur contexte ». On lit aussi dans son livre cet aveu : « Je n’ai trouvé d’autres solutions pour me découvrir que l’écriture ».

Quant au titre de son récit Gabal Al-Raml (la montagne de sable), il est révélateur du récit proprement dit. Gabal Al-Raml est l’endroit où était située la maison estivale de sa famille égyptienne. C’est une colline qui revêt de multiples significations au niveau de la recherche identitaire. C’est la maison de la grand-mère, teita Fatma, à laquelle l’auteure dédie son livre. Elle représentait pour l’enfant l’excursion à Alexandrie, plus précisément à Al-Mandara, c’était la maison des vacances d’été, elle était pour l’enfant Alexandrie dans son ensemble, la mer et le sable. Elle était synonyme de la joie même. La montagne de sable était l’ultime façon de retrouver la maison, après avoir emprunté quelques escaliers. Elle était aussi l’endroit magique, presque mythique, où elle allait chercher, avec les enfants de la famille, le trésor de la mer et jusqu’au sommet de la colline là où son grandpère avait construit la maison.

Elle reconnaît plus tard, dans le récit, que lorsque les temps ont tragiquement changé, lorsque l’endroit s’est métamorphosé, des voyous ont tenté de s’emparer de la maison, et c’est alors que sa famille a commencé à penser à vendre la maison, et à ce moment, elle s’est rendu compte que le trésor recherché auparavant n’était autre que l’affection.

A la recherche du véritable chez-soi

La montagne de sable serait également comparée à l’identité en fuite, à peine arrive-t-elle à la capter qu’elle s’échappe encore et toujours. Finies les années heureuses et paisibles du Caire, à Garden City ou à Alexandrie, à Al-Mandara. Dorénavant, elle est la Palestinienne, la fille du politicien et militant Nabil Shaath, qui doit subir avec son père des années de poursuite, de menace, de déplacement, sans le moindre sentiment de sécurité.

La famille quitte Le Caire et se dirige vers Beyrouth, là où la vie de son père est menacée et elle commence à s’habituer au garde de corps qui est devenu inséparable de la famille. Puis il y a la bourse aux Etats-Unis pour étudier la mass communication dont elle a toujours rêvé, et ce, au-delà des études de sciences politiques qu’elle avait effectuées. Pendant ce séjour aux Etats-Unis, elle apprend le décès de sa mère. Son rapport avec sa mère est très joliment décrit dans le livre. Pendant son enfance et son adolescence, elle voyait sa mère comme toute autre mère de la classe moyenne de l’époque, à savoir une femme moderne qui soutient son mari, veille sur les enfants, elle était ferme, amenait les enfants au lit à une heure précise, leur interdisait le café, leur faisait respecter l’heure du sommeil d’une manière très scrupuleuse, et les filles devaient participer aux travaux ménagers. Cette image d’une mère « dure » a changé quelques années avant sa mort, pendant les années de l’université.

Elles sont devenues amies et partageaient des activités publiques, comme la revendication d’une loi qui protège les droits de la femme et de la famille. Elle est décédée à 46 ans, et Randa écrivait : « Je n’ai pas pu jouir de notre nouvelle amitié ». A Alger, comme au Caire ou à Beyrouth, elle commence à se demander où était sa vraie appartenance. Elle est partie à Alger pour accompagner son mari dans son travail. Loin du pays de son enfance, l’Egypte, et du pays-rêve, la Palestine, elle se rend compte de son déracinement profond. « J’ai toujours essayé dans tous les pays que j’ai visités de ne pas rester à leur seuil, mais de m’y intégrer et de sympathiser avec le lieu. Mais je pense que j’ai échoué. Mon écriture, mes projets de photographie, ma vie entière ont un rapport très fort avec mes vaines tentatives d’être complètement intégrée. Je pense qu’il s’agit du complexe de toute personne à jamais menacée d’être renvoyée du pays, du lieu, des coeurs des gens … ».

Elle se demande dans son récit si le courage est de brûler tous les ponts et de renforcer l’éloignement de la patrie. Elle suggère une réponse à son dépaysement constant : « Peutêtre que la raison est que personne n’a reconnu que j’ai une patrie. Brûler les ponts veut dire que je détruis tout ce que j’ai construit, y compris une patrie que j’ai créée pour moi-même ».

Comme les poupées russes, les histoires s’enchevêtrent les unes dans les autres, l’histoire des lieux, de la famille, des exils, la visite de Gaza, mais aussi celles de la mort de la mère, de la grand-mère et du frère, la désolation de la Révolution de 2011 à laquelle elle a participé en tant que chef du département de la photographie au quotidien Al-Shorouk, la séparation après un mariage de 20 ans. A travers toutes les strates qui forment La Montagne de sable, le lecteur est attiré par le talent de la narration, par la faculté de l’écrivaine à raconter les lieux et les gens d’une manière simple et ô combien profonde. Exactement comme elle le fait avec les photos. Des séquences qui révèlent le sentiment qui palpite derrière chaque photo et chaque histoire l

*Gabal Al-Raml de Randa Shaath, aux éditions Al-Karma, 2020.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique