Mardi, 25 juin 2024
Al-Ahram Hebdo > Francophonie >

Jérôme Baconin : Il n’y a eu ni désintérêt, ni retrait d’entreprises françaises

Marwa Hussein, Dimanche, 20 novembre 2016

Jérôme Baconin, chef du service économique de l’ambassade de France au Caire, explique le rôle de ce service au profit des relations entre l'Egypte et la France. Entretien.

Jérôme Baconin
(Photo:Mohamad Abdou)

Al-Ahram Hebdo : Quelles sont les fonctions du service économique ?
Jérôme Baconin : Le service économique a quatre fonctions principales. La première consiste à informer les autorités en France sur la situation économique et financière du pays, le climat des affaires et la situation des entreprises françaises dans ce contexte. C’est l’une de nos priorités de manière générale. Dans ce cadre, nous organisons les visites officielles : ainsi j’ai eu à gérer dès mon arrivée la visite du secrétaire d’Etat français au Commerce extérieur, M. Matthias Fekl, qui était en Egypte fin septembre. Cette fonction de préparation et d’organisation de visites officielles françaises en Egypte fait partie de notre fonction régalienne.

La deuxième fonction, qui est aussi importante, concerne directement les entreprises françaises. Il s’agit de promouvoir l’Egypte comme destination pour nos exportations. A titre principal, c’est Business France, opérateur de l’Etat, qui exerce cette fonction, mais beaucoup d’entreprises s’adressent aussi à nous lorsqu’elles viennent examiner le marché égyptien pour demander des informations sur la situation économique du pays, des conseils ou des contacts. Nous aidons les entreprises à identifier les opportunités de contrats, nous les informons de la situation du pays, et nous nous efforçons d’apporter notre soutien à celles qui ont des projets en Egypte ... Je dis souvent aux entreprises de ne pas hésiter à venir nous rencontrer au service économique : nous sommes là pour les aider, ma porte leur est ouverte.

Jérôme Baconin
Le métro est le plus grand projet de coopération entre l'Egypte et la France.

La troisième fonction, qui m’a beaucoup occupé depuis mon arrivée, c’est l’animation des représentants de la communauté des affaires françaises. Cette communauté est regroupée autour de la Chambre de commerce et d’industrie française en Egypte avec laquelle le service économique travaille beaucoup. Le Conseil franco-égyptien des affaires est aussi un autre interlocuteur important et un bon relais auprès des autorités égyptiennes sur les préoccupations des entreprises françaises. En même temps, c’est un bon relais pour présenter l’Egypte aux Français. Parmi les autres acteurs de la communauté des affaires françaises, il y a ce que l’on appelle les conseillers du commerce extérieur de la France, des entrepreneurs qui, bénévolement, sont une sorte de thermomètre de la situation économique du pays.

La quatrième fonction du service économique est la promotion de l’image de la France comme terre d’accueil des investisseurs étrangers. Dans le cas de l’Egypte, il est un peu difficile d’identifier des investisseurs égyptiens pour les encourager à venir en France, mais c’est une activité qu’on essaie en tout cas de maintenir. Et, de manière générale, on tente de maintenir l’image positive de la France en Egypte. Je dois dire que je suis très impressionné par l’image positive que la France a en Egypte.

— Y a-t-il d’autres fonctions du service économique que vous voudriez présenter ?
— Oui, il en est une autre que je tiens à souligner : nous gérons les protocoles financiers, c’est-à-dire les prêts que la France a consentis à l’Egypte pour l’aider à financer ses projets où l’expertise française et les entreprises françaises sont présentes. Dans ce même esprit, nous suivons les garanties publiques apportées par la France aux entreprises, qui opèrent en Egypte. Croyez-moi, il y a dans ce secteur de très importants enjeux commerciaux et financiers.

— Vous êtes arrivé en Egypte il y a quelques mois à peine, à un moment où la situation économique est très difficile, quelles ont été vos premières préoccupations ?
— En effet, je ne suis là que depuis le 1er septembre. Mais depuis, tout a été si vite ! Je suis arrivé un petit peu après la négociation du programme du FMI, en pleine crise monétaire du pays, alors que la pénurie de devises battait son plein. Les entreprises avaient énormément de difficultés pour accéder aux devises et beaucoup d’entre elles venaient me voir pour se faire expliquer cette situation et discuter les perspectives, et en même temps, j’avais à informer les autorités françaises sur l’évolution de la situation en Egypte. Cela a été deux premiers mois très actifs, avec parfois l’impression de vivre des moments historiques, comme cette courageuse décision prise le 3 novembre par la Banque Centrale de laisser flotter la livre égyptienne.

— Y a-t-il des entreprises françaises qui ont des plans d’expansion en Egypte ?
— Ce qui est intéressant, c’est de voir quelle a été la réaction des entreprises au plus fort de la crise, et de constater qu’aucune de celles que j’ai rencontrées — et croyez-moi, j’en ai rencontré beaucoup depuis mon arrivée — n’a pensé à quitter l’Egypte. Il n’y a pas eu de désintérêt, pas de retrait non plus. Beaucoup d’entreprises françaises sont présentes en Egypte depuis de nombreuses années, y ont développé des activités de production : ce qui caractérise les entreprises françaises en Egypte c’est, je crois qu’on peut le dire, leur présence sur le long terme. J’ajoute que les entreprises françaises sont présentes en Egypte dans tous les secteurs : cette diversification de la présence économique française m’a frappé à mon arrivée. Cet intérêt fait que beaucoup d’entreprises ont encore des projets d’investissement pour accroître leur présence, même ces projets ont été mis en sommeil. Mais elles sont prêtes à relancer ces projets dès que la situation se stabilisera. Elles viennent beaucoup nous voir pour qu’on les aide à évaluer le moment où les choses vont s’améliorer. Ceci dit, rappelez-vous, il y a quelques semaines, Total a annoncé qu’il allait investir 200 millions d’euros dans la rénovation et la construction de nouvelles stations-service ces prochaines années, tandis qu’Orange a acheté une licence 4G, et qu’Atlantic augmente significativement ses capacités de production en Egypte : ces seuls exemples montrent bien l’importance que les entreprises françaises attachent à l’Egypte.

— Quels sont les domaines d’intérêt des entreprises françaises ?
— L’un des gros sujets que l’on a identifié en Egypte c’est tout ce qui concerne la problématique de la ville durable. Dans ce domaine, l’Egypte a déjà beaucoup de grands projets, que ce soit les villes nouvelles, la rénovation urbaine, ou la zone économique du Canal de Suez et les infrastructures qu’il faudra y développer pour y attirer les investisseurs. Il y a énormément d’opportunités pour les entreprises françaises dans ce secteur. Le service économique veut agir dans ce domaine pour promouvoir l’offre française, identifier les besoins égyptiens et essayer de faire en sorte que besoins et offres se rencontrent pour travailler ensemble. Nous avons organisé avec le Mouvement des Entreprises de France (MEDEF) la visite d’une délégation d’entreprises de ce secteur, au cours de laquelle beaucoup d’entretiens bilatéraux ont eu lieu avec les autorités égyptiennes pour mieux comprendre le positionnement des décideurs, leurs besoins et comment les entreprises françaises pouvaient y répondre. Nous voulons créer ici, en Egypte, un Club de la ville durable, qui regroupera les entreprises françaises de ce secteur : celles du transport urbain, de l’énergie renouvelable, de la construction propre, du traitement des eaux et de la planification, pour que les entreprises ne soient pas dispersées sur ces projets et puissent regrouper une offre française plus globale, promouvoir leur savoir-faire auprès des autorités, proposer des solutions adaptées aux besoins. Ce club de la ville durable a vocation à devenir un interlocuteur des autorités égyptiennes.

— Le projet du métro du Caire est un important exemple de collaboration entre la France et l’Egypte. Prévoyez-vous que des entreprises françaises continuent à travailler dans la prochaine phase bien que le financement soit japonais ?
— Le projet du métro du Caire est un projet emblématique parce que cela fait plus de 35 ans que les entreprises françaises y sont impliquées. La France a mobilisé des financements importants pour la réalisation du métro. Cette expérience que les entreprises françaises ont acquise sur le métro du Caire doit être étendue sur d’autres projets de transport urbain en Egypte, tout en continuant de travailler sur le métro. J’espère fortement que les entreprises françaises, associées avec les entreprises japonaises, vont pouvoir continuer de travailler sur la ligne 4 à venir. C’est tout à fait possible. Je sais que plusieurs entreprises ont construit des consortiums avec des entreprises japonaises pour participer à l’appel d’offres. L’expérience acquise fait que des entreprises originaires d’autres pays veulent continuer de travailler avec les Français sur le métro.

— Y a-t-il d’autres projets français à envisager dans le domaine du transport ?
— Le métro c’est la première carte de visite, mais je dirai volontiers qu’il ne faut pas se limiter au métro. Il faut se servir de ce qui a été fait sur le métro du Caire pour réfléchir à ce qui peut être fait d’autres dans d’autres villes et sur d’autres types de transport urbain. Par exemple, l’Agence Française de Développement (AFD) va mobiliser un financement pour la rénovation du tramway d’Alexandrie. La navette de l’aéroport qui circule entre les terminaux c’est aussi un projet français, de l’entreprise Poma. Ce que l’on voudrait promouvoir maintenant c’est le développement de solutions de transport urbain à partir de l’expérience française et du savoir-faire démontré dans la réalisation du métro pour faire d’autres choses encore.

Il y a des projets de tramways et de trains légers auxquels on pourrait réfléchir lorsqu’on parle de villes nouvelles. Avant qu’elles ne sortent de terre, il faut réfléchir à leur liaison avec le reste du pays, organiser le transport au sein de la ville. Tout un travail de planification à mener ! C’est au moment de la planification qu’il faut examiner toutes les solutions possibles.

— Qu’en est-il de la zone économique du Canal de Suez ?
— Pour que les entreprises puissent s’installer dans cette zone économique, il va falloir installer l’infrastructure dont les entreprises ont besoin : l’eau, l’accès à l’électricité, la liaison avec le reste du pays pour qu’elle attire des investissements. Je sais que des entreprises françaises sont intéressées dans cet aspect infrastructure, mais d’autres sont intéressées par investir directement dans la zone. J’espère qu’on verra des entreprises françaises dans la zone économique du Canal de Suez assez vite.

— Quels sont les problèmes qui occupent les investisseurs français en ce moment ?
— Le principal problème, que j’ai déjà évoqué, c’est l’accès aux devises, même si la situation devrait s’améliorer progressivement désormais. Les entreprises elles-mêmes me disaient qu’elles se trouvaient dans une situation très difficile. Sans devises elles ne pouvaient pas importer les matières nécessaires pour produire en Egypte les articles qu’elles exportent. Les entreprises disaient se trouver dans une situation où elles n’arrivent plus à avancer. Les décisions qui ont été prises répondent aux attentes des entreprises : la plupart me disent maintenant qu’elles avaient besoin de visibilité à défaut d’une solution immédiate à leur problème. Leur réaction à la décision prise le 3 novembre par la Banque Centrale a donc été très positive.

— Quoi d’autre ?
— Ce que j’entends des entreprises, j’ai l’impression que les autorités égyptiennes l’ont aussi entendu. La preuve en est les 17 mesures récemment adoptées par le Conseil suprême des investissements, particulièrement celles qui concernent l’allégement de la bureaucratie, le raccourcissement des délais pour obtenir des décisions, la délivrance de licences industrielles provisoires, l’accès aux terrains … La loi sur les investissements, en préparation, devrait confirmer cette tendance. Je sais que les entreprises l’attendent avec impatience. J’espère que les entreprises françaises seront consultées par les autorités égyptiennes qui travaillent sur ce projet et pourront directement exprimer leurs souhaits d’amélioration du climat des affaires, car cette loi devrait grandement contribuer à l’amélioration du climat des affaires. Le ministère de l’Investissement et le GAFI (Organisme général d’investissement) veulent s’engager dans une procédure de consultation des milieux d’affaires pour mieux comprendre les difficultés rencontrées par les entreprises et essayer d’y répondre : j’invite les entreprises françaises, par l’intermédiaire des institutions qui les représentent en Egypte, à prendre une part active dans ce processus de consultation. Evidemment, l’effet ne va pas être immédiat, mais je pense que les mentalités sont en train de changer en Egypte dans ce domaine, et je crois qu’on commence à mieux écouter les entreprises. Les gens avec qui je discute du côté égyptien semblent avoir une bonne connaissance de ce dont a besoin une entreprise pour venir en Egypte, s’y installer et produire. Je suis plutôt optimiste.

— Comment expliquez-vous le rapprochement politique et économique entre l’Egypte et la France ?
— Traditionnellement, la France et l’Egypte ont de bonnes relations, elles sont peut-être maintenant meilleures qu’elles n’ont jamais été, sans doute, parce que nous considérons l’Egypte un pays important pour énormément de raisons. Permettez que je me limite aux relations économiques. La principale raison pour laquelle l’Egypte est un pays important est sa population. Un pays, dont la population va arriver à 100 millions dans quelques années, présente de grands potentiels. C’est un pays où vous avez une classe moyenne importante, qui se développe, où vous avez donc des consommateurs, des besoins. C’est pourquoi les entreprises françaises ne font pas qu’exporter vers l’Egypte, mais surtout y produisent et y investissent : vous allez avoir aussi bien les entreprises du secteur pharmaceutique, que du secteur agroalimentaire. Dans une boutique alimentaire en Egypte, on trouve beaucoup de produits français fabriqués en Egypte comme La Vache qui rit ou les yaourts Danone ou le lait Lactel et les fromages Président. Cela m’ennuie de ne citer que quelques produits : on va m’accuser d’en oublier plein d’autres. La réalité c’est justement qu’il y en a plein d’autres. Ce sont des entreprises qui croient à l’Egypte comme pays de consommation, de développement. L’armateur CMA CGM est l’une des principales sources de revenus du Canal de Suez avec ses nombreux bateaux qui y transitent. La meilleure preuve de l’intérêt de la France pour l’Egypte ce n’est pas la vente des Rafale, même si je m’en réjouis, mais la présence de ces entreprises qui restent, s’y développent et qui de plus en plus utilisent l’Egypte non seulement comme une terre de consommation, mais une terre d’exportation vers d’autres pays de la région. Quand on est une entreprise française en Egypte, on n’est pas là juste pour profiter et partir quand cela devient difficile, mais pour rester et se développer avec le pays.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique