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Abdelfattah Kilito : L'ami de tout le monde

Houda El-Hassan, Mardi, 18 novembre 2014

Le professeur universitaire et écrivain marocain Abdelfattah Kilito en est à son énième oeuvre littéraire. Encore une fois, il rend hommage aux richesses de la culture arabe, et ce, dans Je parle toutes les langues, mais en arabe, publié en 2013 aux éditions Toubkal.

Abdelfattah Kilito
Abdelfattah Kilito, professeur universitaire et écrivain marocain.

Un cartable en cuir, des lunettes de vue, une chemise et un pantalon conciliant la classe avec la grâce. Telle est la tenue de combat de Abdelfattah Kilito, un homme de lettres marocain. Que vous le rencontriez à la terrasse d’un café, dans son bureau à la faculté des lettres de Rabat ou en tenue de jogging, il est le même. Un sourire aux lèvres, un contact facile et une bonne compagnie en perspective. Mais il n’est pas, pour autant, prolixe. Il écoute plus qu’il ne parle. Et quand il vous répond, vous êtes aussitôt ébloui par sa sagesse, se plaisant à citer Kafka, Descartes, Voltaire, mais aussi Sand, Hugo, Zola et Baudelaire. C’est ainsi qu’il rebondit sur vos propos pour en déduire les siens, émanant de son propre point de vue. A en croire son ouverture d’esprit, l’on se confond d’admiration au point de nous croire en pleine discussion avec l’un des disciples de Voltaire. Et pour cause, lorsqu’il est en désaccord avec vous, il vous aide à le convaincre, voire à reformuler votre argumentation, mais avec classe, car il le fait sans vous donner l’impression d’être dans un cours académique.

Selon les propos de ses étudiants, Pr. Kilito est l’enseignant-ami. Certains vont jusqu’à le comparer au héros du Cercle des poètes disparus, à en croire ses idées agitatrices. Autrement dit, il est un grand adepte de l’adage : « Ecouter pour comprendre et parler pour être apprécié ».

De même, le lire ou le côtoyer semblent être la même chose. Parce qu’il écrit sa propre pensée, ce qui fait que sa modestie ne peut qu’être ressentie tout au long de son oeuvre. « Puisque je suis moi-même un éternel lecteur, voire un éternel disciple et apprenti de la vie, j’essaie de m’imprégner, au gré de mes lectures, de ce que l’on attend d’un écrivain ou de n’importe quel penseur. C’est un exercice qui permet à n’importe quel écrivain de se mettre à la place de son public pour savoir ce que ce dernier attend vraiment de lui », témoigne-t-il.

C’est d’ailleurs pour cela que son premier public n’est autre que ses disciples et son entourage. On dirait qu’ils aiment sa personnalité à tel point de vouloir la garder à leur chevet. Et ce n’est pas étonnant qu’inversement, ses lecteurs languissent de le rencontrer et de le connaître en vrai. En d’autres termes, Abdelfattah Kilito est un peu « l’ami que tout le monde voudrait avoir ».

Toujours selon ses mots, « plus concrètement, lire ses confrères permet de vouloir se distinguer en donnant naissance à du nouveau. C’est ce que le lecteur averti cherche. Le nouveau et la distinction ».

« Je parle toutes les langues mais en arabe ». Tel est l’intitulé de son dernier livre. De prime abord, le lecteur de ce roman pourrait croire que celui-ci renvoie à cette tendance à traduire en y procédant par mot à mot, de n’importe quelle langue étrangère vers l’arabe, ou à penser en arabe en interférant vers une autre langue. Mais il n’en est rien. Le professeur de littérature française est un amoureux des langues et il n’irait pas jusqu’à inciter le commun des mortels à baragouiner la langue de Cervantès, celle de Shakespeare, ou encore celle de Molière, pour défendre un quelconque mode de pensée arabiste, et ce, justement, pour ne pas verser dans l’arabisme primaire.

