Dimanche, 19 mai 2024
Al-Ahram Hebdo > Livres >

Gilbert Sinoué : Le message d’Ibn Rochd, c’est la tolérance, c’est accepter l’autre et non pas le tuer

Rasha Hanafy, Lundi, 09 juillet 2018

En visite en Egypte pour un court séjour, le romancier français Gilbert Sinoué revient sur son dernier roman Averroès ou le secrétaire du diable, publié récemment chez Fayard. Il plaide pour la redécouverte des idées de ce philosophe andalou, qui n’ont jamais été d’une plus grande actualité. Entretien.

Gilbert Sinoué

Al-Ahram hebdo : Dans votre dernier roman, intitulé Averroès ou le secrétaire du diable, vous faites un portrait du philosophe Ibn Rochd— son nom arabe, né à l’époque d’un Orient lumineux, mais au moment du déclin du monde arabo-musulman, avec la fin des Almoravides et le début des Almohades au Maghreb. Qu’est-ce qui vous a rappelé ce savant ?

Gilbert Sinoué: Voilà des années que je pensais à Ibn Rochd. J’ai découvert le personnage à l’époque où j’écrivais une biographie d’Ibn Sina, le célèbre médecin persan, à la fin des années 1980. Et puis, je n’ai plus pensé à lui. Ensuite, au fur et à mesure, avec ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, j’ai découvert l’intransigeance, l’intolérance, le repli religieux, le fondamentalisme et les assassins de Daech, les islamistes qui ne veulent pas dialoguer, mais qui tuent. J’ai repensé à Ibn Rochd à ce moment-là, parce qu’il était pour le dialogue, pour discuter afin de voir ce qui est meilleur pour le public. La pensée philosophique d’Averroès était diamétralement opposée à ce que nous connaissons de nos jours. Je pense à ce livre depuis plus de 25 ans. Il m’a fallu un an pour l’écrire. Le message d’Ibn Rochd, c’est la tolérance, c’est accepter l’autre et non pas le tuer. Je m’adresse avec ce message aux musulmans, chrétiens et juifs. Les trois religions sont devenues folles aujourd’hui. Il faut absolument séparer la religion et la politique.

— Vous donnez la parole à Averroès pour qu’il raconte, à la première personne, une autobiographie fictive à son fils, Jihad. En tant que conteur et romancier qui fonde ses livres sur l’Histoire, quelle est la part de la fiction romanesque dans votre livre ?

— La part de la fiction concerne uniquement la « vie quotidienne » d’Ibn Rochd, car nous ne savons rien de celle-ci. Tout ce dont nous sommes sûrs, ce sont ses écrits, son oeuvre, sa pensée philosophique. Et cette partie-là est parfaitement respectée. Et si j’ai voulu utiliser la première personne, c’est aussi et surtout pour rendre le livre accessible au plus grand public. Il existe en effet des dizaines d’ouvrages sur Ibn Rochd, mais ce sont des livres savants difficiles d’accès. Le message que j’aimerais transmettre non seulement au monde arabe, mais au monde en général, c’est un message de tolérance, d’acceptation de l’autre, même si l’autre ne nous ressemble pas. En résumé, c’est le message d’Ibn Rochd. Il se résume en quelques mots: « Un savant pourra lire des milliers de livres durant toute sa vie et au moment de mourir, il sera toujours en proie aux questionnements. Un fanatique religieux lira un seul livre et sera convaincu d’avoir tout compris ».

— Votre ouvrage sur la vie d’Ibn Rochd se déroule au XIIe siècle. Pourtant, en le lisant, on sent la projection sur l’actualité dans les quatre coins du monde. Pourquoi n’arrive-t-on pas à apprendre du passé ? Pourquoi, à votre avis, l’homme n’a-t-il pas changé depuis Averroès ?

Je répondrais une fois encore par les mots d’Ibn Rochd: « L’ignorance mène à la peur et la peur mène à la violence ». Je crois que le monde vit dans la peur. Je pense en particulier au monde arabe. Il y a une telle frustration qui habite le coeur des Arabes, un tel sentiment d’injustice que certains s’imaginent que la seule réponse est la haine, la mort, l’assassinat d’innocents. C’est absurde. Le monde occidental lui aussi se métamorphose. Regardez ce qui se passe aux Etats-Unis. On assiste à un gouvernement qui bientôt ressemblera à celui du IIIe Reich. En Italie, en Hongrie, en Autriche, les peuples votent pour les extrémistes. Et tout ça est dû à la peur. C’est terriblement inquiétant. Quant à apprendre du passé? C’est impossible. L’histoire présente n’est que la répétition des erreurs passées.

