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Mohamad Khan au fil des lettres

Dina Kabil, Mercredi, 01 août 2018

La publication des Lettres de Mohamad Khan à Saïd Chimy, deux ans après la mort du grand réalisateur, est un grand succès. Ce premier tome intitulé Le Parcours d’une vie révèle la grande passion de Mohamad Khan pour le 7e art.

Mohamad Khan au fil des lettres

Les livres basés sur l’échange des lettres ouvrent toujours l’appétit. Surtout s’il s’agit de noms admirés par le grand public, comme le réalisateur Mohamed Khan (né le 26 octobre 1942 et mort le 26 juillet 2016). Comme c’est toujours le cas dans la littérature épistolaire, il est question pour les auteurs des lettres d’exprimer leurs sentiments les plus authentiques et les plus libres, et du point de vue des lecteurs, de découvrir les coulisses des relations humaines et de plonger dans le monde intime des vedettes.

L’intérêt de publier Les Lettres de Mohamad Khan à Saïd Chimy, son ami de longue date qui n’est autre que le directeur de photographie de plusieurs de ses films, est de révéler le monde cinématographique de Khan et de dévoiler son parcours tant humain que cinématographique. Saïd Chimy s’est lié d’amitié avec Khan depuis leur enfance. Une amitié qui s’est renforcée par le rapprochement entre les deux familles. Puis pendant leur jeunesse, après le départ de Khan à Londres avec ses parents en 1959, il est resté en contact avec son grand ami pendant des années via les correspondances. Et lorsque la grande passion du cinéma s’est enfin réalisée dans le travail cinématographique, Saïd Chimy était à maintes reprises le partenaire de Khan dans la réalisation de certains de ses rêves ou de ses oeuvres phares.

Correspondances et amitié

Les lettres sélectionnées et regroupées par Saïd Chimy vont de 1959, lorsque tous les deux avaient 17 ans, à 1966. Ce sont les années de formation que Chimy relate dans ce livre, dans un premier tome qu’il appelle Le Parcours d’une vie. Et même si l’on ne retrouve que les lettres de Khan, tandis que celles de Chimy ont disparu durant son déplacement entre Londres et Le Caire, on arrive à détecter les réponses de son destinataire à partir des lettres mêmes et des commentaires de Chimy à la fin de chaque chapitre. On trouve à chaque fois le lieu commun qui les a unis à travers les années, celui de la passion du cinéma.

« Les lettres échangées entre nous deux portent sur nos nouvelles, nos rêves, nos frustrations et nos amours, et en particulier notre passion pour le cinéma qui occupe un large espace de nos conversations. Malheureusement, les lettres que je lui ai envoyées ont été perdues durant le transport des bagages de Londres au Caire et on ne les a jamais retrouvées ! Elles portaient sur les films que Khan visionnait et suivait assidûment, et dont il me faisait part au fur et à mesure. Certains de ces films ne sont pas projetés en Egypte, et je les ai connus grâce à lui. Et c’est ainsi qu’avec le temps, j’ai pu connaître les tendances du cinéma, bien avant la fondation du Club de cinéma du Caire », précise Chimy dans l’introduction de son livre. En plus de cette passion prématurée pour le cinéma, le livre révèle un aspect rare de cette amitié, nuancée d’un humour sans pareil de la part de Khan. Après son départ à Londres, il tenait à envoyer ses nouvelles à Saïd, introduisant ses lettres constamment par « Mon frère Saïd ». Et lorsque Saïd tardait à lui répondre, Khan le traitait de menteur et de traître. Parce que Saïd était dans l’exil londonien son seul ami, et le seul moyen pour surmonter sa solitude. La particularité de cette amitié se lit clairement à partir de l’exergue du livre signé par Saïd Chimy : « Tu as entraîné mon âme avec toi … Au revoir ».

Le rêve de réaliser un film

Mohamad Khan au fil des lettres

Relater 7 ans d’échange de lettres d’une manière presque journalière, cela équivaut à la biographie de celui qui allait devenir l’un des plus grands réalisateurs du nouveau réalisme égyptien. Ce sont les années d’apprentissage à Londres, avant même de joindre une école de cinéma. Après la quasi-faillite de son père, le Pakistanais Hamed Hassan Khan, commerçant de thé et chef de la communauté pakistanaise en Egypte, le jeune Mohamed Khan a été obligé de quitter son pays natal et de partir à Londres avec ses parents. A travers les lettres adressées à son ami Saïd, on plonge dans l’esprit et le goût raffiné du futur maître de ce réalisme humain qui prend le parti pris des petites gens. On découvre des discussions autour de revues et d’articles destinés à être publiés dans une revue à tirage très limité. L’on passe aussi en revue les films très variés visionnés à Londres par Khan et qui ont enrichi son expérience.

Il s’agit d’une panoplie très diversifiée de films allemand, japonais, russe, espagnol. Car Khan ne se contentait pas, comme c’est le cas en Egypte, des films américains, italiens et français. Il les mentionne à son ami, donne son avis, lui recommande de ne pas les rater, ou discute avec lui autour d’un film. L’ami expatrié se vantait de temps à autre dans ses lettres d’arriver au nombre de 900 films visionnés, puis dit-il : « J’ai atteint le nombre de 1 126 films, c’est super ! », etc. En 1960, il écrit sa stratégie pour faire un jour « son film ». Obtenir tout d’abord la maîtrise de la langue anglaise, puis joindre l’école de Londres pour l’art cinématographique pour étudier la réalisation et la photographie. Ensuite monter l’échelle de la réalisation cinématographique : assistant no3, puis no2 et enfin no1. « Si je réussis à monter quelques films en anglais, il y aura une grande chance que je parte aux Etats-Unis. Crois-moi, mon cher ami, cet effort que je déploierai à partir de l’an prochain durera 7 ou 10 ans et devrait aboutir à ce que je souhaite. Je veux pouvoir m’exprimer en réalisant des films. Cela me permettra de bouger la caméra d’une manière qui secoue les coeurs et les visages … Je veux exprimer ma pensée à travers le film, et pourquoi pas réaliser l’un de ces jours un film égyptien, peut-être, espérons le ».

Au-delà de ses rêves et de sa stratégie pour bâtir son avenir et réaliser un jour des films égyptiens, les lettres portent ses avis critiques sur les nouvelles tendances du cinéma en Egypte au début des années 1960. Il relate sa vision critique qui sera plus tard au coeur de son cinéma épanoui des années 1980. Il considère que ce type de cinéma est « factice », c’est-à-dire qu’il s’éloigne de la vérité et du réalisme. Et lorsque Saïd Chimy défend la tendance patriotique dans les films de l’époque, Khan lui répond que le réalisme et la véracité sont les plus influents dans un film.

Ce premier tome des Correspondances de Mohamed Khan à Saïd Chimy, qui se concentrent sur les 7 années décisives de la formation du grand réalisateur, suscitent indubitablement la question de son dévouement affectif pour l’Egypte et la souffrance qu’il a vécue à cause de sa privation de la nationalité égyptienne. Celui qui a nourri le cinéma égyptien de films phares comme L’Epouse d’un homme important, Supermarket, Les Rêves de Hend et de Camélia a toujours rencontré des obstacles pour obtenir la nationalité de son pays natal. Chimy rapporte dans son livre qu’il ne sait pas exactement quand le père de Khan a embarqué en Egypte, mais ce qui est sûr et certain c’est que Mohamed est né en 1942 en Egypte tandis que le Pakistan n’est devenu un Etat qu’en 1947. Lorsque le jeune Khan a réussi à réaliser son rêve de revenir au Caire en 1963, il a travaillé avec le grand réalisateur Salah Abou-Seif, directeur d’une compagnie cinématographique, il n’a pas pu continuer son travail à cause du problème de la nationalité, ce qui l’a obligé à partir à Beyrouth, puis à retourner à Londres encore une fois. Ainsi, le livre nous laisse sur le suspens en attendant le 2e tome de son retour définitif en 1977 au Caire et les prémices de son grand projet cinématographique. Un cinéma fait de réalisme, d’humanité, et qui appartient à la tendance du cinéma d’auteur .

Khetabat Mohamad Khan Illa Saïd Chimy. Méchwar Haya (les lettres de Mohamad Khan à Saïd Chimy). Tome 1 : Le parcours d’une vie, aux éditions Al-Karma, 2018

Le cinéma, une passion partagée

Mohamad Khan est né au Caire en 1942, au quartier de Ghamra, d’une mère égyptienne et d’un père pakistanais. Il a fait ses études à la London Film School et a travaillé comme assistant réalisateur au Liban, avant de s’installer définitivement en Egypte, où il a réalisé 24 longs métrages. Mais le cinéaste doit attendre 2014 pour obtenir la nationalité égyptienne par un décret présidentiel. Il meurt le 29 juillet 2016 suite à des problèmes de santé.

Saïd Chimy est né en 1943 à Abdine au centre-ville du Caire. Il a commencé en tant que caméraman amateur, a étudié l’histoire à la faculté des lettres, puis a été diplômé de l’école supérieure de cinéma en 1971. Il a à son compte 108 longs métrage, 75 documentaires et courts métrage et 6 feuilletons de télévision.

Les deux hommes sont d’une certaine manière des figures du cinéma réaliste. En dépit de leur amitié, ils ont toujours discuté de leurs travaux, mais n’ont réalisé de longs métrages à deux que Darbet Chams (coup de soleil) en 1980 et Al-Harrif (le doué) en 1983.

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