Dans cette nouvelle oeuvre, Abdelfattah Kilito incite ses lecteurs à analyser la problématique suivante : « Serions-nous en mesure de nous ouvrir aux autres civilisations du monde sans pour autant réfuter, négliger, ou pis, renier la nôtre? L’arabe civilisé, modernisé, arrive-t-il à concilier les prouesses scientifiques et technologiques avec son quotidien de citoyen lambda ou d’intellectuel tout en gardant son lien embryonnaire avec les préceptes de sa culture d’un point de vue socioculturel ? ».

Pour répondre à ses méandres de la pensée, l’écrivain part de ce recueil de conférences, d’articles de presse, de notes de lectures, concoctés et rassemblés avec beaucoup d’harmonie et d’humour et qui ont surtout un rapport avec le fait que l’arabe jongle avec différentes langues et divers dialectes, sans qu’il puisse s’en rendre compte parfois.

Le titre est, certes, emprunté au grand Kafka, qui disait dans son journal ce propos d’une artiste qu’il a rencontrée à Prague: « Voyez-vous, je parle toutes les langues mais en yiddish », pour dire qu’à l’oral, on peut se libérer de tout sauf de son identité, de son éducation, de sa propre culture, et que l’envie de vouloir se cacher derrière une seconde culture ne se fait pas sans maladresse.

Ce grand amoureux des langues étrangères et de la littérature maghrébine, française et arabe, entrevoit qu’un écrivain doit aimer son lecteur à tel point de s’imaginer en train de lui écrire une lettre d’amour avec l’obligation de réviser son style et sa syntaxe à l’aide d’un dictionnaire parfois, mais aussi avec le devoir de se relire plusieurs fois, comme si le lecteur était, en quelque sorte, un professeur universitaire digne de ce nom qui serait en phase de lire la dissertation de l’un de ses élèves les plus studieux.

En plus de cela, il rappelle à tous ceux qui veulent bien l’entendre que l’effort de maîtriser plusieurs niveaux d’une seule langue est aussi considérable que celui d’en maîtriser plusieurs. « Nous nous sommes habitués aux tournures de phrases des journalistes qui sont uniques de par le fait qu’elles se ressemblent. Nous savons aussi que l’arabe ou le français juridique est différent des autres genres d’écriture. Idem pour le style de narration, celui de la dissertation, de l’universitaire et j’en passe. Autrement dit, patauger dans plusieurs langues sans en maîtriser une seule n’est pas mieux que d’exceller dans une seule, voire deux, à plusieurs niveaux », analyse-t-il.

Cette problématique est omniprésente dans la quasi-totalité de son oeuvre. Il paraît même qu’elle constitue le fil conducteur de sa manière de penser. Et puisqu’il est fidèle à son habitude d’évoquer les grands penseurs de l’Histoire dans ses livres, on croise souvent Don Quichotte et Roland Barthes et Ibn Al-Muqaffaa, Goethe et Derrida dans ses moindres écrits.

De même, l’imagination de Kilito plonge ses racines loin dans l’Histoire des civilisations et des croyances bibliques et islamiques. Ainsi, il rappelle à ceux qui veulent bien l’entendre que Maarri avait un jour dit qu’Adam parlait l’arabe dans l’Eden, mais chassé à cause de Satan, le maléfique, il se mit à parler le syriaque. Ainsi, continue Kilito, « l’oubli de la langue d’origine est considéré comme un châtiment. C’est comme si on était chassé de notre propre culture, notre propre identité ».

Né à Rabat en 1945 dans une famille aisée, son entourage a tout fait pour faire de lui ce qu’il est devenu. Un professeur universitaire, un messager du savoir. Ses parents lui ont appris à aimer ses origines, sa culture arabo-amazighe à respecter les autres civilisations du monde, les religions, et à côtoyer les hommes de sciences et de lettres faisant fi de leurs croyances et de leurs ethnies. Conscient de l’impact de l’identité et de l’ouverture d’esprit dans le processus de formation de la personnalité, il développe, dans ses écrits, l’idée selon laquelle la personnalité se forme à l’enfance, certes, mais il s’agit surtout d’un développement, d’un ensemble d’acquis et de devenir.

