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Démocratie tunisienne, premiers pas

Stéphanie Wenger , Mardi, 04 juin 2013

Le vibrant plaidoyer pour la démocratie de Moncef Marzouki est avant tout un beau discours. Eloigné de la réalité, le livre du président tunisien séduit, mais peine à convaincre.

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L’invention d’une démocratie s’ouvre par le parcours militant de Moncef Marzouki. L’auteur revient sur son enfance, où il grandit dans « la maison du traître ». Son père choisit en effet de soutenir Youssef Ben Salah contre Bourguiba et doit s’exiler au Maroc.

Ses études de médecine en France, sa carrière de médecin en Tunisie puis ses années à la tête de la LTDH jusqu’à la présidence par intérim de la toute jeune démocratie tunisienne issue de la Révolution : Moncef Marzouki veut voir dans cette trajectoire tout sauf anodine une preuve de la spécificité de la révolution tunisienne qui se choisit pour président un militant des droits de l’homme.

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La suite de l’ouvrage explicite « laboratoire » tunisien — est unique : un parti majoritaire (les islamistes d’Ennahda remportent 37 % des suffrages en octobre 2011) forcé de composer avec deux autres formations « laïques », dont le CPR, le propre parti de Marzouki. La transition est donc, selon le président, placée sous le signe du dialogue, du consensus et de la négociation qui ont permis d’éviter d’avoir à désamorcer de graves crises.

« C’est cela la tunisianité, il y a toujours un sursaut avant une fuite en avant qui serait irréparable. La classe politique est mature et le peuple est modéré (…). Il existe une forme d’inconscient collectif qui se traduit par une intelligence collective ».

Ailleurs, le président évoque ses désaccords avec Ennahda, quand ce parti tente de placer ses hommes au ministère de l’Intérieur, où à l’occasion de l’extradition de l’ancien premier ministre libyen. On apprend que Moncef Marzouki a manqué de démissionner suite à cette décision prise sans l’informer et contraire à son engagement. Il prévient alors qu’il est prêt à « aller jusqu’à la rupture ».

Sur les rapports parfois difficiles avec Ennahda, le passage sur les désaccords de l’opposition tunisienne qui tente de s’unifier en 2003 lors des rencontres d’Aix est particulièrement intéressant. Les points qui posent problème entre la gauche et les islamistes sont les mêmes que ceux qui occasionnent des frictions aujourd’hui à l’occasion de la rédaction de la Constitution : égalité « complète » entre hommes et femmes, universalité des droits de l’homme, peine capitale et liberté de conscience.

A l’époque, comme aujourd’hui, Marzouki souligne : « Certes les dirigeants d’Ennahda ne sont pas prêts à renoncer publiquement à ces principes, mais ils sont prêts à fermer les yeux et ne peuvent imposer leur point de vue ». Il estime plus sage d’éviter les « casus belli ». Ceux rejetant cette approche qui évite de codifier noir sur blanc les formules qui fâchent, Moncef Marzouki les qualifie d’extrémistes : religieux, s’ils veulent que la charia apparaisse dans la loi fondamentale, « laïcs », s’ils sont prêts à monter au créneau pour des valeurs occidentales. Le livre passe également en revue les défis de la transition tunisienne :
économiques, sociaux et sécuritaires. Moncef Marzouki y souligne l’importance des droits économiques et sociaux, de la lutte contre la pauvreté et de la justice sociale. L’Invention d’une démocratie dessine
aussi des pistes pour un avenir plus lointain : la relance de l’Union du Maghreb arabe, qui doit être politique avant d’être économique pour éviter l’écueil dans lequel tombe l’Union européenne aujourd’hui et la création d’une Cour constitutionnelle internationale, un projet cher au coeur du président provisoire tunisien.
Moncef Marzouki, L’Invention d’une démocratie. Les leçons de l’expérience tunisienne. Editions de la Découverte, Paris 2013.

Chroniques d’un pays imaginaire

On ne peut qu’adhérer aux idées défendues par ce livre bien écrit : la concertation politique, la représentation juste de tous les courants de pensée, le temps nécessaire et la difficulté à bâtir un système démocratique, l’inapaisée lutte contre la corruption, la présence même d’un militant des droits de l’homme à la tête de l’Etat … C’est notamment pour cela que l’ouvrage a été si bien reçu en Occident. Raconté de la sorte, l’exemple tunisien a aussi tout pour séduire les autres pays du Printemps arabe qui connaissent des transitions bien plus chaotiques et frustrantes. Mais pour un lecteur tunisien ou un observateur attentif, les discours ne résistent pas à la réalité. C’est tout le danger de cet exercice : publier un tel ouvrage en cours de mandat pour un président c’est accepter d’être jugé sur ses actes à l’aune de ses convictions, surtout si elles sont fortes.

Or, la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’un des textes les plus chers au président, n’est pas citée dans le brouillon de la Constitution. Si l’assassinat de Chokri Belaid est dénoncé vigoureusement, il n’y a rien sur les lenteurs et les errements de l’enquête. Le chapitre sur le salafisme s’intitule Un Phénomène périphérique ! Et un mois après la publication de l’ouvrage une quinzaine de militaires et de membres de la garde nationale ont été gravement blessés à cause de mines plantées dans la montagne par des djihadistes, toujours en fuite. Les exemples de ces contradictions sont légion.

L’accueil de ce livre a été très critiqué en Tunisie. « L’invention d’une imposture », raillent nombre de concitoyens de Moncef Marzouki. Dans une formule séduisante l’auteur disqualifie « extrémistes laïques » et religieux, « les uns sont étrangers à la géographie, tandis que les autres sont étrangers à l’histoire ». En refermant le livre de Marzouki, même si on est séduit par des convictions fortes et une plume efficace, on ne peut s’empêcher de ressentir l’impression d’avoir lu les chroniques d’un pays imaginaire, un ouvrage un peu étranger, tout à la fois, à la géographie et à l’histoire de la Tunisie d’aujourd’hui:

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