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Fatma Keshk : Sur les traces des anciens

Névine Lameï, Samedi, 18 février 2023

Archéologue, égyptologue et chercheuse en patrimoine, Fatma Keshk est la fondatrice de l’initiative The Place and the People, un projet de sensibilisation visant à renforcer les liens entre les gens ordinaires, les sites historiques et les archéologues ou spécialistes du patrimoine.

Fatma Keshk
(Photo : Mohamad Maher)

Fatma keshk, 39 ans, a choisi comme mission de mieux faire connaître le patrimoine égyptien, d’où ses constants efforts de vulgarisation. Depuis mars 2022, la chercheuse post-doctorante a joint l’équipe de l’Institut Français d’Archéologie Orientale (IFAO), et ce, après avoir décroché une bourse de l'IFAO et du Centre polonais d’archéologie méditerranéenne, Université de Varsovie.

Son travail au sein de l’IFAO consiste à rassembler dans un livre, dont elle est l’éditrice, les recherches scientifiques dédiées à l’archéologie de l’habitat rural, auxquelles ont contribué 20 chercheurs de pays différents. Ces chercheurs ont participé, en novembre dernier, à une série de colloques, tenue à l’IFAO, sous l’intitulé Living in the House : Researching the Domestic Life in Ancient Egypt and Sudan. Elle est censée accomplir cette mission en août 2023.

« L’archéologue est censé étudier l’être humain à travers l’ensemble des vestiges matériels, remonter dans le temps à la recherche de traces d’activités humaines qui se sont déroulées dans le passé. Ainsi, il peut aider à répondre à des questions telles : comment était le mode de vie des Anciens Egyptiens ? A quoi ressemblait le quotidien dans leurs maisons ? C’est un métier qui ne doit rien au hasard, mais qui requiert des connaissances à la fois théoriques et pratiques », précise Fatma Keshk, égyptologue et fondatrice de l’initiative The Place and the People, qui oeuvre à sensibiliser les gens quant au patrimoine du pays. La chercheuse publie régulièrement ses travaux dans des revues scientifiques importantes.

Elle est née au Caire, dans le quartier d’Héliopolis, son père et sa mère sont originaires de la ville côtière de Rosette, réputée pour ses demeures historiques de style pittoresque. « Je ne me souviens pas de mon premier voyage à l’âge de 5 ans pour la ville de Rosette. Tout ce qui m’en reste, ce sont quelques photos en noir et blanc. Des années plus tard, après avoir commencé à travailler, j’ai eu la chance d’y revenir, en 2019, avec des collègues du ministère égyptien des Antiquités et de l’Institut Goethe. J’y ai même dirigé des ateliers interactifs sur le développement local, ce qui m’a permis de rencontrer des habitants, notamment des écoliers et des universitaires, pour leur parler de leur héritage, de ses monuments ottomans, mamelouks, de ses caravansérails … Je suis fière d’appartenir à cette ville portuaire ».

Fière de la ville de ses ancêtres, mais aussi de son père, ingénieur en télécommunications, qui a été l’un des fondateurs de la maison de la Radio et de la Télévision égyptienne. « Passionné de lecture en histoire, mon père possède une immense bibliothèque, avec notamment l’encyclopédie du grand égyptologue égyptien Sélim Hassan dont j’admire le parcours. Le travail de mon père à la télé m’a fait vivre dans l’aventure éblouissante de l’image visuelle. Je m’évadais constamment vers un monde imaginaire. J’étais une enfant calme, mais très curieuse. Je rêvais de devenir réalisatrice, pour pouvoir créer à mon tour des oeuvres de fiction, mais avec le temps, j’ai changé d’avis. J’avoue qu’aujourd’hui, le travail sur le chantier m’enchante plus », raconte Fatma Keshk, qui a découvert sa vocation d’archéologue lors d’une excursion avec ses parents à Louqsor et Assouan.

Cette célibataire endurcie qui court après l’aventure n’aime pas les restrictions. Elle ne court pas derrière les postes, et ne supporte pas non plus le travail de bureau. Donc, avec son métier d’égyptologue, elle est bien servie, car son parcours abonde de déplacements.

Entre 2007 et 2016, elle a travaillé au Centre de documentation du patrimoine culturel et naturel (CULTNAT), au Smart Village, dans la cité du 6 Octobre. Il s’agit d’une des institutions affiliées à la Bibliothèque d’Alexandrie. « Mon travail était de constituer une base de données de tous les sites archéologiques d’Egypte, de la préhistoire à l’époque moderne. Et ce, à travers le Système d’information géographique (GIS). D’où l’exposition Culturama projetant sur écrans panoramiques 3D les trésors de l’Egypte de manière simplifiée, pour cibler les non-spécialistes, notamment le public local », explique-t-elle.

L’expérience acquise grâce au CULTNAT lui donne confiance en soi. D’une personne introvertie, elle s’est transformée en une autre qui a la communication facile. Puis à 29 ans, elle devient cheffe du département patrimoine archéologique et architectural au CULTNAT, entre 2014 et 2016. Et a contribué à de nombreuses fouilles archéologiques, dont celle aux pyramides de Saqqara en 2005, au site de Sarabit Al-Khadim, le sanctuaire minier le plus important de l’Egypte Ancienne, en 2007. Puis en 2008, elle a atterri à l’île Eléphantine, en face du centre-ville d’Assouan, avec la mission allemande, et au site Bouto de Tell Al-Faraïne, dans le Delta du Nil.

En 2017, elle a été à Assiout, dans le village de Shutb, avec la mission britannique. Et c’est ainsi qu’est née l’idée de son initiative The People and the Place, l’année suivante. En travaillant avec les enfants du village, elle a rédigé son livre à succès Hékayet Shutb (l’histoire de Shutb), publié par le British Museum. Elle y présente de manière simple le patrimoine immatériel du village, sous forme d’une histoire qui tourne autour des fouilles de Shutb, vues par les yeux d’une enfant de 12 ans, au prénom de Nadia. L’ouvrage lui a valu, en janvier 2020, le prix du concours Golden Cubes, décerné par la Maison égyptienne de l’architecture. « Ces chantiers m’ont entraînée à des techniques et à des méthodes de fouille différentes, et c’est ainsi que je suis devenue une archéologue de terrain », déclare Keshk, la globetrotteuse qui traîne toujours avec son sac de couchage et son sac à dos, équipée pour un trek dans le désert, en plein soleil.

Spontanée, l’archéologue agit sans affectation, faisant preuve d’une grande discipline qu’elle a probablement acquise dès l’enfance chez les religieuses du Sacré-Coeur d’Héliopolis. Après avoir obtenu le baccalauréat en 2002, cette passionnée d’histoire décide de faire des études en archéologie à l’Université du Caire. « A cette époque, une nouvelle filière francophone d’égyptologie a ouvert ses portes à la faculté d’archéologie », se souvient-elle.

Pendant le cursus universitaire, elle part en stage en 2004-2005 sur un site préhistorique, la grotte de Roucadour, située dans le département du Lot, au sud-ouest de la France. « Etant francophone, je me suis aisément adaptée sans problème », lance-t-elle. En 2006, elle travaille en tant que bénévole au Musée égyptien du Caire, en collaboration avec le Centre américain de recherches, et ce, afin de former une base de données et d’enregistrer les pièces du musée. « Ma mission était de traduire du français vers l’anglais des listes datant du temps d’Auguste Mariette », précise Fatma, disciple des archéologues Ola El-Aguizy et Nathalie Beaux. Cette dernière lui a offert, à l’âge de 22 ans, la chance de passer un stage au département des antiquités égyptiennes au Musée du Louvre, en France. « J’ai appris ce que c’est que le travail de conservateur de musée. Car l’Egypte est une passion française, comme le dit bien Robert Solé ».

Fatma aime surtout lire Bahaa Taher. « Les écrits parfumés de l’écrivain égyptien Bahaa Taher évoquent souvent une présence humaine liée à un lieu en particulier. Il puise dans le coeur de l’Egypte, et il me fait voyager dans plusieurs mondes. C’est de là aussi qu’est née ma passion pour l’histoire et l’archéologie, combinant les sciences humaines et naturelles, l’histoire des peuples et des lieux ».

Le lien entre les gens et les lieux revient dans ses propos comme un leitmotiv. C’est un peu l’essence de son initiative de sensibilisation lancée en 2017. « Ce projet à but non lucratif, ayant une page sur Facebook, consiste à organiser plein d’activités et de colloques mensuels, tenus en collaboration avec le ministère de la Culture à la maison Beit Al-Meemar Al-Masri. On invite des égyptologues égyptiens et étrangers, afin de s’adresser au public et compenser ainsi le manque de séminaires et de webinaires interactifs en arabe sur l’égyptologie. On cherche à tisser le matériel et l’immatériel. Car le patrimoine culturel ne se limite ni aux monuments, ni aux collections d’objets, il comprend aussi des vestiges d’habitat, des maisons, des villes, des traditions, des formes d’expression vivante, bref, toute une vie quotidienne héritée de nos ancêtres et retransmise à leurs descendants », affirme Fatma Keshk.

Elle compare sa vie à celle de son idole, l’écrivaine Radwa Ashour. « J’admire dans ses écrits ses idées faisant le lien entre l’histoire et les faits de l’actualité. Son récit autobiographique intitulé Al-Réhla (le voyage) aborde, entre autres, son séjour d’étudiante aux Etats-Unis ; je trouve qu’on a plusieurs points de ressemblance. Moi aussi je suis une femme arabe, très indépendante. J’ai passé par une expérience similaire en Allemagne, ayant obtenu une bourse pour commencer une thèse de doctorat à l’Université libre de Berlin en 2016 ». Elle porte sur l’ethnoarchéologique des espaces ouverts et sites d’habitat de l’Egypte. Cette thèse avait été précédée d’un master à l’Université néerlandaise de Leiden en 2011 sur le développement urbain des villages prédynastiques. Fatma Keshk est donc très bien placée pour parler des couches de la ville, de ses habitants et de leur lien avec les lieux historiques. C’est ce qu’elle essaye de faire à travers son initiative de vulgarisation.

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