Prolifique, il est l’auteur de nombreux essais et fictions, dont La Langue d’Adam, publié en 1995, En quête et Dites-moi le songe, sortis quelques années plus tard, sans oublier Je parle toutes les langues, mais en arabe, paru l’année dernière aux éditions Sindbad-Actes Sud. De même, il est un adepte des conférences de presse de l’Institut Français de Rabat et de La Villa des Arts du Maroc. Il y est invité dès qu’il s’agit de discuter de l’éternelle dualité de la langue et de l’identité.

Avant qu’il n’enseigne à la faculté des lettres de Rabat, Kilito avait enseigné à Paris, à Princeton et à Harvard.

Comme le dit si bien l’adage, après l’effort vient le réconfort. Ce qui explique que le professeur Kilito a obtenu, en 1989, le Grand Prix du Maroc, et quelques années plus tard, à savoir en 1996, le Prix du Rayonnement de la langue française, attribué par l’Académie Française.

« Un écrivain qui venait de recevoir un exemplaire de son nouveau livre, un exemplaire tout frais, tout neuf, le montra fièrement à sa petite fille: Regarde, c’est moi qui l’ai écrit », lui dit-il. Pour l’impressionner davantage, il lui indiqua son nom sur la couverture, au-dessus du titre. Fronçant les sourcils, elle s’écria, indignée: « Tu as recopié tout ça ? Il s’attendait à être admiré, il dut en rabattre », écrit-il dans son Cheval de Nietzsche.

Dans Dites-moi le songe, il exprime sa fascination par Les Mille et une nuits qui date du long fleuve tranquille qu’était son enfance. « Il s’agit du premier roman qui m’a été offert. Par conséquent, je lui ai consacré plusieurs essais. Il s’agit certainement d’un inépuisable chef-d’oeuvre de la littérature narrative arabe. Dans ce livre, j’aborde Les Mille et une nuits à ma façon, c’est-à-dire sous des angles inattendus et avec un peu d’humour, des souvenirs fourmillants, des relations de voyage, rêves, réminiscences, réflexions sur l’écriture, mais aussi sur la lecture... », se souvient-il. En effet, dans ce livre, Kilito a concilié Les Mille et une nuits avec la réalité maghrébine et a plongé Schéhérazade et son amoureux dans un Maroc francisé, multi-ethnique. Les dialogues, eux, sont hilarants, et la trame, riche en imagination et en suspense. A tout point de vue, et surtout d’un point de vue neutre et objectif, cette version des Mille et une nuits est la plus universelle qui puisse être pour la simple raison que toutes les nations du monde peuvent y trouver un clin d’oeil à leurs coutumes et à leurs cultures.

Ainsi, il détient l’art de concilier son oeuvre avec tous les âges et toutes les nationalités. Car du haut de ses livres pour adultes, il réussit à fidéliser quelques juniors.

Et aujourd’hui, il est en pleine préparation de son prochain livre. Aussi précise-t-il qu’il n’a pour autant coupé le cordon ni avec l’essai, son genre fétiche, ni avec l’importance de la langue dans le processus de la formation de l’être humain.

Jalons :

10 avril 1945 : Naissance à Rabat, au Maroc.

1989 : Obtention du Grand Prix du Maroc (une distinction littéraire maghrébine).

1995 : Publication de La Langue d’Adam aux éditions Toubkal.

1996 : Obtention du Prix du Rayonnement de la langue française, titre attribué par l’Académie Française.

2013 : Sortie de Je parle toutes les langues, mais en arabe.

2014 : Tenue de plusieurs conférences de presse et préparation d’une future oeuvre littéraire.

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