La conversation entre Averroès et Al-Mansour ainsi que celle avec le calife Yousouf révèlent la difficulté d’équilibrer l’équation intellectuels-hommes au pouvoir. Pourquoi quelques pouvoirs dans le monde considèrent-ils les intellectuels comme leurs ennemis ou comme « le secrétaire du diable » ?

— Au risque de décevoir, je dirais que l’influence des intellectuels sur les hommes de pouvoir, sur ceux qui nous gouvernent, est pratiquement nulle. Et sous les régimes dictatoriaux, l’intellectuel n’a aucune chance de survivre s’il est opposé au régime et s’il exprime son désaccord. Dans le meilleur des cas, on l’emprisonne, dans le pire, on l’élimine physiquement. Les dictateurs détestent la contradiction. Ils ne sont d’accord qu’avec eux-mêmes. Mais cela n’empêche pas que le rôle des intellectuels, des philosophes et des artistes en règle général est de continuer à se battre pour la démocratie et la liberté d’expression. Quel que soit le prix à payer.

— « S’il arrive que la vérité heurte et bouleverse, ce n’est pas la faute de la vérité », « La religion ne doit pas être autre chose que la vérité expliquée par la raison », « Que sont les dogmes, sinon la volonté d’autrui de nous imposer sa pensée ? ». Ces citations et bien d’autres dans votre ouvrage n’ont jamais été d’une plus grande actualité …

— Un émir a dit un jour à Ibn Rochd: « Tu ne nies donc pas l’existence de Dieu. — En aucun cas. — Cette conviction s’appelle la foi. — Non, Seigneur, la logique ». Cette réponse signifie simplement que l’on peut aborder la foi avec la raison. Et la foi ne doit pas primer sur la raison. Ibn Rochd était une vraie révolution, un tremblement de terre, pas seulement pour les musulmans, mais aussi pour les chrétiens. Il remet en question des choses philosophiques comme l’âme, le créateur, le monde. Personnellement, et je dis bien personnellement, je ne supporte pas que quelqu’un, un rabbin, un prêtre ou un imam, vienne me dire au nom de Dieu comment je dois m’habiller, comment je dois prier, où je dois prier, ce que je peux boire ou manger. Je ne crois qu’en une seule chose: la liberté de croire ou de ne pas croire.

— Votre ouvrage se penche sur le conflit entre la raison et l’obscurantisme, quelle que soit l’époque, quelle que soit la religion. En tant qu’intellectuel, conteur, romancier, lecteur attentif de l’Histoire, comment peut-on remédier à ce dilemme universel ?

— Nous revenons à un facteur qui domine la société actuelle: la peur. La peur de l’avenir. La peur de son voisin. La peur de l’étranger, quel qu’il soit. Et lorsqu’on a peur, on se replie sur soi-même et on attache beaucoup plus d’importance à tout ce qui est irréel plutôt qu’à ce qui est réel. Le grand drame, c’est l’absence d’éducation. Sans éducation, on sombre très vite dans l’obscurantisme. On croit beaucoup plus au magicien qu’au scientifique. Le seul remède à l’obscurantisme, c’est l’éducation, la connaissance, le savoir, la culture. Vous ne ferez jamais croire à un savant que la Terre est plate, mais un illettré risque d’accepter l’idée.

L’auteur en bref
Né au Caire le 18 février 1947, Gilbert Sinoué est un écrivain pratiquant principalement le genre littéraire du roman historique. Son père était un Egyptien melkite, c’est-à-dire un chrétien d’Orient de rite grec catholique. Après des études chez les Jésuites, il va à Paris pour suivre une formation de professeur de guitare classique à l’Ecole normale de musique de Paris-Alfred Cortot. Puis, Gilbert Sinoué écrit plusieurs romans historiques. Deux romans ont aidé à sa renommée de merveilleux conteur : La Pourpre et l’olivier ou Calixte Ier, le pape oublié, écrit en 1987 et qui remporte le prix Jean d’Heurs pour le meilleur roman historique, et L’Egyptienne, premier tome d’une saga qui décrit une Egypte encore mal connue, celle des XVIIIe et XIXe siècles, qui remporte le prix littéraire du Quartier Latin. En 2004, Les Silences de Dieu reçoit le Grand prix de la littérature policière.

Gilbert Sinoué est également scénariste et dialoguiste. L’un de ses romans, Des Jours et des Nuits, a fait l’objet d’une adaptation télévisuelle en deux parties. Il a aussi collaboré à l’écriture d’un feuilleton : La Légende des trois clés, diffusé en décembre 2007. Son livre Le Livre de saphir a reçu le Prix des libraires en 1996 et Les Silences de Dieu a reçu le Grand prix de littérature policière en 2004.

Mots clés:
Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique