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Mohamad Nagui : L’écrivain dans son ermitage

Shérine Mounib, Lundi, 23 septembre 2013

Mohamad Nagui a la sensibilité à fleur de peau. Ecrivain égyptien vivant à Paris depuis 2 ans, il vient d’obtenir le prix d’Excellence de l’Etat dans le champ littéraire. Mais depuis la Défaite de 1967, l’homme n’est plus le même.

Mohamad Nagui
Mohamad Nagui, ecrivain égyptien vivant à Paris depuis 2 ans, il vient d’obtenir le prix d’Excellence de l’Etat dans le champ littéraire.

« Mon ambition est d’écrire des romans qui reflètent les émotions des Egyptiens, tout court », lance Mohamad Nagui, écrivain de 66 ans, résidant à Paris depuis 2 ans environ. L’auteur doit à sa famille, sa mère, ses soeurs et ses frères, son premier contact avec les contes populaires et campagnards. Nagui est né dans la ville de Samanoud (dans le gouvernorat de Gharbiya dans le Delta) en 1947. Il y a passé sa tendre enfance et sa jeunesse aussi bien que dans la ville d’Abou-Hammad à Charqiya, la ville natale de sa mère.

Benjamin de la famille, ayant 2 soeurs aînées et 3 frères, il est issu d’un milieu modeste, son père était boulanger et sa mère femme au foyer. « Malgré l’analphabétisme de ma mère, elle avait la capacité d’inventer des histoires imaginaires, voire légendaires sur les membres de la famille et sur nos ancêtres. Mon premier contact avec le monde des contes populaires est passé par ses histoires, par sa verve extraordinaire », ditil. L’influence enrichissante de la famille lui donnera une imagination débordante, elle cultivera son côté curieux, qui en fera plus tard le poète et le romancier qu’il est devenu.

Plutôt isolé, timide et hypersensible, il plongeait dans son monde à lui, contemplant son entourage en qualité d’observateur. Il s’est intéressé, dès l’âge de 4 ans, à scruter les autres, plutôt que d’entrer en contact direct avec les enfants de son âge à la campagne. « C’est grâce à cette solitude que j’ai développé une faculté de méditation assez forte, cela m’a aidé aussi à développer ma passion pour la lecture », se rappelle-t-il.

Pour Nagui, cette passion semblait naturelle, dans une maison remplie de livres de tout genre : « Mes frères aimaient beaucoup la lecture eux aussi. On avait pas mal de livres politiques et religieux, entre autres ». Son talent se laisse découvrir à un âge très jeune : il avait à peine 4 ans. « Dès que je regardais les images des différents livres, les histoires me venaient spontanément à l’esprit et mon imagination se déchaînait automatiquement. Je me mettais alors à inventer mes propres histoires basées sur des photos, tissant les liens entre les personnages », souligne-t-il. Cette histoire d’amour avec les contes populaires de sa mère ou de sa soeur aînée, Fathiya, ce monde des livres fait de cet enfant de 7 ans le poète attitré de l’école primaire Al-Sawra, d’Abou- Hammad, à Charqiya. « En 1954, j’avais juste 7 ans et j’avais rédigé, avec l’aide de Fatma, ma soeur préférée, mon premier poème ! Je me souviens de chaque mot, de chaque vers. L’école célébrait, à cette époque, la fête des mères », dit l’écrivain sur un ton nostalgique. Le talent d’un si jeune poète ne pouvait pas passer inaperçu. Le proviseur de l’école primaire confia alors au petit Nagui un rôle théâtral à jouer. C’était celui d’une Egypte qui se réveille, exhortant son armée afin de chasser les occupants. « Debout sur un tabouret au beau milieu du théâtre scolaire, on m’a entouré du drapeau égyptien, un flambeau en main, en toute fierté. Le flambeau de la liberté », se souvient-il. Cette même scène sera reprise dans l’un de ses romans, Ragol ablah wa imraa tafeha (un homme idiot et une femme futile). « Je pense que ce premier rôle théâtral m’a marqué à vie », dit Nagui, qui se sent toujours ce même Egyptien tenant haut le flambeau de la liberté.

Plus tard, pendant ses études préparatoires, les histoires d’amour alimentent davantage son imagination ; il a appris à retoucher les aventures de ses camarades de classe, à l’âge de 12 ans, pour en faire de nouvelles versions. « Je fascinais les autres de par mon écriture. Je rédigeais les lettres d’amour pour mes amis, courtisant leurs copines, tirant profit de ma réputation en tant que poète attitré de l’école ; le proviseur m’autorisait à lire le matin mes poèmes d’amour, composés la veille chez moi », raconte-t-il, avec un sourire sur les lèvres et une cigarette entre les doigts.

Ce talent hors pair lui attira l’amitié de Tadross Rasm Mikhael, proviseur de son école préparatoire, et celui de Abbas Al-Naggar, son professeur de la langue arabe. « Grâce à leur soutien, j’ai pu lire encore davantage. Le proviseur m’avait même offert 4 nouveaux livres pour m’encourager », reprend Nagui, avec un air de reconnaissance et un sourire chaleureux. Car il a toujours eu la chance de rencontrer des gens qui l’ont aidé à s’épanouir. « Raafat Seif, responsable de la bibliothèque scolaire, m’autorisait à emprunter tous les livres que j’avais envie de lire, même si cela allait à l’encontre des règles. J’emmenais chez moi des encyclopédies ou des livres de tout genre. Grâce à cela, j’ai pu lire par exemple l’encyclopédie très intéressante et volumineuse de Sélim Hassan sur l’Egypte Ancienne », dit-il.

Les poèmes sentimentaux et romantiques de Mohamad Nagui, rédigés pendant ses études scolaires et le début de ses études universitaires dans les années 1960, vont connaître un tournant. Il était à la faculté des lettres, section de journalisme, lorsqu’il a vécu la Défaite de 1967. Cette date a marqué ses poèmes à jamais ; ceux-ci acquièrent une nature politique et philosophique. D’où son premier poème politique Al-Röya (la vision) sur l’après-Gamal Abdel-Nasser et la Défaite.

« Ma vie parmi les soldats et les officiers, pendant mon service militaire, m’a permis de s’ouvrir sur des expériences humaines très riches et passionnantes à la fois. J’ai pu observer les autres, écouter leurs histoires. Toutes ces expériences humaines provenant de régions égyptiennes très variées, leurs détails ne m’ont jamais quitté », précise Nagui. C’est à la fin de ses études journalistiques et universitaires en 1969 que Mohamad Nagui a gagné les rangs des soldats afin d’effectuer son service militaire, pendant 5 ans. C’est le début d’une veine de romans. Cette richesse humaine ne le quitta point. Une année après la fin de son service militaire, en 1975, Mohamad Nagui écrit son premier roman Al- Bolotiki (le politicien). Un roman qui n’a guère été publié.

Puis, il écrit son deuxième roman, Khafiyat qamar, en 1979. Considéré comme son chefd’oeuvre, et traduit en espagnol, il n’est publié en arabe que 20 ans plus tard, en 1994, chez Dar Al-Hilal. « Après avoir terminé mon service militaire en 1974, j’ai commencé directement à travailler dans le journalisme à l’agence de presse Mena. J’hésitais donc à me présenter en tant que romancier et étais trop timide pour fréquenter les cercles de l’édition. Du coup, mon roman Khafiyat qamar a beaucoup tardé à sortir », précise-t-il. Les romans de Mohamad Nagui suivront cependant avec une fluidité et une créativité remarquable : « J’ai travaillé sur l’imaginaire populaire en tissant mes romans. Pour moi, l’écriture est le métier de l’inquiétude ». D’ailleurs, la relation entre l’homme et la femme figure d’une manière cruciale dans ses oeuvres. « Je pense que c’est la relation la plus importante de l’univers ; elle dévoile le for intérieur des hommes. C’est une relation vitale qui personnalise les relations universelles encore plus profondes et dépasse l’être singulier et absolu », ajoute Nagui.

A nos jours, 7 romans de Nagui sont publiés en langue arabe, quelques-uns sont traduits en espagnol. Khafiyat qamar, suivi par Lahn alsabah (la mélodie du matin, paru en 2007 chez L’Harmattan), Al-Ayqa bent Al-Zein, Maqamat arabiya, Ragol ablah wa imraa tafeha, Al- Effendi et Tassabih al-nesyane. Ce dernier roman, dont le titre signifie égrener l’oubli, a été entièrement écrit en France où l’auteur s’est installé il y a 2 ans. Il reflète les pensées d’un écrivain atteint d’un cancer des reins, qui s’est fait opérer dans un hôpital parisien. Ce n’est que Nagui lui-même, qui, malgré sa santé fragile, reste l’un des plus optimistes. Aujourd’hui, il rédige son 8e roman Sayidat Al-Messenger (littéralement, la dame du Messenger.

Jalons :

1947 : Naissance en Egypte, à Samannoud, Gharbiya (dans le Delta).

1965-1969 : Etudes de journalisme à la faculté des lettres, de l’Université du Caire.

1968 : Premier prix de poésie au Festival de la faculté des lettres, de l’Université du Caire.

1969-1974 : Service militaire.

1994 : Publication de son premier roman Khafiyat qamar.

2013 : Prix d’Excellence de la littérature égyptienne.

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