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Hanaa Mustafa : La danseuse à la jupe virevoltante

Névine Lameï, Mercredi, 13 avril 2022

Hanaa Mustafa est l’une des premières femmes à briller en pratiquant la danse des derviches tourneurs. Elle se prépare à donner une série de performances, à l’occasion du mois du Ramadan.

Hanaa Mustafa

«  C’est surprenant! Une femme qui danse la tannoura (nom donné à la danse des derviches tourneurs). Elle est magnifique avec sa jupe multicolore … Saura-t-elle perfectionner cette danse ? … Nombreux sont les commentaires que j’entends avant de commencer mon show », lance Hanaa Mustafa, 36 ans, fière d’avoir réussi dans un art traditionnellement réservé aux hommes. « Considérer cette danse comme un domaine exclusivement masculin m’a beaucoup stimulée. J’ai tenu à apprendre d’abord en autodidacte, avant de percer les cercles professionnels et d’en faire ma carrière en 1999 », dit Hanaa Mustafa, qui a fait ses débuts dans la danse folklorique, précisément à la Troupe nationale des arts populaires, alors qu’elle n’avait que six ans. Avec Hana Show, elle voyage un peu partout en Egypte et dans le monde arabe, et présente quotidiennement son show dans l’un des restaurants flottants, sur la corniche de Maadi. Pour le Ramadan, son agenda est surchargé, passant d’une vieille maison à l’autre, de Beit Al-Moez au Rabea à Gamaliya, puis au centre Alhane à Sayeda Zeinab, etc.

Têtue et confiante, elle danse avec un sourire sur les lèvres, ajoutant une touche de sensualité à cette danse, à l’origine spirituelle. Car les derviches tourneurs aspirent normalement à l’union suprême avec Dieu. Ayant une dimension cosmique, cette danse est censée symboliser la rotation des planètes autour du soleil. Or, dans le cas de Hanaa, tout semble graviter dans son propre orbite, avec ses airs de star et son maquillage à outrance.

Elle exécute ses tours et retours rapides, pivote telle une toupie sur son axe, se prête à une course haletante laissant le souffle court. Cela étant, Hanaa crée un espace-temps qui lui est propre. Elle a l’impression d’ouvrir avec sa danse les portes d’un autre monde, jusqu’à atteindre la transe. « Je souhaite que le public soit happé par mes circonvolutions, incapable de fermer les yeux, attentif à mes moindres mouvements. Cette danse résume le cycle de nos vies, depuis la création: la joie, la tristesse, la colère… Ce sont des moments de partage d’énergie », explique Hanaa Mustafa, qui rêve de fonder un jour sa propre troupe, formée uniquement de danseuses-femmes, à l’instar des troupes masculines qu’elle adorait, comme celles d’Aboul-Gheit et de Amer Al-Touni. « Malheureusement, à présent, je ne trouve pas de jeunes filles intéressées. La plupart des danseuses en herbe rêvent de se produire en solo; elles n’ont pas l’esprit d’équipe. Peut-être elles veulent avoir un gagne-pain plus rentable. Or, la danse de la tannoura demande beaucoup de ferveur et de passion. Il faut s’y donner à corps et âme », signale Hanaa.

Plus jeune, elle avait l’ambition de faire des études de sciences politiques, de rejoindre le corps diplomatique et de représenter son pays à l’étranger. Et là voilà le représenter différemment, puisqu’elle part danser aux quatre coins du monde. N’ayant pas pu passer à l’université, elle est titulaire d’un baccalauréat du lycée Al-Orman, à Guiza. « J’ai beaucoup d’admiration pour l’initiative entreprise, dans les années 1950, par Zakaria Al-Heggawi, qui a fait un travail merveilleux d’ethnomusicologue. Il a effectué une tournée dans toute l’Egypte, afin de collecter son patrimoine oral et enregistrer les rites folkloriques. Vient après, en 1960, la troupe Réda et ses spectacles qui font la fierté de tous. Cette troupe a redoré le blason de la danse populaire égyptienne, en l’intégrant à la scène artistique avec beaucoup de talent et de créativité », indique-t-elle. Et d’ajouter : « Je ne peux pas oublier non plus les maîtres de cette danse, Am Bondoq et Am Annous. J’aimerais que les danseurs du folklore fondent un syndicat pour s’assurer une vie décente ».

