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Rendre justice à une pionnière de la littérature

Rasha Hanafy, Lundi, 18 février 2019

Le romancier algérien Waciny Laredj a été parmi les premiers sélectionnés pour le prix international 2019 de la Fiction arabe avec son roman May, Layali Isis Copia (May, les nuits d’Isis Copia). Celui-ci traite des souffrances de l’auteure May Ziada sous la forme d'un journal intime rédigé en cachette dans un hôpital psychiatrique du Liban.

Rendre justice à une pionnière de la littérature

Cest une histoire triste, cruelle et pénible. Mais bien réelle. L’écrivaine et poétesse palestino-libanaise May Ziada (février 1886- octobre 1941), de son vrai nom Marie Ziada, a été déclarée folle par ses proches qui voulaient s’emparer de ses biens, puisqu’elle était la seule héritière de ses parents. Elle a été enfermée dans un établissement psychiatrique à Beyrouth, Al- Asfouriya. Elle ne cessait de crier qu’elle était en bonne santé et pleinement consciente de ses actes. En vain. Elle a été abandonnée par les grands noms de la littérature qui l’avaient aimée et qui ne rataient jamais son salon littéraire du mardi, tenu au Caire.

77 ans après sa mort, en Egypte, voilà le premier roman arabe qui évoque la vie douloureuse de cette auteure pionnière du féminisme arabe. Les Nuits d’Isis Copia. Trois cents et une nuits dans l’enfer d’Al-Asfouriya, du romancier algérien Waciny Laredj, est l’un des premiers ouvrages sélectionnés pour l’édition 2019 de l’Arab Booker Prize (prix international de la fiction arabe), sans toutefois avoir été nominé. Laredj a écrit, sous la forme d’un roman, le journal intime de May Ziada, ou Isis Copia — pseudonyme que l’écrivaine utilisait pour signer ses premiers ouvrages. Selon le roman, elle a rédigé ce journal intime en cachette au cours de son internement à l’hôpital psychiatrique et le manuscrit a été caché par l’infirmière Suzanne Blueheart dans la maison habitée par la poétesse à sa sortie de l’établissement, où elle avait passé dix mois. « J’ai cherché, à ma manière, à rendre justice à May, qui a commencé sa carrière littéraire sereine et méconnue et a quitté ce monde solitaire et malheureuse », a indiqué Laredj dans la presse. Et d’ajouter : « Je me suis souvent interrogé sur ce personnage. Cela m’a poussé à chercher et à creuser plus profondément en allant jusqu’au Liban, en Palestine et en Egypte, à travers un périple touristique et culturel, pour découvrir les raisons de son séjour dans un hôpital psychiatrique à Beyrouth, à cause de son cousin Joseph. Celui-ci l’a déclarée folle pour s’emparer de ses biens ». La puissance narrative de Laredj fait que le lecteur n’a aucun doute que c’est la plume de May qui crie la souffrance, l’injustice et l’abandon.

« Je ne suis pas folle ! »

May Ziada a été enterrée en Egypte, en octobre 1941, un an après son retour au Caire. Née en février 1886 d’un père libanais et d’une mère palestinienne, elle s’était installée au Caire en 1908, car son père dirigeait la revue arabe Al-Mahroussa. Elle a été influencée par Baudelaire, Lamartine, de Bryon, mais aussi par le poète libanais Gibran Kahlil Gibran, qui résidait à New York. C’est avec ce dernier que Ziada a échangé des lettres entre 1912 et 1931, c’està- dire jusqu’à la mort de Gibran, auteur du Prophète et qui était pour elle « une lumière, un nuage, un rayonnement », comme elle l’a précisé dans ses écrits. Après la mort de Gibran, elle perd également ses parents et sa vie devient un véritable enfer. « Ils m’ont fait sortir de ma maison à quatre heures de l’aprèsmidi. Mes proches m’ont jetée à Al-Asfouriya pour que j’y agonise et meure à petit feu », ditelle dans le roman. Dans le roman, May Ziada ne cesse jamais de crier : « Je ne suis pas folle ! Je suis juste mélancolique, à la suite de grandes pertes. Je n’ai pas perdu la raison ». C’est après une bataille judiciaire qu’elle est sortie de l’établissement psychiatrique pour résider dans une maison de campagne que lui a réservée l’écrivain et historien Amin Al-Rihani, son ami. Elle a donné une conférence à l’Université américaine de Beyrouth, prouvant sa santé mentale. Elle s'est éteinte un an après sa rentrée au Caire.

Le roman de Waciny Laredj aborde aussi le dilemme de la modernité dans les sociétés arabes de l’entre-deux Guerres mondiales. La génération de May Ziada a pensé la modernité, mais a refusé de payer son prix lourd. On croise aussi, dans le roman, de grands noms de la littérature, comme Taha Hussein, Moustapha Sadeq Al-Rafeï, Gibran, Khalil Motran, Moustapha Loutfi Al-Sayed, Abbass Al-Aqqad et Amin Al-Rihani.

May Ziada a dénoncé un climat malsain de la culture arabe, pleine « d’hypocrisie, qui a peur de tout ce qui est nouveau ». Nuits d’Isis Copia est un roman qui fait preuve de sensibilité et qui évoque les grands défis de la condition féminine dans le monde arabe. C’est aussi un roman qui montre la difficulté de prouver la sagesse devant un monde qui ne cherche que la folie .

May, Layali Isis Copia (May, les nuits d’Isis Copia), Editions Al-Ahliya, Jordanie, 2018.

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