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Mathilde Chèvre : Il faut donner aux enfants beaucoup de poésie et d’imaginaire

Amira Doss, Lundi, 24 septembre 2018

Mathilde Chèvre est auteure, illustratrice, éditrice et directrice de la maison d’édition pour la jeunesse Le Port a jauni. Dans un entretien accordé à Al-Ahram Hebdo dans le cadre de son invitation par l’Institut Français d’Egypte (IFE), elle évoque sa passion pour la culture arabe et l’écriture pour les jeunes.

Mathilde Chèvre

Al-Ahram Hebdo : Vous dirigez une maison d’édition qui illustre et publie des livres pour la jeunesse. D’où vous est venu cet intérêt pour l’écriture pour enfants ?

Mathilde Chèvre : Il y a d’abord un côté personnel dans le choix de l’écriture pour enfants. Je suis de la première génération en France qui a été élevée avec beaucoup de livres pour enfants, et donc je sais l’importance qu’ils peuvent avoir pour la construction de l’enfant, sa personnalité et le développement du rêve. Avoir lu des livres, mais aussi le fait que les parents s’assoient le soir à côté de leurs enfants pour leur lire des histoires, tout cela contribue à construire le rêve, l’imaginaire et la conscience du monde. Je crois qu’en France, le grand développement des livres pour enfants s’est fait durant les années 1960 et 1970. Je suis née dans les années 1970, j’ai donc vraiment grandi dedans. Puis j’ai fait une thèse en littérature arabe sur les livres pour enfants en Egypte, en Syrie et au Liban. J’ai étudié des livres et des albums pour enfants et ce qu’ils racontent des sociétés qui les produisent et du rêve d’avenir que ces sociétés portent pour les enfants. Après cette thèse, j’ai monté la maison d’édition Le Port a jauni. Faire des livres pour enfants est aussi porteur d’un message. On sait qu’il faut du courage pour continuer à vivre, et pour avoir ce courage, je pense qu’il faut donner aux enfants beaucoup de poésie et d’imaginaire dans l’enfance, ce qui va les aider à tenir le coup.

— Votre thèse aborde la littérature arabe en tant que reflet et projet de ses sociétés. Pourquoi vous êtes-vous intéressée au monde arabe en particulier ?

Mathilde Chèvre

— C’est, en premier lieu, surtout parce que j’ai choisi d’apprendre l’arabe. J’ai vécu en Egypte et en Syrie. Et même si je ne suis pas d’origine arabe, c’est une curiosité dont je m’étonne que la plupart des Français ne l’aient pas. Car au moins un Français sur dix a des amis arabes, de par l’histoire de la France liée au monde arabe. Je vis à Marseille, où au moins un Français sur cinq est d’origine arabe. C’est très étonnant, car avant même d’apprendre l’arabe, cela a fait partie de ma culture. J’ai donc décidé d’apprendre l’arabe, de venir en Egypte, et une fois que j’ai goûté à l’eau du Nil, c’en était fait de moi. Ici, j’ai rencontré des personnes qui m’ont beaucoup marquée, dont Salwa Fouad, qui nous apprenait l’arabe. Alors qu’on savait à peine demander notre chemin dans les rues du Caire, elle nous faisait apprendre par coeur les quatrains de Salah Jahine. Cela est resté comme une graine. L’apprentissage de la langue arabe, la découverte d’une autre culture est pour moi comme une deuxième naissance. Les gens qui ont accès à d’autres langues le savent. Quand on plonge dans une autre langue, on plonge dans des émotions nouvelles, un imaginaire nouveau. Je ne me lasse pas d’apprendre les expressions de la vie quotidienne, c’est comme un monde qui s’ouvre. En Egypte, le simple fait de dire « Bonjour de jasmin, bonjour de bonheur, de miel et de crème » m’a émerveillée. Puis je suis allée plus loin pour découvrir la littérature et la poésie arabe, un voyage magnifique.

— La création de votre maison d’édition Le Port a jauni est-elle le fruit de ce voyage ?

— L’idée de départ était seulement de créer une association et d’organiser des ateliers pour les enfants. On en a fait pendant des années tout autour de la Méditerranée. On travaillait avec les enfants sur l’idée de leur faire faire des livres. Ils dessinaient et écrivaient des histoires, toujours sur le même sujet : « Dans la rue, j’ai vu ». Un moyen de faire passer la parole et de libérer l’écriture. J’étais désespérée qu’un Français moyen associe au mot « arabe » instantanément musulman, égal islamiste, égal terroriste. C’est une chaîne étouffante. Mon point de départ était de voir la langue arabe dans un contexte poétique et artistique. Durant ma thèse, j’ai découvert des oeuvres de Helmi Al-Touni, Mohieddine Al-Labbad, Zakariya Tamer, mais j’ai découvert aussi une série d’albums en langue arabe et je me suis dit qu’il fallait les traduire. J’ai acheté les droits auprès de maisons d’édition arabes et l’on réécrivait les livres en version bilingue pour les faire connaître aux Français, dont très peu savent qu’ils existent. Par exemple, le livre Chakharem Bakharem de Salah Al-Mor, un écrivain soudanais, parle d’un magicien pas comme les autres.

