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Eiman Yousif : Chanter, jouer et militer pour le Soudan

Ati Metwaly , Jeudi, 04 juillet 2024

Devenue célèbre, notamment grâce à son rôle dans Goodbye Julia, la Soudanaise Eiman Yousif est une passionnée de jeu de théâtre, mais aussi de chant et de musique. L’art lui coule dans les veines.

Eiman Yousif

Le nom de l’actrice soudanaise Eiman Yousif évoque immédiatement Goodbye Julia, le film à succès réalisé par Mohamed Kordofani et qui vient de recevoir, en juin dernier, une mention spéciale au Festival de Rotterdam en Hollande. Constituant une percée importante dans la carrière de Yousif, Goodbye Julia a été présenté en première au Festival de Cannes en 2023, devenant ainsi le premier film soudanais à participer à la compétition Un Certain regard, et il a remporté le Prix de la Liberté. Il a été également sélectionné pour être candidat du Soudan à la 96e édition des Oscars en 2024.

Le film a été projeté dans le monde entier et a remporté de nombreux prix, dont plusieurs pour Yousif, qui interprétait le rôle de Mona, une chanteuse musulmane de la haute classe moyenne du Nord-Soudan.

Eiman Yousif, tout au long de sa vie, fait du théâtre, chante et joue de la musique. En effet, c’est sa passion pour la musique qui a attiré l’attention du réalisateur Mohamed Kordofani. Dans un entretien à la presse, le réalisateur soudanais a révélé qu’il avait remarqué Yousif qui chantait dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. « J’ai vraiment aimé sa voix et j’ai essayé de la contacter immédiatement. Puis j’ai découvert qu’Eiman avait également une formation dans le théâtre. Une fois qu’elle est venue à l’audition, je n’ai eu aucun doute concernant le fait que c’était elle ; Eiman était exactement comme j’imaginais Mona ».

Et bien que le nom d’Eiman Yousif soit devenu synonyme de Goodbye Julia, la jeune actrice possède de multiples talents. Lors de notre rencontre au Caire, où elle est arrivée avec sa famille peu après le déclenchement de la guerre au Soudan en avril 2023, elle a partagé le fait que l’art a toujours été présent dans sa vie. « Il y a dans la famille de ma mère certains artistes visuels et certains musiciens. Ils m’ont toujours encouragée. Mon père écrit de la poésie et apprécie que je chante et que je joue. Mais il ne le considère jamais comme une carrière professionnelle. La famille de mon père est plus conservatrice », explique-t-elle, se souvenant de l’époque où, enfant, ses cousins et elle montaient de petits sketchs pour divertir leurs familles et leurs amis.

Yousif est née trois ans seulement après l’arrivée au pouvoir du président Omar Al-Béchir, soutenu par les islamistes, en 1989, et a grandi à une époque où l’art et la culture ne prospéraient nulle part. « J’ai ensuite rejoint de petites productions théâtrales à l’école. Je mémorisais les chansons et je continuais à les chanter, même si je ne comprenais pas le sens des paroles ».

Elle a poursuivi ses études en management à l’Université de Khartoum et a obtenu son diplôme en 2013. En se lançant dans une carrière professionnelle dans des entreprises, elle a également repris ses études supérieures à l’université et a obtenu un MBA en gestion de projet. En 2015, poussée par sa passion indéfectible pour la musique et le théâtre, elle lance la chorale de la faculté de management à l’Université de Khartoum. « J’ai continué avec la musique et le théâtre … J’adorais la scène, je sentais que je pouvais être actrice. J’ai continué à chanter partout où je pouvais », révèle-t-elle.

Alors que le pays connaît un mécontentement populaire croissant et que la révolution soudanaise éclate en décembre 2018, Yousif est devenue l’un des principaux visages féminins participant aux manifestations. « Cela n’a pas toujours été facile et ma mère s’inquiétait constamment pour moi », lance-t-elle. Elle se rappelle le recours croissant à la force par les forces de sécurité et la répression des manifestants et ajoute : « Mais nous croyions tous au changement. Nous avons dû nous battre pour nos droits ». Elle se souvient des manifestations de 2018 et 2019 qui, comme l’histoire récente l’a montré, n’ont pas répondu aux espoirs du peuple pour le pays.

