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Abdel-Samie : De l’ombre à la lumière

Dina Kabil , Dimanche, 23 octobre 2016

Dans son nouveau recueil de poèmes, Fathi Abdel-Samie replonge dans son enfance en Haute-Egypte pour en retirer une prose novatrice et rafraîchissante. Un voyage entre fiction et réalité, où la justesse des mots vient rimer avec force et intensité.

Abdel-Samie : De l’ombre à la lumière

Lorsqu’un poète publie aujourd’hui un nouveau recueil de poèmes, il n’est plus question de l’évaluer selon les critères de la poésie traditionnelle. L’ancien dilemme entre poésie à rimes et poésie en prose est aujourd’hui dépassé et les poètes de prose comme Fathi Abdel-Samie ont, depuis plus d’une trentaine d’années, fait leur place dans les sphères recon­nues de la poésie. Tout comme « le film d’auteur » est venu remettre en cause les techniques traditionnelles du cinéma en valorisant la touche person­nelle de chaque réalisateur, on pour­rait aujourd’hui parler d’un « poème d’auteur ».

Dans Ahad Achar Zellan Lehagar (les onze ombres d’une pierre), Fathi Abdel-Samie procède à une construction très particulière. Il organise son oeuvre en 11 poèmes, chacun correspondant à une ombre. Il s’agit de onze ombres d’une pierre. Et en se déplaçant d’une ombre à l’autre à travers le recueil, le poète, qui s’identifie à la pierre, avance vers la voie des lumières, dans une sorte de voyage d’apprentissage. Le poète et sculpteur de mots Abdel-Samie réussit à faire parler la pierre, à trouver dans des objets anodins de la vie quotidienne des traces de leur humanité ou de leur fragilité. Ainsi, les héros de ses poèmes sont le plus souvent le four, le crayon ou le taille-crayon, les pantoufles ou la « fal­laya » (petit peigne que l’on utilise pour veiller à ce que les poux n’attei­gnent pas les cheveux). De simples objets qui acquièrent une valeur nos­talgique dans le contexte d’une enfance passée en Haute-Egypte, où Fathi Abdel-Samie a vécu dès son jeune âge les difficultés d’appartenir à une société traditionnelle et margi­nalisée. Le choix central de la pierre vient de là aussi. La pierre symbolise entres autres la lourdeur, l’immobi­lité et le temps qui passe. Elle fait écho à la rude culture des tribus du Sud de l’Egypte. « A cause ou grâce à la tradition pharaonique, la pierre a une place importante dans mon inconscient depuis ma naissance », explique Fathi Abdel-Samie. « Les pierres étaient les héros de nos jeux d’enfants dans les espaces déser­tiques qui entouraient le village. Et lorsque la crue du Nil inondait les champs, nous nous précipitons pour faire des petites figurines en terre qui devenaient rapidement des figu­rines dures comme de la pierre ». Pour le poète, la pierre représente tout ce qui est, à l’opposé de l’eau, solide, rêche, violent et irrévocable. Le recueil débute par un poème pré­lude intitulé Le bandit qui est devenu poète. « Je suis ce garçon qui n’a pas réussi à devenir bandit / et est devenu voleur / J’ai été possédé / et ai commencé à marcher dans une douce obscurité / Les mains cou­pables de toutes les coercitions /Et l’âme désirant s’envoler ». Et pour clore son voyage à travers les mots et les images, Abdel-Samie a choisi ces mots : « Je suis un errant qui n’aime pas arriver / point de place pour moi dans la vie / et je m’adosse à une porte ouverte ».

Fathi Abdel-Samie plonge donc dans l’univers du Sud égyptien pour y décrire des images modernes qui transcendent les sacro-saintes tradi­tions de sa société. A travers l’ironie et le fantastique, il arrive à se forger une place à part sur la scène littéraire contemporaine. Et si on lui demande quel est son rapport à ce large espace désertique et libre, l’auteur répondra : « Je ne me sens pas appartenir à une terre fixe, mais en mouvement ». La poésie est pour lui aussi simple qu’un verre d’eau mais aussi difficile à dompter qu’un océan.

Ahad Achar Zellan Lehagar (les onze ombres d’une pierre) de Fathi Abdel-Samie, éditions GEBO, 2016.

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