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Un Fassi à Damas

Houria Dalioui, Dimanche, 08 janvier 2017

Mahmoud Abdelghani nous plonge, en compagnie d'un transcripteur maghrébin, dans le monde des livres et de leur transcription au XIIe siècle à Fès, au Maghreb, et à Damas, au Cham.

Un Fassi à Damas

« Ceci est Damas, mère du Cham, des guerres sur les deux fronts. Je suis sur sa terre, je lis son histoire, je vois le sang qui a coulé même si la pluie, tant attendue, l’a nettoyée pour la ressusciter (...). Je t’écris de Damas la populeuse (...) Damas est une ville dont le coeur est ouvert. Elle possède 8 portes … » (pages 137, 138).

C’est en ces termes que le narrateur du roman Aktoubou Ilayki Min Démachq (je t’écris de Damas) s’adresse à sa bien-aimée Oum Al-Aid, restée dans son pays natal.

Mahmoud Abdelghani, romancier maghrébin, nous invite à faire un voyage au Cham, à Damas en particulier et à Bagdad, au XIIe siècle. Dans ce roman composé de 11 chapitres et de 236 pages, le narrateur, qui est un grand transcripteur de Fès au XIIe siècle, nous raconte ses pérégri­nations à travers Fès, Damas et Bagdad ainsi que le retour dans son pays natal.

Choisi par un érudit damascène, Ibn Assaker, historien de Damas, le narrateur était chargé de transcrire 10 volumes de son oeuvre grandiose L’Histoire de Damas.

Cette encyclopédie, si l’on peut dire, contient 80 volumes. Ibn Assaker a choisi les 10 meilleurs transcripteurs de par le monde musulman afin de copier son oeuvre monumentale connue aussi au Maghreb, selon le narrateur, sous le nom de La Grande Histoire.

Le calligraphe fassi dont le rêve était de voir Damas, mère du Cham, ne se contente pas de se préparer matériellement à ce voyage. Il se docu­mente, va auprès des calligraphes et de tous les artisans de la ville afin de collecter toutes les informations au sujet de l’écriture : les différentes sortes d’encre, les diverses qualités de papier utilisé. Il se renseigne auprès de ceux qui ont déjà fait le voyage au Cham. Il veut à tout prix connaître tous les détails avant d’entamer cette lourde tâche qui lui a été confiée.

Ainsi, le narrateur nous fait découvrir la dextérité des papetiers et transcripteurs de Fès au XIIe siècle. Cette ville a connu un grand essor dans la calligraphie et l’art de transcrire. Répondant à l’invitation d’Ibn Assaker, le narrateur part à Damas. Il est subjugué par la ville, ses marchés, ses hôtels (khans), ses ruelles et ses mosquées.

Mais son séjour à Damas fut interrompu à cause de la sécheresse et des guerres qui ont sévi : « Les mosquées sont devenues des endroits pour mourir : la mort est partout à Damas, surtout dans ses mosquées » (page 216). Il fuit cette ville en feu qu’il a tant aimée pour partir à Bagdad.

En parcourant ce roman, l’auteur nous offre une mine de détails sur la transcription, les encres utilisées et les différentes qualités de papier utilisé. Il fait un historique de cette « industrie » centenaire qui s’est répandue au Maghreb et au Machreq. Les papeteries étaient légion à Fès à cette période de l’histoire. Les calligraphes, artisans doués, s’arra­chaient les oeuvres des grands écrivains et autres. Un métier florissant.

Somme toute, l’auteur a réussi à nous communiquer sa passion de cette période de l’histoire mouvementée du Cham et de la prospérité au Maghreb. La vie culturelle et sociale foisonnante est bien décrite.

Ainsi, il fait référence aux oeuvres les plus connues de nos jours telles que Kalila Wa Demna.

Mais on a l’impression que l’auteur fait un parallèle avec ce qui se passe actuellement dans cette région tourmentée. D’ailleurs, le narrateur, après son retour au bercail, Fès, dit : « Je suis triste pour les gens dans les siècles à venir. Ils s’entretueront ; et le monde entier sera spectateur. On leur violera leurs terres, leurs âmes, leurs fortunes, leurs livres débordant de savoir. Et celui qui écrira l’histoire des villes, comme Ibn Assaker aura fait, écrira un fleuve de choses insolites jamais imaginées » (page 15).

N’est-ce pas ce que rapportent à longueur de journées les agences de presse et les chaînes de télévision aujourd’hui ?.

Aktob Ilayk min Demachq, Dar Al-Aïn, 2016.

Mahmoud Abdelghani en quelques lignes
Mahmoud Abdelghani est un poète, romancier, traducteur et chercheur. Il est né au Maroc en 1967.

Il est actuellement professeur de littérature moderne à la faculté des lettres et sciences humaines à l’Université de Rabat.
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