Au cours de ces années-là, la jeune actrice-chanteuse-activiste poursuit son engagement créatif. « Je prenais également des cours de qanoun (instrument à cordes arabe) à Beit Al-Oud (maison du oud) à Khartoum, l’une des institutions de musique arabe fondées par le joueur de oud iraqien Naseer Shamma dans plusieurs pays arabes ». Suivant les cours du neveu de Naseer Shamma, Ahmad Shamma, et Diaa Hafez, ainsi que d’autres maîtres de musique, elle excellait dans le jeu. « Je me suis également inscrite au département de chant », souligne-t-elle son intérêt illimité pour la musique.

Mais à un moment donné, « ma mère m’a dit que j’avais beaucoup de pain sur la planche. Je travaillais comme gestionnaire, j’étudiais à Beit Al-Oud, je chantais et je jouais. Elle me disait toujours de me concentrer sur une chose pour pouvoir la maîtriser », raconte-t-elle.

Le casting de Goodbye Julia a eu lieu en 2021 et le tournage s’est tenu vers la fin 2022, dans un contexte de chaos politique et d’absence totale d’infrastructures cinématographiques. « En fait, le film m’a poussée à prendre la décision. J’ai abandonné la vie en entreprise et j’ai décidé de me consacrer à l’art, au théâtre et au chant. Bien sûr, cela a été un choc pour ma famille ; Elle était très inquiète pour mon avenir. D’autres ont haussé les sourcils ou même ri de ma décision ».

Yousif chante quelques chansons dans le film, comme Gol Ley Keif (dis-moi comment) dans laquelle sa voix très émouvante et magnifiquement maîtrisée est rejointe par celle de Niile, chanteuse, rappeuse et compositrice soudanaise. Une fois le tournage terminé, elle a continué à chanter et à jouer du oud contre toute attente. Elle se souvient alors du jour où le rideau noir est tombé sur ses explorations artistiques.

« Tout s’est passé au même moment. On savait que Goodbye Julia était accepté à Cannes le 13 avril 2023. Le lendemain, je me produisais dans un grand concert à Beit Al-Oud. Le matin du 15 avril, nous nous sommes réveillés aux sons de la guerre ». Aucune chance de célébrer l’actualité cannoise, ou de savourer le son de l’orchestre …

Il fallait quitter le Soudan. « Beaucoup de gens estimaient que la guerre durerait une semaine ou deux et qu’elle prendrait fin bientôt. Certains ont quitté leurs maisons et croyaient qu’ils y retourneraient. Nous ne prenions donc pas tout. En plus, il était impossible de tout prendre ».

Le voyage pour la capitale égyptienne était long et difficile. « Nous ne pouvions pas aller directement au Caire. Nous devions traverser de différentes villes et changer de voitures. En plus, les prix de ces moyens de transport — voiture ou bus — étaient très chers. Toutes les familles ne peuvent pas se le permettre. Nous avons passé plusieurs jours en route ».

Installée au Caire, Yousif veut se concentrer sur la musique, ainsi que sur le théâtre. « Où est passé le rêve ? Pourquoi l’ont-ils vendu ? Ils ont vendu la patrie. Et c’est nous qui en payons le prix. Notre espoir est dans un avenir meilleur », chante Yousif dans Wein Al-Helm ? (où est le rêve ?) diffusée sur sa chaîne YouTube. Avec la musique et les paroles écrites par Yousif et les arrangements par Mazen Hamed, la chanson est un petit voyage passant de la douleur à l’espoir, agrémenté d’harmonies simples et de percussions colorées aux saveurs soudanaises.

Eiman a déjà donné quelques concerts au Caire et continue d’auditionner pour des films. « J’espère décrocher un rôle dans une production égyptienne. Je serai particulièrement chanceuse si le film évoque la Nubie, ou le sud de l’Egypte en général », sourit-elle.

Bien qu’elle soit prête à se lancer dans une nouvelle aventure cinématographique, la jeune artiste se réfugie toujours dans la musique. « Dans ma vie, j’ai pratiqué le chant plus que le théâtre. Cela coule dans mes veines. Plus récemment, j’ai commencé à écrire mes propres chansons ; c’est l’un de mes canaux d’expression. Je chanterai tout ce que nous vivons. Il y a beaucoup d’émotions dans mes compositions, beaucoup de tristesse, beaucoup de vérité », souligne-t-elle.

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