— Comment décririez-vous le rapport entre ces deux mondes séparés par la Méditerranée?

— Je vois la langue, la culture un mouvement. C’est comme une ronde, un cercle qui se renouvelle. Au niveau de la perception historique qu’on a construite du rapport entre l’Europe et le monde arabe, on parle toujours de nord-sud, est-ouest, on parle de ligne droite, de dualité. On construit des lignes imaginaires qui renforcent le sentiment de fossé et de distance. On l’entend dans les discours politiques en désignant les pays arabes, nous et l’autre. C’est une idée politique, alors que les cultures ne fonctionnent pas de cette manière. L’idée que développe l’Europe en ce moment accentue cette idée de lignes, de frontières, d’interdiction de passer la frontière de la Méditerranée. La culture est un cercle qui a des sources d’alimentation très fortes, en Inde, en Afrique... C’est une image de mouvement.

— Comment votre enfance a-t-elle influencé le choix de vos oeuvres ?

Mathilde Chèvre

— Je passais beaucoup de temps à la montagne et je rêvais beaucoup. Le temps était très long, les espaces très vastes, mon corps était puissant. Le jour où je suis partie, j’étais prête à marcher à grands pas. J’adorais les livres de peinture, la nature, les promenades. Cela a influencé le choix des albums et des livres à traduire. On part souvent d’une série d’images et les textes publiés sont souvent écrits à partir d’illustrations. Dans le livre Les Poèmes du paysage, j’ai ressenti par les illustrations que le corps faisait partie du paysage, elles me rappelaient la sensation que j’ai eue de la poésie arabe ancienne, le poète qui marche sur le sable et dont les traces s’effacent. Pour moi, l’idée de la traduction, c’est aussi de faire voyager les imaginaires, de traduire des images en mots. Et comme j’ai grandi dans la nature, j’ai senti que je fais partie d’un tout, du chaos. La poésie arabe est très génératrice d’images. Dans ma maison d’édition, j’essaie de faire écrire des écrivains à partir de séries d’images.

...

— Quels sont vos projets pour la suite ?

— Dans un mois, un livre de Walid Taher sera publié en France, qui s’appelle Les Danseurs. Le livre aborde le thème de la danse autour de nous, le vent, les vagues, mais aussi les sentiments. On a amené les images, mélangé les peintures à la calligraphie, qui est l’art du mouvement dans le monde arabe. Nous travaillons également sur une collection de poèmes. L’enregistrement sonore de certains de nos livres est actuellement en libre accès sur notre site Internet. J’ai vraiment envie de mettre tous nos livres en version sonore en libre accès pour que les enfants puissent entendre les deux langues.

Dans le travail éditorial, il est aussi important de planter des graines poétiques et oniriques dans la tête d’un enfant, peu importe son origine ou son quotidien. J’organiserai de plus en plus d’ateliers avec les dessins des enfants, leurs mots et l’on continuera à raconter leurs histoires. J’aimerais également créer et enseigner une nouvelle méthode qui permet à ceux qui apprennent l’arabe de comprendre les rudiments de cette langue. Enfin, j’aimerais réussir à créer des partenariats avec des maisons d’édition dans le monde arabe, pour qu’elles puissent publier en arabe des livres français pour enfants. Il faut chercher les personnes qui rêvent comme nous d’enfants libres.

— Dans votre travail, sentez-vous que le public français est prêt à revoir ses idées par rapport au monde arabe ?

— On vit vraiment en France un moment dramatique, surtout après les attentats de 2015, mais je suis convaincue que chaque événement dramatique apporte aussi un moment fleuri. L’arabe est devenu l’ennemi public numéro un, c’est très dur. Je vis cette bataille en France ; il y a un début de volonté politique. Sur cette grande surface noire qui nous a envahis, les fleurs commencent à pousser. Il est temps de s’intéresser à l’apprentissage de la langue arabe, de publier des dizaines d’oeuvres et d’albums issus du monde arabe, de raconter l’histoire contemporaine de ce monde. Donner accès à la langue arabe, c’est donner accès à la culture. Il y a une force de résistance importante, des mouvements, des modes de réflexion et des formes d’engagement intellectuel qui font trembler ces idées hostiles, cette islamophobie.

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