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La guerre vue de l’intérieur

Rasha Hosny, Mardi, 04 avril 2017

Six ans après le début de la guerre en Syrie, le livre La Syrie vue de l’intérieur, réunissant 17 témoignages époustouflants sur le quotidien et la guerre dans ce pays, a été traduit de l’allemand vers l’arabe par la maison d’édition Dar Al-Jadid. Présentation.

La guerre vue de l’intérieur

Une importante édi­tion arabe de l’ou­vrage La Syrie vue de l’intérieur vient de voir le jour aux éditions liba­naises Dar Al-Jadid. L’ouvrage recueille plus d’une quinzaine de témoignages poignants collectés en allemand par la maison Faust puis traduits par Laressa Bandar. Parmi ces témoignages se trou­vent également des textes écrits par un groupe d’écrivains et de critiques syriens qui étaient encore dans le pays entre l’au­tomne 2013 et le début de l’année 2014. La Syrie vue de l’intérieur développe deux principaux axes. Le premier est la répression bru­tale à laquelle a eu recours le régime syrien et le second la stu­péfaction de la population consta­tant qu’aujourd’hui encore une armée peut tuer et expulser son propre peuple au vu et au su de la communauté internationale.

Dans l’introduction de l’édition arabe, la traductrice Laressa Bandar rappelle que « cinq ans après le lan­cement du mouvement de protestation en Syrie, le nombre de morts a atteint la barre des 250 000, sans compter les millions de blessés physiques ou psychologiques. Plus de la moitié du peuple syrien est en exil. Cinq mil­lions de Syriens sont devenus des réfugiés en Europe et dans d’autres pays voisins, tandis que ceux qui sont restés dans le pays risquent tous les jours de perdre leur vie ». Le livre présente les écrits d’écrivains syriens qui ont vu la guerre s’installer et détruire leur pays et leur rêve. Le livre revient également sur ce que signifie l’écriture dans de pareilles conditions, et se demande si l’écriture a encore un sens.

Tisser l’espoir
Ce recueil de témoignages et de textes permet au lecteur de comprendre de l’intérieur le quotidien des civils. Après la lecture de cet ouvrage on est capable de sentir l’odeur du sol mouillé, criblé de balles, où gisent des corps et des décombres. Balançant entre espoir et désespoir, chaque témoignage apporte un nouveau regard sur le conflit et dans leur ensemble les témoignages donnent un bon aperçu de la situation en Syrie. Seule l’absence de chronologie risque de perturber le lecteur. On peut détecter des lueurs d’espoir dans certains témoignages qui datent probablement du début de la révolte. Comme dans celui de Khedr Al-Agha qui affirme que les Syriens ont retrouvé leurs voix. D’après lui, les Syriens se sont finalement permis de hausser la voix, après plus d’un demi-siècle de silence. « Lorsqu’ils ont reparlé pour la première fois, ils ont écouté leur voix, l’ont aimée et ont décidé de ne plus se taire ». Agha s’attarde sur les manifestations pacifiques qui se sont déclenchées dans la ville de Darya et les villages de Benche et de Kafr Noble, qui ont été de beaux exemples de manifestations pacifiques, dont les slogans reflétaient les principes de la révolution. Mais hélas, même si l’écrivain souligne le bien-fondé de ces principes, cela n’a pas empêché, selon lui, « les atrocités et les massacres ».

L’écrivain originaire d’Alep a intitulé son témoignage « Chaque regard est un regard d’adieu ». Il ajoute à son malheur quotidien de citoyen syrien, celui de sa condition d’écrivain. « Pendant un temps, j’étais déçu par l’écriture. Elle ne servait ni à consoler la mère d’un martyr, ni à aider un blessé, ou à guérir un enfant vivant sous une tente. Seulement aujourd’hui, moi, l’écriture est ce qui me fait tenir. C’est mon remède ultime pour ne pas devenir un assassin ou me suicider ».

Il s’adresse à ses amis à l’extérieur et à l’intérieur du pays : « Chaque regard est pour moi un regard d’adieu. Quand je quitte mon lit pour aller à la cuisine, je sens que c’est peut-être la dernière fois que j’exerce ces rituels matinaux. C’est peut-être la dernière fois que je prépare mon café, que je monte le volume de la télé, que j’écoute les informations sans regarder les images. Après ça, le silence reprend possession des lieux et laisse place aux voix criardes des missiles qui tombent dans la ville ».

Identité et brutalité
Dima Wannous décrit son sentiment d’amertume et de déception : « J’ai perdu beaucoup d’amis et de connaissances au cours des deux dernières années. Au début, le désaccord entre les gens tournait autour de comment nommer les choses. S’agit-il d’une révolution, d’un conflit, ou d’une conspiration ? Ce différend semblait passager, mais ce qui a rendu les relations extrêmement tendues c’est quand les gens ont commencé à soutenir certains actes atroces. Comment peut-on cohabiter avec des personnes qui se réjouissent de la mort d’une autre personne ? Comment pouvez-vous vivre avec des gens qui ont eu plaisir à visionner des enregistrements de torture, pratiquée par les hommes de main du régime contre des innocents qui réclamaient la liberté ? Comment coexister avec cette célébration de la mort, du meurtre, de la mutilation ? ».

Dans son témoignage Un chemin vers l’exil, Yassin Al-Hadj Saleh, l’un des prisonniers les plus connus, raconte que « pendant plus de deux ans et demi, nous avons essayé, Samira et moi, d’éviter à la fois l’exil et la prison. Mais 30 mois après le début de la révolution, je me suis exilé, et 3 mois plus tard elle a été faite prisonnière. Nous étions aussi menacés par des forces qui se sont transformées pendant la révolution et sont devenues des extrémistes anti-révolution ».

Pour d’autres, l’état de révolution et de guerre interminable leur a permis de renouer avec leur identité syrienne. C’est ce qui s’est passé pour l’écrivain Hayssam Hussein, qui a vu sa demeure en train d’être démolie sur une vidéo Youtube. Seule la naissance de sa fille Heiffi, qui signifie espoir en kurde, a réussi à le consoler après ce choc. Hayssam Hussein revient sur l’impact qu’a eu la révolution sur son existence. « Avant la révolution, j’avais une maison et un travail, mais je ne me sentais pas en sécurité et ne ressentais aucun dévouement envers mon pays. J’étais l’exilé, l’expulsé du régime. Après la révolution, j’ai perdu ma maison, mon travail et je suis devenu l’exilé réfugié, mais maintenant je me sens plus en sécurité et bien plus concerné par l’avenir de mon pays. Quelque part, la révolution m’a rendu mon identité syrienne ».

Souriya Min Al-Dakhel, Machahed Wa Chehadat (la Syrie de l’intérieur, séquences et témoignages), Dar Al-Jadid, Beyrouth, 2017.

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