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Somaya El-Assiouty : L’art de cuisiner avec amour

May Sélim, Samedi, 11 février 2023

Dans son petit restaurant de cinq tables, Somaya El-Assiouty impose ses règles et ses plats. Il y a plus de dix ans, elle a décidé de tout abandonner pour se livrer à sa passion : l’art culinaire.

Somaya El-Assiouty
(Photo : May Sélim)

 Elle est désormais parmi les figures marquantes du centre-ville du Caire. On ne peut évoquer l’art culinaire égyptien sans mentionner son nom en tant que cheffe exceptionnelle. Dans son petit restaurant, situé à la rue Hoda Chaarawi, Somaya El-Assiouty est debout derrière une grande cuisinière, usant des ustensiles de sa mère, préparant à manger pour les éventuels clients des cinq tables de son restaurant, entre 17h et 19h. Les peintures de ses amis Soad Abdel-Rassoul et Salah Al-Murr imprègnent le lieu d’une ambiance méditerranéenne. On se sent à Alexandrie, à Sidi Bou-Saïd, Chefchaouen, etc.

« Soad est presque une soeur pour moi. Un jour elle m’a dit : nous avons besoin d’avoir des couleurs douces pour cet endroit : le blanc et le bleu. Tous les éléments du décor et les photos sont agencés par elle et son mari Salah Al-Murr. Derrière le bar de la cuisine, j’accroche de petits cadeaux offerts par des amis ou des clients, que j’ai collectés au fil des ans ».

Elle a donné à son restaurant le nom de Fassahet Somaya, ce qui veut dire en dialecte une salle de repos dans une maison populaire. L’espace vaste où se réunit toute la famille pour bavarder ou recevoir des amis proches.

Cuisiner a toujours été pour elle une manière d’exprimer son amour envers les autres. Elle a appris à préparer à manger en vivant à l’étranger avec son mari. « Je me suis mariée et j’ai accompagné mon époux en Italie. J’ai découvert que ma mère avait mis dans l’une de mes valises du beurre, de la viande, des épinards et des oeufs pour trouver quelque chose à manger durant les premiers jours de notre séjour. C’est à distance que j’ai appris à cuisiner à l’égyptienne en appelant ma mère et ma belle-mère. J’ai passé un long coup de fil à ma mère pour savoir comment liquéfier le beurre par exemple », raconte-t-elle, en éclatant de rire. Car Somaya rit de ses petits et gros problèmes.

En Italie, elle voulait juste servir à son partenaire des plats chauds une fois arrivé à la maison. « J’ai donc appris ce qu’est le plaisir de cuisiner. Là-bas, tout est célébré à travers la bouffe. Les fêtes sont des congés à la maison avec la famille ou les amis. Et tout le monde mange ensemble. Avec mes amies égyptiennes résidant à Rome, nous avions l’habitude de nous rencontrer tous les dimanches et découvrir un bistro ou un nouvel endroit ». De ses visites, elle a appris un nouveau plat : les pieds de boeuf au chocolat. « Les Italiens utilisent souvent du cacao avec les pieds de cochons. Je me suis inspirée de cette recette pour faire un plat à l’égyptienne ».

Dans le menu de son restaurant, elle ne manque pas de revisiter des plats originaires de différents pays : des recettes libanaises, turques et européennes. « J’égyptianise les plats … non, je les semsem (c’est-à-dire qu’elle fait à la manière de Somaya) », dit-elle avec fierté. Ajoutant : « Je suis tombée une fois sur un petit restaurant à quatre tables à l’île du Tibre à Rome intitulé La Sora Lella. Il était complet toute l’année. C’était impressionnant ! ».

A l’époque, Somaya ne savait pas que cuisiner va devenir sa vraie carrière. De retour en Egypte, après son divorce, elle a continué à cuisiner pour ses amis et collègues à la maison d’édition où elle travaillait, Dar Merit. C’était une pratique quotidienne et un acte d’amour. « J’avais une expérience dans le domaine de la publication parce que j’avais travaillé dans la documentation à la maison d’édition Al-Mahroussa où j’ai fait la connaissance de Mohamed Hachem, fondateur de Dar Merit, avant de m’installer en Italie. J’avais des horaires de travail assez longs, de 12h à 23h. Donc pratiquement, on prenait le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner sur place. Je me rendais alors au souk de Bab Al-Louq, à proximité, pour faire des courses : petits pois, carottes, poulets … Et je préparais à manger pour tout le monde, sur une cuisinière à deux flammes. Mais une fois les plats servis, toutes les personnes de passage finissaient par manger avec nous ».

Elle menait ainsi son quotidien à cuisiner, parmi un tas de livres. Durant la Révolution de 25 Janvier 2011, elle était parmi tant d’autres sur la place Tahrir et cuisinait pour les manifestants. « La bonbonne de butagaz de la cuisinière à la maison d’édition s’est vidée, et je suis allée cuisiner chez les voisins dans notre immeuble ou ceux d’à côté. Un jour, le gardien du Grillon (un restaurant-bar d’intellectuels, au centre-ville) m’a laissée entrer dans sa cuisine. C’était la première fois que je voyais de grandes cuisinières avec de si grandes flammes ».

Cela étant, ses amis proches l’ont poussée à monter son propre restaurant. « L’une de mes amies m’a accompagnée pour chercher une place au centre-ville. Et on a fini par trouver un petit coin rue Youssef Al-Guindi, qui pouvait prendre trois tables au maximum. Je n’avais que 1 500 L.E. dans la poche. Quelques mois plus tard, j’ai ouvert mon premier restaurant, avec 33 000 L.E. offertes par mes amis. Ils m’en ont fait cadeau ». Cependant, elle a insisté sur le fait d leur rendre l’argent, lorsque son business a marché.

Somaya travaillait tous les jours de 11h à 2h du matin, non-stop. Aujourd’hui, elle peut se permettre de prendre congé les samedis. « Je faisais tout par moi-même. J’essuyais les tables, je cuisinais et j’offrais aux clients le menu de la semaine. Un jour, vers minuit, j’étais en train d’arranger ma cuisine et soudain, il y a eu une panne de courant électrique. Soad Abdel-Rassoul et Salah étaient avec moi. Soad m’a proposé de sortir boire quelque chose dans un café populaire de Bab Al-Louq. En sirotant mon thé au lait, j’ai commencé à pleurer, en me disant que si je gagne de l’argent, je n’aurai pas le temps d’en profiter ou de faire une petite pause ». Somaya se sentait épuisée. Le travail était devenu trop lourd pour elle, une tâche machinale « sans aucune créativité ». Et il fallait donc s’arrêter. Pour la première fois, Somaya El-Assiouty a pris trois jours de congé et est allée toute seule à Alexandrie. « J’avais besoin de me reposer et de recharger mon énergie ».

De retour, elle a changé son plan de travail, afin de retrouver sa joie de vivre, l’amour de cuisiner et le plaisir de recevoir sa petite clientèle dans une ambiance familiale. « Je fais le menu, surtout les plats d’accompagnement, au jour le jour. Pourquoi ne pas avoir plus de flexibilité ? Chaque jour, je passe au souk, j’achète ce que je trouve de bon et me rends au restaurant pour travailler entre 14h et 17h. Je sers uniquement pendant deux heures ».

Les clients se sont adaptés aux règles de Somaya. Ils ont à choisir entre viande et poulet, et jamais les deux à la fois. Ils ont compris qu’ils devaient tout manger, sinon, ils risquent de subir les réactions désagréables de la propriétaire, etc. « On me prend parfois pour une folle ! », dit-elle. Et puis de poursuivre : « Avec la hausse des prix et la crise économique, c’est de plus en plus dur, mais j’ai la chance qu’une grande partie de ma clientèle soit des étrangers ».

Les recettes ? Elle est prête à tout dévoiler : les secrets des sauces, les astuces des bons assaisonnements, comment choisir les ingrédients, les techniques de cuisson à feu doux, etc. « J’apprends toujours à cuisiner, je suis plein d’autres chefs. J’aime progresser en continu. Pourquoi cacher une recette ? Pour éviter la concurrence ? Cela ne veut rien dire pour moi. Mon gagne-pain est offert par Dieu, nul ne peut rien changer à cet égard », lance Somaya, qui a quitté le petit espace à la rue Youssef Al-Guindi, où elle a fait ses débuts, pour un autre, plus grand, à la rue Hoda Chaarawi, en 2018. Son restaurant s’est fait de plus en plus connaître, et elle a été même soutenue par des voisins sympas, tels Adel Bouchra, directeur du fameux Bistro, situé dans la même rue, et Sameh, roi des sandwichs.

Grâce à l’aide de son fils, elle a pu aussi développer son business, en usant des réseaux sociaux. « Marwan a déjà travaillé avec moi pendant ses études universitaires. Durant la crise de Covid-19, j’ai dû fermer pendant 4 mois. Alors, il voulait m’aider à explorer d’autres terrains. Après avoir travaillé pour Amazon, il a décidé de revenir pour me donner un coup de main. Et moi, j’avais une condition : qu’il me présente une stratégie de promotion afin de mieux gérer le business. C’est un travail payant. Je veux qu’il assume ses responsabilités », dit-elle, poussant toujours son fils à suivre sa passion.

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