Avec Hakim, un autre danseur confirmé de tannoura, elle tente de trouver des designs particuliers pour sa jupe, confectionnée sur mesure. « Je renouvelle constamment les designs de mon costume, je lui ajoute parfois des motifs de tambourins, de paumes de mains, des yeux bleus pour se protéger du mauvais oeil. Je l’incruste de paillettes, etc. En fait, tout dépend de la nature de la performance. La jupe pèse entre 15 et 20 kg », précise Hanaa, qui fait la différence entre les performances à caractère plus spirituel, accompagnées de chants de louanges, et celles plus festives, à la mode dans les fêtes de mariage, d’anniversaire ou dans les hôtels touristiques. Hanaa se laisse envahir par les sentiments de l’instant. Avec sa jupe virevoltante, elle est capable de tourner pendant une heure, sans vertige, ni fatigue.

Née à Al-Sabtiya, dans un coin populaire du centre-ville du Caire, sa famille est originaire de Béni-Soueif, en Haute-Egypte. Son père est commerçant et sa mère costumière, elle a travaillé dans les années 1990 au théâtre Al-Balloun, habillant notamment comédiens et danseurs folkloriques.

Hanaa accompagnait souvent cette dernière et, du coup, elle a rejoint, dès l’âge de 6 ans, la troupe Atfal Misr (enfants d’Egypte), une formation dépendante de la Troupe nationale des arts populaires. Ainsi interprétait-elle avec d’autres collègues, du même âge, des danses folkloriques de la Haute-Egypte, d’Alexandrie et du Delta. Et elle a fait en 1992 sa première apparition sur scène, dans un spectacle intitulé Al-Karassi Al-Moussiqiya (les chaises musicales), mise en scène de Kamal Naïm, au théâtre Al-Balloun. « Ce sont mes professeurs, Hassan Ibrahim, Nour Al-Hoda et Sayed Abou-Bakr, qui m’ont initiée à la danse folklorique, et après, j’ai travaillé assidûment pour apprendre d’autres pas ».

Rapidement, elle a quitté la troupe nationale juniors, pour rejoindre la troupe mère du théâtre Al-Balloun avec laquelle elle a voyagé, pour la première fois de sa vie, en 1999, pour se rendre en Turquie, en Jordanie, au Qatar, en Corée du Sud, en Italie et en Iraq. La même année, elle a été invitée à participer à une tournée de la troupe nationale à Alexandrie. « Là-bas, j’ai vu mon collègue Raëd Abdel-Ghani interpréter la danse des derviches tourneurs sur les planches, alors je me suis demandé: qu’est-ce qui m’empêche de faire de même?! Et j’ai décidé à 18 ans de l’apprendre, demandant aux directeurs de la troupe de permettre aux artistes femmes de pratiquer cet art réservé aux hommes. Malheureusement, sans soutien. Et ce, sous prétexte que je n’étais pas encore prête à m’impliquer. Or, l’art ne connaît pas les limites des genres et les tabous. Je tiens à avoir des tenues décentes, respectant la nature de cette danse ».

Dans ce même esprit, Hanaa avait joué. Elle rentre dans un spectacle avec la troupe nationale, intitulé Mask Al-Fetouat (le masque des hommes forts). Le spectacle mettait en scène deux danseurs hommes en habits folkloriques de la Haute-Egypte, qui portent des masques et se battent en duo par terre. « J’ai incarné l’un de ces hommes. Je portais un masque pendant dix minutes d’affilée, tout en bougeant par terre, ce qui affectait le taux d’oxygène dans le sang ».

Hanaa sait maintenir un équilibre dans la vie. Elle a les yeux rivés sur scène, mais en même temps, elle tient son rôle de mère et d’épouse. Elle a deux garçons: Mohamed, 17 ans, et Asser, 9 ans, également danseurs juniors de tannoura.

Chez elle, son look est complètement différent. Son visage est pâle, sans maquillage, ses cheveux sont tirés en arrière, alors que sur scène, elle cherche toujours les tenues extravagantes. « J’ai la chance d’avoir un conjoint très compréhensif et coopératif, lui aussi danseur de tannoura, il s’appelle Mahmoud Chiko. A mes débuts, il me prêtait sa jupe, après avoir terminé son show. C’est lui qui m’a appris à maîtriser la technique de la tannoura, contrairement aux autres collègues qui me mettaient les bâtons dans les roues ».

Avec lui, elle a fondé en 2003 leur propre troupe Chiko et Hana Show. « Qu’on m’invite dans les médias, je considère ça comme un signe de réussite. Cela me permet de créer des liens avec mes fans », conclut Hanaa Mustafa.

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