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Les vecteurs d’une nouvelle culture

Lamiaa Al-Sadaty, Samedi, 29 février 2020

L’essayiste et écrivaine pakistanaise Fatima Bhutto a tenu une rencontre, la semaine dernière, à l’Université américaine du Caire autour de son livre New Kings of The World Dispatches From Bollywood, Dizi, and K-pop. Celui-ci remet en cause l’hégémonie de la culture américaine, dans le contexte d’une globalisation de plus en plus poussée.

Les vecteurs d’une nouvelle culture

Le XXIe siècle est-il vraiment américain comme se plaisait-on à le répéter il y a quelques années ? Si les Américains sont fiers d’être les maîtres incontestés de la planète de par le jazz, le rock et Hollywood ... Que dit-on aujourd’hui de Bollywood, des séries turques surnommées Dizi ou encore du pop sud-coréen K-pop ? Fatima Bhutto explore dans son nouveau livre New Kings of The World Dispatches from Bollywood, Dizi, and K-pop le dynamisme global des cultures, en nous confrontant au cliché de la prédominance de la culture américaine de ce centenaire, et au dilemme de la montée d’une nouvelle culture asiatique.

Née à Kaboul, et ayant grandi entre la Syrie et le Pakistan, Bhutto, nièce de l’ancienne premier ministre pakistanaise Benazir Bhutto, est titulaire d’une licence en langues et cultures asiatiques et du Moyen-Orient. De quoi la doter d’une bonne connaissance et de la culture asiatique et du monde islamique. Ainsi, elle propose dans son ouvrage une nouvelle réflexion sur le soft power émergeant du continent asiatique. Et ce, conformément au concept du soft power popularisé par le politologue Jospeh Nye, qui désigne une nouvelle forme politique internationale qui ne repose ni sur la force ni sur la coercition, mais sur la capacité de séduction et de persuasion d’un Etat dans les relations internationales.

En deux parties, le livre présente un bilan avant de faire un état des lieux soulignant l’effet de Bollywood (première partie) et du Dizi et du K-pop (deuxième partie). L’auteur s’interroge sur la place de l’industrie cinématographique de l’Inde dans le renforcement de son soft power et dans quelle mesure celle-ci permet à l’Inde de construire son statut de puissance culturelle active. En ce sens, Bhutto analyse en premier lieu les caractéristiques sociopolitiques du cinéma indien, avant de se pencher sur sa position au sein du régime international de l’audiovisuel, qui semble être dominé par Hollywood.

Le paysage cinématographique semble être, selon elle, plutôt bipolaire, fondé sur la concurrence de deux pôles de puissance : Hollywood et Bollywood. D’un côté, le marché cinématographique indien est imperméable face aux tentatives hollywoodiennes. « L’Inde produit entre 1 500 et 2 000 films par an, en plus de 20 langues. Un nombre qui dépasse tout autre pays ». D’un autre côté, vu des particularités relatives aux goûts indiens, « Bollywood devient le genre représentant le mieux les Indiens, notamment avec les vastes mouvements d’immigration », a-t-elle expliqué durant le colloque tenu à l’ancien campus de l’Université américaine au Caire.

L’écrivain passe ensuite à un autre plan, à savoir les séries télévisées. Du coup, le Dizi, genre turc, est soumis à l’étude. Grâce à ses atouts culturels, historiques et artistiques, la Turquie, pays héritier de l’Empire ottoman, a émerveillé le monde entier de par la finesse de sa civilisation, et tout en étant au carrefour entre l’Europe et l’Asie. Muni d’une richesse visuelle et d’une diversité musicale, le Dizi, élaboré depuis les années 1970, est différent du soap américain. Il touche aujourd’hui des territoires et des audiences lointains. « Les feuilletons égyptiens, autrefois prédominants, ont été remplacés par les feuilletons syriens, puis ce sont les feuilletons turcs qui ont pris la relève », affirme Bhutto, avant d’ajouter : « Les chaînes satellites saoudiennes MBC ont interdit toute projection des séries turques comme pour afficher leur refus de la politique turque dans la région. Or, cela n’a pas réussi à les limiter ».

Parasite et Gangnam style

Impossible de ne pas lier la vaste diffusion des séries turques à ses avantages commerciaux aussi bien qu’à ses qualités artistiques : longs épisodes, beaucoup moins chers que les épisodes américains, ils sortent du schéma classique de la romance ou du drame, de quoi réjouir l’oeil et l’âme de ses spectateurs qui ne cessent d’augmenter.

L’auteur souligne également que la Turquie occupait la deuxième place, juste après les Etats-Unis, comme exportateur des séries télévisées dans le monde, suivie elle-même par la Corée du Sud. Celle-ci n’a jamais été à l’abri de la concurrence culturelle acharnée. Quelles sont les conditions de l’exportation fulgurante de la culture pop à la fin des années 1990 ? Comment se manifeste la spécificité de la culture sud-coréenne ? Et comment ces contenus ont-ils pu envahir les quatre coins de la planète ? Ce sont les questions traitées par Bhutto lorsqu’elle aborde la K-pop.

D’ailleurs, elle cite le succès planétaire, en 2012, du tube Gangnam style, mixant musique moderne, danses et clips au style très graphique. « La K-pop a provoqué un buzz énorme et a influencé massivement les industries du divertissement. La Corée du Sud s’est rendue compte qu’il ne suffit pas de s’appuyer sur Samsung ou LG pour devenir une vraie puissance mondiale », fait-elle remarquer dans la deuxième partie du livre. Or, la coïncidence fut que son livre a été discuté en Egypte deux jours après le triomphe surprenant du film coréen « Parasite » aux Oscars. « N’est-ce pas l’indice d’un changement au niveau du paysage cinématographique mondial ? », s’interroge Fatima Bhutto.

New Kings of the World Dispatches from Bollywood, Dizi, and K-Pop de Fatima Bhutto, aux éditions new-yorkaises Columbia global reports, 206 pages.

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