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Khaled Dagher : La voix sage du violoncelliste

Névine Lameï, Samedi, 22 juillet 2023

Professeur de musique au Conservatoire du Caire, violoncelliste, compositeur et président de l’Opéra égyptien, Khaled Dagher maintient l’équilibre entre la musique classique et la musique arabe. Fils du virtuose violoniste Abdou Dagher, la musique coule dans ses veines.

Khaled Dagher

Il a été nommé en février 2023 président de l’Opéra égyptien. Adoptant une politique de gestion sage et calme, il pense hors du cadre, avec un esprit ouvert et une grande liberté. Il ne cherche pas à faire des changements radicaux au niveau du programme de l’Opéra, mais à lui ajouter le nouveau. Il s’agit du compositeur et violoncelliste égyptien de renommée mondiale et professeur de musique au Conservatoire depuis 1994, Khaled Dagher. « Parmi les nouveaux projets musicaux programmés sur l’agenda des Opéras du Caire, d’Alexandrie et de Damanhour, citons Les professeurs et Medhat Saleh. Ce projet consiste à renouveler et réarranger des chansons sélectionnées et chantées par Medhat Saleh pour les compositeurs les plus célèbres de l’Egypte et du monde arabe. Propriété composante de l’humanité, notre héritage musical arabe, que nous tenons à présenter différemment avec des idées innovatrices et à le revivifier, s’ajoute à notre soft power, à notre identité égyptienne, à notre histoire musicale et culturelle arabe. C’est un moyen de communication entre les générations », déclare Khaled Dagher qui aime méditer et écouter sa sagesse intérieure. Il ajoute : « Une série permanente de concerts des musiques de films et de feuilletons télévisés, signés par des auteurs et compositeurs égyptiens et arabes, prendra également part, pour la première fois, au programme mensuel de l’Opéra du Caire ». Dagher s’installe avec modestie dans son somptueux bureau qui siège au 1er étage du grand théâtre de l’Opéra du Caire, à Guézira. Un bureau décoré par un grand nombre de peintures et d’objets d’art qui montrent la passion de Dagher pour son instrument phare, le violoncelle. « Le violoncelle est l’ami des âmes tendres et raffinées. Sa sonorité se rapproche le plus de la voix humaine. Le violoncelle berce et traduit, de façon idéale et exquise, les mille nuances de la sensation, du sentiment et du rêve. Le violoncelle est la voix d’un sage », exprime Dagher. Sa personnalité est conforme à son instrument joué. Les deux forment sur scène un couple fusionnel où le corps du violoncelliste ne se contente pas d’exécuter une partition. Il se contracte, se décontracte et exprime par le geste et la posture une émotion. C’est ainsi que Khaled Dagher joue dans ses concerts solos, comme au sein de ses innombrables participations au violoncelle, avec les plus grands orchestres symphoniques du monde, en Egypte comme à l’étranger. Il aime voyager en Europe, à toute festivité lui offrant la possibilité de découvrir ou de redécouvrir les plus grandes oeuvres du répertoire classique. Il favorise les échanges culturels dans ses missions musicales engagées. Et pourtant, en dépit de sa formation musicale classique au Conservatoire du Caire, qu’il a joint à l’âge de 11 ans, le musicien assidu porte un vif intérêt à tout ce qui concerne la musique arabe. « Encore étudiant au Conservatoire du Caire, c’est en 1988 que j’ai joué pour la première fois à l’Opéra du Caire, avec l’Orchestre symphonique du Caire, sous la direction du grand maestro Youssef Al-Sissi, mon mentor », évoque Dagher, également disciple du maestro Moustapha Nagui et du violoncelliste Achraf Charara. « Au Conservatoire, j’ai étudié en premier le cornophone. Charara m’a conseillé de laisser tomber cet instrument qui n’est plus utilisé, à cause de l’absence de son répertoire. Moustapha Nagui m’a appris comment travailler sur le phrasé musical et le jouer sans crainte. C’est ce que je fais de même avec mes étudiants. Il faut savoir former la personnalité d’un musicien, lui apprendre à savoir se débrouiller seul sur scène », conseille Dagher.

Il rejoignit l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée (OJM), à Aix-en-Provence, en France, à l’issue de la deuxième année de ses études secondaires au Conservatoire du Caire. « Destiné aux jeunes du bassin méditerranéen, l’OJM propose des sessions symphoniques pour les musiciens classiques, des sessions Medinea pour les musiciens improvisateurs, des formations et des résidences pédagogiques, des outils pour pratique musicale et professionnelle en orchestre, des tournées en région et à l’étranger, etc. L’OJM m’a offert, en tant que musicien débutant, le plaisir d’interpréter un répertoire symphonique pour un grand orchestre, ainsi que de promouvoir les échanges interculturels entre les jeunes des différents pays méditerranéens », admire Dagher.

Diplômé en 1992, il voyage l’année suivante au New Hampshire, dans la région de la Nouvelle-Angleterre aux Etats-Unis. Et ce, grâce à une bourse offerte par le Conservatoire du Caire. Par la suite, Dagher s’inscrit à la Juilliard School, à New York, où il a étudié le violoncelle avec le chevronné Harvey Shapiro. « De tout temps, je me sentais en conflit avec la dualité de mon goût musical qui aime à la fois la musique arabe représentée par mes racines orientales et la musique classique occidentale née de mes études au Conservatoire. Je me demandais : faut-il continuer mes études en Egypte ou à l’étranger ? J’ai choisi de rester dans mon pays natal. Voyager à l’étranger est une expérience qui a satisfait ma curiosité et mon besoin de découvrir de nouveaux environnements et de nouvelles cultures. Pourtant, s’installer à l’étranger n’est pas facile. Je suis une personne qui ne peut pas rester en dehors de son pays natal plus d’une semaine. La nostalgie est une réaction légitime au manque, elle nous rappelle nos racines et nos bagages », confie Dagher, du signe du Scorpion. Il a parfois du mal à contrôler ses émotions, mais il parvient toujours à se relever dans les situations difficiles. De retour en Egypte en 1994, il travaille régulièrement avec l’Orchestre symphonique du Caire et l’Orchestre de l’Opéra du Caire. Peu de temps après, il renonce à sa tâche de musicien : Dagher veut s’exprimer librement, loin de la monotonie et de la routine du boulot. Il joue en solo dans des concerts privés, dans des séances d’enregistrement en studio. Il collabore avec de grands musiciens comme Omar Khaïrat et Yasser Abdel-Rahman et se concentre sur ses propres compositions. Il signe les bandes sonores des drames télévisés et des films où il combine instruments orientaux et occidentaux. A citer : Al-Hara (2010), Sarkhet Namla et Dawaran Choubra (2011), Fifa Atata (2014), Al-Leila Al-Kébira (2015), Harb Karmouz, Al-Badla et Ard Al-Nifaq (2018), Hamlet Pharaon (2019), Al-Qahéra-Kaboul (2021), Ramadan Karim II (2023), etc. « Dans mes bandes sonores, même le rabab, cet instrument de notre héritage folklorique égyptien, est mis en vibration par l’archet de mon violoncelle. C’est ma manière de produire une voix legato (liée), un nouveau phrasé musical différent du déjà entendu », souligne Dagher. C’est dramatique, c’est émouvant. Et d’ajouter : « J’aime le crossover, ce croisement de styles musicaux, de tissage harmonique combinant des éléments de style classique occidental avec des instruments et des phrases musicales orientaux. Cette réinterprétation des mélanges constitue une forme de postmodernisme qui m’enchante ». Dagher aime écouter Brahms, Tchaïkovski, Edward Elgar et surtout Beethoven, notamment sa 3e Symphonie au grand romantisme musical. Tel père, tel fils. Khaled Dagher est le fils du violoniste pionnier Abdou Dagher (1936- 2021). Les deux sont des virtuoses musiciens avec un savoir-faire basé sur une musique originale, à saveur égyptienne singulière. « Les compositions de mon père ont marqué les scènes internationales, notamment avec son CD L’Egyptien. Légende vivante du violon égyptien, mon père jouit d’un style unique. Son talent de compositeur est conjugué à son sens inné d’improvisation, à la magnificence de ses interprétations. Il suffit qu’il avait enregistré et joué avec la diva Oum Kalsoum », déclare Dagher avec une grande fierté. Lui, il se souvient du quartier de sa naissance, Hadayeq Al-Qobba, au Caire, connu par ses belles villas et ses grandes rues dans le temps. « Dans mon école, Hafez Ibrahim, j’ai passé ma plus belle enfance. Agé de trois ans, j’aimais beaucoup jouer au football avec mes amis. En un temps très court, je jouais au foot avec l’équipe du club d’Al- Moqaouloun. Et comme je crois qu’on ne peut pas être à la fois au four et au moulin, j’ai choisi de me spécialiser en musique », avoue Dagher. Un choix qui n’a pas été fait au hasard. « Passionnée de musique, ma famille, les Dagher, aimait inviter dans notre maison à Al- Qobba, dans une ambiance chaleureuse et amicale, une pléiade de musiciens, les plus chevronnés en musique arabe. Je cite le cheikh Mohamad Omran, le joueur de nay Sayed Salem, le saxophoniste Samir Sorour, le trompettiste Sami Al-Babli, l’organiste Ammar Al-Chéreï … Ensemble, ils aimaient improviser. Cela attirait mon attention d’enfant et m’a largement influencé. Les histoires de réussite m’ont toujours impressionné », conclut Dagher qui brille par sa créativité.

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