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Ysabel Saïah-Baudis : Aujourd'hui, les moeurs sociales sont dictées par la religion

Amira Doss, Lundi, 31 octobre 2016

Ysabel Saïah-Baudis est écrivaine, fondatrice et directrice de la maison Orients Editions. Sa préoccupation majeure est de montrer la richesse de la littérature du monde arabe. Rencontre.

Ysabel Saïah-Baudis
Ysabel Saïah-Baudis

Al-Ahram Hebdo : Vous avez publié le livre Nilwood qui présente une sélection d’affiches du cinéma égyptien. Pourquoi avez-vous choisi ce sujet ?
Ysabel Saïah-Baudis : Ce livre, composé de 38 cartes postales, présente les plus grands films du cinéma égyptien et leurs stars mythiques. C’est un ami, Mohamad Bakri, qui avait mis sur un site d’enseignement de l’arabe ces affiches si hautes en couleur et si variées, et qui a ensuite signé la préface du livre, qui m’en a donné l’idée. Nous avons sélectionné les films de façon chronologique, en essayant de mettre en avant leur esthétique. Comme il le dit dans sa préface, le cinéma égyptien, que nous appelons le Nilwood, a dominé durant des décennies les écrans de l’ensemble du monde arabe aussi bien par sa qualité cinématographique que par l’importance de sa production. Un âge d’or qui fait encore rêver aujourd’hui. Nilwood révèle à quel point, durant plusieurs décennies, le cinéma égyptien a pu aborder sans tabous tous les sujets sociaux, dans un esprit ouvert, profane, spirituel, moderne, multicolore, et surtout tolérant et cosmopolite.

— Quel message tentez-vous de véhiculer en choisissant ces oeuvres ?
— Nous tentons de mettre en lumière la richesse du monde arabe. Quand on voit les tenues des actrices dans les films de cette époque, et les sujets abordés, on se dit que cela ne pourrait plus être traité de la même manière aujourd’hui. Car la société a changé. Il y a cent ans, les féministes arabes se réunissaient pour jeter leur voile. La société puisait dans la modernité pour améliorer la vie de ses citoyens et leur façon de penser. Aujourd’hui, on est dans une situation de recul où les moeurs sociales sont dictées par la religion.

— Quel rôle pourrait jouer Orients Editions pour répandre à nouveau cet esprit ouvert, cosmopolite et tolérant qu’a connu le Moyen-Orient ?
— Notre maison d’édition essaie de mettre en avant les fondements qui sont toujours vivants dans le monde arabe. J’essaye de publier des livres qui rapprochent Kalila et Dimna, les Contes du perroquet, mais aussi Hallaj et Al-Buni dans des éditions revisitées et accompagnées d’illustrations. Avec Orients Editions, j’essaie de toucher à tous les domaines, de la calligraphie au soufisme, mais aussi en passant par les caricatures arabes et les romans, comme Les Ailes du papillon de Mohamed Salmawy, qui décrit si bien les maux de la société à travers sa chronique de la révolution arabe. Je pense que la culture et les intellectuels ont pour rôle de faire connaître leur société et donc d’aider à ce qu’un changement s’opère. En Egypte, nous sommes présents dans la librairie Oum Al-Dounia, et j’ai eu la chance que ma biographie d’Oum Kalsoum soit traduite en arabe par le Centre national de traduction.

Ysabel Saïah-Baudis
Les affiches du cinéma égyptien tirées de « Nilwood ».

— Quels sont vos prochains projets ?
— Je travaille sur la Khamsa, qui signifie littéralement cinq en arabe, mais qui est surtout une amulette en forme de main, très populaire au Moyen-Orient, qui sert à protéger contre le mauvais oeil. Ce symbole appartient à tout le monde arabo-musulman, mais aussi au monde juif. Je travaille également sur un ouvrage de noktas (blagues), parce que je suis convaincue que l’humour peut avoir un grand pouvoir. Je lis beaucoup de choses d’auteurs arabes ou traitant de l’Orient et j’ai beaucoup aimé Boussole de Mathias Enard, qui dit tout ce que l’Orient peut vous apporter de bon.

— Vous venez de publier L’Etoile de l’Orient, une réédition de la biographie de la diva Oum Kalsoum. Pourquoi ce choix ?
— Oum Kalsoum, disparue il y a 40 ans, a été la diva absolue du monde arabe, et elle reste aujourd’hui encore l’icône féminine et la seule star mythique orientale. Cette voix que l’on entend et que l’on reprend partout dans le monde arabe est l’exemple du féminisme oriental, l’héroïne du patriotisme et l’initiatrice de l’extase artistique. Elle disait que les femmes étaient la moitié de l’Humanité et qu’elles devaient prendre la place qui leur revient. C’est toujours d’actualité .

L’art de tisser des liens
« Celui qui s’oriente vers l’Etoile ne se retourne pas ». Ces paroles de Leonard de Vinci sont le slogan de la maison d’édition Orients Editions. Une maison qui tente de révéler les valeurs et les richesses de l’Orient. Cette terre d’Orient a vu naître nos prophètes et nos dieux. C’est d’elle qu’ont surgi les premières villes. L’écriture et les premiers livres du monde sont nés ici. Terre trois fois sacrée, elle reste profondément marquée par tous les mythes de l’humanité, et les civilisations orientales qui se rejoignent en un seul idéal. Telle est la philosophie d’Orients Editions. Une maison d’édition qui s’attache à mettre en lumière la diversité des courants de pensée, mais aussi leurs convergences.

Pour la fondatrice d’Orients Editions, Ysabel Saïah-Baudis, les Orients, des pays du soleil levant au Maghreb, rayonnent toujours de beauté, de vérité et de vitalité, pour qui sait regarder de près. Elle a décidé d’offrir aux explorateurs de l’Orient des livres de tout genre et de toutes les formes pour les aider à découvrir ce vaste monde.

Orients Editions réédite les textes fondateurs des mouvements et des courants mystiques qui caractérisent l’Orient, ainsi que des essais, des textes inédits, des traductions, des calligraphies, des dessins, des photos, de la bande dessinée et de la caricature. Cette maison d’édition tente également de faire connaître les personnalités importantes du monde arabe, auteurs et penseurs. Elle a publié une série de livres importants inspirés du patrimoine culturel arabe et musulman à l’instar de Kalila et Dimna, le grand classique d’Ibn Al-Muqqafaa, traduit de l’arabe par le grand orientaliste André Miquel, ou encore Chant d’amour, du grand soufi iraqien Al-Hallaj, ainsi que Talisman ou le soleil des connaissances, Carnets égyptiens de la poétesse Katia Boyadjian, ou encore La Femme est l’avenir de l’homme du caricaturiste tunisien Lotfi Ben Sassi.

Une sélection d’oeuvres qui a pour but de rapprocher les peuples, de tisser des liens entre eux, de mieux faire connaître la culture du monde arabe en luttant contre les stéréotypes qui lui sont associés et en présentant ce qu’il a de plus riche et singulier .

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