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L’aventurier des mots

Dina Kabil, Dimanche, 06 décembre 2015

L’aventurier des mots

Les cercles des écrivains et intel­lectuels vont pour longtemps pleu­rer la perte du « jeune » maître Edouard Al-Kharrat. Parce qu’au-delà d’une oeuvre de référence qu’il a léguée aux générations d’écri­vains, il est une figure rare d’écri­vain-aventurier, qui n’a cessé d’ex­plorer les limites des lettres tout en jouant le rôle de critique assidu pour ses camarades de route.

Très tôt, il s’est ouvert aux diffé­rents aspects de la culture : poésie, arts plastiques, roman, nouvelle, traduction et critique littéraire éru­dite. Ainsi il a présenté à la scène littéraire les poètes et écrivains de la génération des années 1970, dont les débuts étaient difficiles après la génération iconique des écrivains des années 1960.

L’aventurier des mots

Al-Kharrat y a célébré le goût de l’expérimentation, de la transgres­sion des tabous et de la désacralisa­tion du langage pour explorer des horizons nouveaux. Le romancier Mahmoud Al-Werdani, qui a com­mencé à publier dans les années 1970, se rappelle dans son témoi­gnage, à la suite de la mort de Kharrat, comment il était positive­ment choqué, lorsqu’il est allé lui rendre visite et a découvert qu’il consacrait des dossiers à chaque écrivain, même s’ils ne sont que de jeunes talents, pour suivre leurs tra­vaux et les présenter aux lecteurs dans la presse et dans ses ouvrages critiques.

Dans les années 1960, il avait repris la trilogie de Mahfouz d’un point de vue critique, comme le raconte le critique et professeur de littérature arabe, Gaber Asfour, d’une manière qui lui est propre, en focalisant sa critique sur l’aspect mythique de la trilogie, et l’analyse de la société patriarcale qu’elle reflète. Bien plus tard, il a présenté « la sensibilité nouvelle » des écri­vains des années 1990, en célébrant l’écriture des jeunes écrivains femmes (comme May Al-Telmessani, Sahar Al-Mogui, Nadine Chams et Nora Amin) et en mettant en avant la tendance moder­niste de l’écriture à transcender les genres.

Dans sa propre écriture, il a été parmi ceux qui écrivent des récits qui vont au-delà de la classification littéraire stricte, entre roman, nou­velle et poésie. Il est facile de trou­ver chez lui des structures qui amal­gament poésie et théâtre au coeur du roman.

A l’encontre de nombreux écri­vains qui se replient sur leur oeuvre et lient avec les jeunes écrivains des rapports hautains de maître-dis­ciples, Al-Kharrat était parmi les premiers à célébrer les nouvelles tendances et les nouveaux talents, à l’instar du recueil de nouvelles Khoyout Ala Dawaër (des lignes sur des cercles) de Waël Ragab.

L’aventurier des mots

Quant à son écriture érudite et pluridimensionnelle (à noter que son écriture érudite, très recherchée et innovatrice de la langue, a été largement louée par la critique), il la doit à la pensée copte orthodoxe, à l’histoire ancienne, à la psychana­lyse et sa formation marxiste. A ses débuts dans les années 1940, il réa­lise des projets en duo avec le peintre Ahmad Morsi, mariant poé­sie et peinture dans un tout homo­gène. Engagé dans le mouvement trotskiste, il participe au mouve­ment estudiantin de 1946. Formant avec un groupe d’intellectuels l’école d’Alexandrie, il se lie d’ami­tié avec le groupe des surréalistes égyptiens qui réclamaient l’indé­pendance et la liberté, tout en fouillant dans l’âme humaine et refusant le modèle de la pensée bourgeoise.

La professeure de littérature com­parée à l’Université de New York, Hala Halim, qui a réalisé une recherche sur le rapport de l’école d’Alexandrie avec les surréalistes, souligne combien Al-Kharrat était fidèle à son goût de l’expérimenta­tion. Elle rappelle qu’il a écrit son premier livre en 1959, et s’est arrêté pendant une vingtaine d’années parce qu’il n’était pas convaincu de la littérature du réalisme social, et n’a pas voulu trahir ses convictions littéraires.

Son recueil de nouvelles Al-Hitan Al-Aliya (les hauts murs, en 1959) fut un tournant dans la littérature arabe de l’époque, créant un univers mariant réel et fantastique et adop­tant un langage novateur. Son uni­vers narratif puise largement dans ses souvenirs de la ville d’Alexan­drie, dans l’histoire collective, les mythes et la mémoire copte. Quelques-uns de ses chefs-d’oeuvre ont été traduits en français par Actes Sud, comme Les Pierres de Bobello en 1999 et Alexandrie, Terre de Safran en 1986 .

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