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La dernière souffrance

Dina Kabil, Lundi, 12 octobre 2015

Encensé par la critique, le premier recueil de nouvelles de la jeune Arig Gamal, Une Seule Table pour l’Affection, est une ode à la douleur écrite dans un style unique à l’auteure. Elle s’est récem­ment livrée un peu plus lors du Salon du premier livre.

La dernière souffrance

Arig Gamal n’a publié qu’un seul recueil de nouvelles, mais continue de faire parler d’elle et de recueillir l’éloge des critiques. Après avoir obtenu le 1er prix de l’atelier d’écriture de l’institut Goethe du Caire, elle a reçu le prix du Salon du livre de Frankfurt et était dernière­ment l’invitée du Salon du premier livre, organisé tous les mois à l’Insti­tut français d’Egypte.

« Une Seule Table pour l’Affec­tion » surprend d’abord par l’écriture toute neuve d’Arig Gamal. Sur la scène de l’écriture des nouvelles, Arig se distingue par une écriture poétique qui lui est propre. Ce n’est point la beauté de l’écriture qui compte, et elle l’est effectivement, mais comment écrire un récit, ou de la prose, dans l’esprit du poème. Cela dit, la structure de chaque texte est basée sur l’imagerie, chaque phrase est habitée d’images, d’interminables métaphores, rappelant la musique, la peinture, la sculpture, et notamment le monde fantastique qui s’avère comme une voie salutaire tout le long du recueil.

Il n’est pas question de citer les poètes Ounsy Al-Haj, Arthur Rimbaud ou les vers en prose d’An­toine de Saint-Exupéry, mais d’abor­der les sujets les plus épineux d’une manière poétique imagée. Dans l’une des nouvelles du recueil, intitulé Al-Mashad (le soutien-gorge), il s’agit de ce symbole d’oppression sociétale et générale pratiquée sur les femmes. Une jeune fille qui n’a pas encore atteint ses sept ans essaie d’imiter la nudité d’un oiseau pau­sant sur sa fenêtre. « Lorsqu’elle commence à enlever les petits vête­ments qu’on lui a mis, le petit oiseau s’effraie, part dans la direction du soleil qui fait du mal aux yeux de la petite. Puis elle ferme ses yeux avec force, comme si elle s’assurait de son existence, tandis qu’elle continue sa nudité devenue, dès lors, aimable. Et sur les rythmes d’une chanson de Dalida, elle pratique la contempla­tion pour la première fois ». Et quand elle grandit et atteint « ses sept ans multipliés par trois », elle se remé­more le moment où « le père l’a aperçue en train de s’admirer. Il s’est affolé, elle était encore très petite pour toute chose, sauf à ses mains de fer, et à ses cris épouvantables ».

Dans les onze nouvelles du recueil, il est question de solitude, d’amour, de relations avortées, du tabou du corps et de la pression sociétale sur toute jeune fille qui fait ses adieux à l’univers de l’en­fance. Mais au fond, c’est le thème de la douleur qui est omniprésent dans les différents textes. L’écriture d’Arig nous fait penser aux person­nages de Virginia Woolf, icône de la solitude, aux dernières chansons d’Edith Piaf, et surtout aux réfé­rences à la douleur dans le christia­nisme à travers l’emploi de mots comme « notre Jésus » ou « la cru­cifixion ». D’ailleurs, le titre du recueil, Une Seule Table pour l’Af­fection, rappelle Le Dernier repas.

« J’avais l’âme crucifié depuis longtemps, depuis très longtemps », écrit la jeune écrivaine dans la nou­velle « La Côte Manquante ». Elle décrit une scène poétique en chair et en os, comme une peinture, la côte manquante est celle de la posture de la jeune amante qui s’apprête à l’étreinte amoureuse, alors qu’à ce moment, son partenaire la quitte. Et pendant toute la nouvelle, elle ima­gine ce qui serait advenu s’ils ne s’étaient pas séparés.

Dans sa présentation au Salon du premier livre, Arig Gamal a donné une explication au thème de la dou­leur qui habite ses textes. Elle explique que l’écriture a remédié à l’asile dont elle avait longtemps souf­fert, lorsqu’elle vivait avec ses parents en Arabie saoudite. « J’ai été privée d’aller à l’école, je suivais des cours particuliers à la maison, puis je devais passer les examens de fin d’années à l’ambassade égyptienne en Arabie saoudite. L’université fut mon premier rapport avec les gens. Je me demande toujours si ces gens sont vrais ou sont de simples imagi­nations. Cet isolement est sans doute ce qui a changé ma vision du monde et a fait ressortir la douleur dans mon écriture ».

Maëda Wahéda Lel Mahabba

(une seule table pour l’affection) d’Arig Gamal, éditions Rawafed, 2014.

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