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Si je t’oublie, Bagdad

Dalia Chams, Mardi, 24 décembre 2019

L’économiste iraqienne, Maysoon Malak, vient de publier son premier recueil de nouvelles, Al-Sondouq (la caisse). Lectrice insatiable, elle fait preuve d’une grande dextérité, la plaçant aux premiers rangs des voix féminines qui racontent l’histoire tourmentée de leur pays.

Si je t’oublie, Bagdad

Ses nouvelles nous parlent encore et toujours de Bagdad, de ses rues, de ses places, de ses cafés. Comme dans la plupart des oeuvres litté­raires écrites par des auteurs iraqiens, nés entre 1944 et 1977, nous avons droit à des descrip­tions topographiques extrêmement précises. Car même si pas mal d’entre eux vivent depuis des années en exil — telle Maysoon Malak qui réside en Egypte — leur plume, leur esprit et leur univers sont restés à Bagdad. Nous avons souvent l’impression de nous promener dans les cafés littéraires mixtes des grandes villes iraqiennes, où des tableaux forment une galerie de portraits, avec le poète iraqien du Xe siècle Al-Moutanabi côtoyant le Palestinien Mahmoud Darwich (1941-2008). D’ailleurs, les vers de ces derniers sont assez présents dans ce premier recueil de nou­velles, publié par l’économiste et experte en développement, Maysoon Malak, qui, après une longue carrière passée entre les institutions de la société civile et l’Organisation des Nations-Unies, a eu le courage de regrouper ses nouvelles rédi­gées à des époques différentes et d’en faire un premier livre.

De facture classique, les textes nous décrivent avec beaucoup de sensibilité et d’émotion l’Iraq d’avant-guerre. Ils traversent l’histoire récente du pays, au plus près de la vie quotidienne, et brossent avec finesse l’impact du réel sur la vie des personnages, sur leurs comportements et sur leur intériorité. Et sans doute, l’histoire contemporaine iraqienne est un long catalogue de guerres et de coups d’Etat. L’écrivaine fait état de la longue guerre Iran-Iraq (1980-1988), de ses traumatismes, ensuite au lendemain de 1990, la société est épuisée par les sanctions, la guerre, la terreur et la dictature. Le malheur continue à souiller les eaux du Tigre et de l’Euphrate jusqu’à nos jours. Et les femmes dont il s’agit dans la majorité des nouvelles sont à l’image de l’auteur elle-même, qui se décrit en parlant de l’un de ses personnages féminins, disant : « Cette femme-là, qui trône sur son fauteuil, dure comme de l’acier, fragile comme les ailes d’un papillon ». C’est un peu aussi la dichotomie de la personnalité ira­qienne.

Ecrire, c’est impératif

L’ombre de la mort recouvre et imprègne toute l’oeuvre. La vie des personnages semble couler comme un fleuve tranquille, puis le temps de la mort survient. Un temps qui ne laisse aucune place aux rires, au sommeil et à l’amour. Un temps qui ne laisse entendre que les explosions des bombes et les annonces mortuaires. Le lecteur est donc sidéré par la mort de Rabab, à la fin de la première nouvelle du recueil. Celle-ci s’éprend d’un Iranien ; ils étaient sur le point de se marier et d’un coup, elle trouve la mort dans un attentat à la voiture piégée en 2017. « L’un des plus meurtriers depuis l’in­vasion américaine », indique l'auteure, dans les notes en bas de page. Comment échapper à une situation si inextricable ? En écrivant, peut-être. C’est ce que fait Maysoon Malak. Elle se laisse séduire par le papier blanc, qui lui offre la liberté de vagabonder dans sa solitude. C’est ce que fait aussi la grand-mère Aïcha, le personnage prin­cipal de sa plus longue nouvelle, Al-Sondouq (la caisse).

Aïcha a toujours gardé dans sa chambre une grosse caisse en bois, où elle cachait ses car­nets de notes. Elle écrivait régulièrement, se confiait au papier, depuis la disparition de sa fille ainsi que de celle de son cousin et premier amour, qu’elle n’a pas pu épouser. Grand-mère, ou « bibi » en iraqien, est une femme absolument fascinante. Elle a l’amour de la poésie qui coule dans ses veines, comme la plupart des Iraqiens. Elle aurait pu être une poétesse du calibre de la grande Nazik Al-Malaéka, si jamais elle avait terminé ses études. Elle en est persuadée. Dans son journal intime, elle décrit les traumatismes de la guerre Iran-Iraq où aucun n’est sorti vain­queur. « C’est comme traverser le désert sans guide, sans étoile qui veille sur nous », dit-elle, ajoutant plus loin dans son carnet : « Parfois, j’ai envie de crier : Je ne suis pas l’Iraq. Je ne porte pas, comme lui, des centaines de milliers d’années sur le dos. Des années durant les­quelles il a connu tant de merveilles et de désastres, de quoi acquérir une patience aussi vieille que le monde ». La disparition de « bibi » nous chagrine autant que sa petite-fille, qui ouvre « la caisse des secrets » de son aïeule, pour découvrir « combien de femmes ont vécu enfermées là-dedans ?! ».

De nouveau, la mort hante les pages. On comprend à quel point l’écriture a un effet de catharsis. Elle aide ces femmes iraqiennes à supporter les aléas du destin, tout comme le chant. Car à des moments différents du recueil, les personnages, hommes ou femmes, ont recours à la musique pour évacuer leurs peines. L’auteur le dit ouvertement à sa petite-fille Farah, dans l’histoire qui lui est dédiée, L’amour a plusieurs facettes, Farah. « Elle est puissante la mémoire des migrants, Farah. Nous emportons nos chansons, nos rires, nos histoires et nos blessures, avec nous, là où on va. Nous y tenons comme à un dernier tré­sor ».

Elle raconte aussi à sa petite-fille comment elle chantait avec son frère mourant, dans son lit d’hôpital, et comment elle a répondu à l’in­firmière qui les regardait, ahurie : « La musique pour nous est un vrai remède (…) Nous invo­quons notre patrie par ses chansons ». Encore une Iraqienne qui se situe quelque part entre Schéhérazade et Virginia Woolf, pour résister à la mort, à la folie et à la nostalgie.

Al-Sondouq (la caisse) de Maysoon Malak, aux éditions Al-Shorouk, 2019, 182 pages.

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