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Weaam El-Masry : Se libérer par l’art

Névine Lameï, Mardi, 15 février 2022

Plasticienne et enseignante d’arts médiatiques, Weaam El-Masry a acquis en confiance et maturité au fil des ans. Elle représente l’Egypte à la prochaine Biennale de Venise.

Weaam El-Masry

Sélectionnée afin de représenter l’Egypte à la 59e édition de la prestigieuse Biennale de Venise, du 23 avril au 27 novembre prochain, Weaam El-Masry est en phase de préparation. Elle travaille sur son immense installation intitulée Eden Like Garden (jardin d’Eden), aidée par ses deux confrères plasticiens égyptiens Mohamed Shoukry et Ahmed El-Shaer. Il s’agit d’un méga-projet, réalisé à l’aide de nouveaux médias et technologies numériques, de projecteurs tridimensionnels et de programmes informatiques intelligents. L’artiste de 46 ans, qui est également copropriétaire de la galerie Easel and Camera et professeure de Media Art et interactivité à l’université privée MSA, rêve de remporter le Lion d’or de la biennale. «  Eden Like Garden s’inspire du titre de la biennale de cette année, The Milk of Dreams, emprunté à l’oeuvre de la peintre et romancière mexicaine Leonora Carrington (1917-2011), qui évoquait les métamorphoses du corps, le rapport des individus à la technologie, le lien entre les corps et la terre, les mythes de notre époque, etc. Mon installation aborde à son tour des questions existentielles; elle, entre autres, interroge le pouvoir des technologies modernes », indique Weaam El-Masry.

Diplômée de la faculté des arts appliqués de l’Université de Hélouan, où elle a été maître de conférences entre 1999 et 2006, Weaam El-Masry s’avère très audacieuse en traitant le corps humain, elle se permet toute sorte de distorsion et de déformation afin d’illustrer ses idées. Elle n’hésite pas non plus à questionner le rapport parfois conflictuel entre homme et femme, en insistant sur l’égalité des genres.

L’une de ses plus importantes expositions, tenue en septembre 2020 à la galerie Misr, en a fait preuve. Car elle a eu le courage de montrer des corps obèses, peints au crayon noir sur un fond de couleur ocre. Ses corps se voulaient synonyme de liberté, de révolte contre la rigidité sociale. « Peints de manière disproportionnée, en lignes hachurées, ces corps étaient déformés, déchiquetés, fragmentés, comme dans la vie où il y a tant d’inégalités et d’obscurantisme. Souvent, on prive les femmes de leurs droits », souligne El-Masry qui aime bien relever les défis, s’inspirant des idées de Francis Bacon, Lucian Freud, Egon Schiele et Serwan Baran.

Elle dévore les livres de Khalil Gibran et Mohamed Afifi, notamment Taranim Fi Zel Tamara (hymne à l’ombre de Tamara). « Quand l’ironie tourne au mysticisme, cela fait naître en moi un plaisir inouï. Le sujet psychologique et philosophique que traite Afifi dans cet ouvrage contemple la vie et la décrit avec une belle légèreté, non sans ironie », précise-t-elle. Et d’ajouter : « Aux formes rondes et voluptueuses, mes protagonistes femmes ont du volume, elles ont quelque chose de magique. C’est leur poids qui leur attribue de la légèreté et de la grâce. Elles sont des battantes, luttent pour leur survie ».

A un moment donné de sa vie, Weaam a décidé de perde du poids, d’ôter le voile et de demander le divorce. « J’ai senti qu’il était temps de me libérer de mes chaînes, de choisir une nouvelle vie, de dire Non ! », dévoile El-Masry, mère attentionnée de deux garçons. Avec l’âge et le succès professionnel, elle a complètement changé de style. Elle devient plus libre et plus confiante. « Pendant mes études universitaires, je ne savais même pas comment tenir une conversation avec un garçon. J’étais très timide et très conservatrice. Je n’avais pas confiance en moi et je n’appréciais pas mes compétences, je ne me trouvais pas belle! C’est l’art qui m’a permis de me rebeller, de sortir de mon cocon », avoue-t-elle.

Enfant, elle aimait vivre en pleine nature. La verdure, la neige et les chutes d’eau en Syrie, là où elle a vécu avec sa famille depuis 1976, l’enchantaient. Elle se plaisait donc de la vie qu’elle menait à Madaya et Sarghaya, aux alentours de Damas. Ses parents y étaient chefs de sections dans une usine de textile. « Je me souviens du carrelage bleu de ma crèche. J’étais une enfant turbulente et querelleuse, mais assez attentive. L’art n’était pas encore une priorité pour moi. Pourtant, j’aimais bien décorer les plats à table, mixer les fruits et les légumes, en jouant avec les couleurs », raconte Weaam qui, de retour en Egypte à l’âge de 10 ans, poursuit ses études à l’école Al-Orman, à Doqqi.

Matinale, elle aime bien prendre son café dehors. « J’aime la vie simple ! », lance-t-elle. Puis, elle agit suivant le plan de la journée, avec la plus grande efficacité, rencontre des artistes qui vont exposer prochainement dans la galerie qu’elle a cofondée avec son frère, en 2008. « Je suis convaincue que le succès professionnel et l’indépendance économique peuvent à eux seuls sauver les femmes de toute sorte d’exploitation et de soumission ».

En octobre 2020, elle ouvre sa galerie, accueillant 100 oeuvres sculpturales, qu’elle a exposées en plein air au club de golf de Dream Land, sur un terrain verdoyant. Puis en juillet 2021, elle inaugure une nouvelle branche d’Easel and Camera sur l’une des artères de luxe d’Al-Gouna, sur la mer Rouge. « J’expose pour tout le monde, jeune et moins jeune, Egyptien, Arabe ou étranger, c’est la qualité qui prime », affirme El-Masry, une passionnée de nouveaux médias qui économisent temps, efforts et coûts, tout en permettant l’exploration de nouveaux talents.

Sur sa page Facebook, elle affiche fièrement ses photos avec les étudiants. « En enseignant à l’université, je touche de près aux capacités des nouveaux talents, les nouveaux médias constituent leur totem, leur moyen d’exister. Par contre, pour atteindre un monde meilleur, on a besoin autant d’authenticité que de progrès technologique. Il faut combiner les deux, ils sont complémentaires comme le coeur et la raison », souligne Weaam El-Masry qui a été professeure de dessin et de peinture à l’Open Education School de l’Université américaine du Caire de 2007 à 2011, maître de conférences à l’Institut supérieur des arts appliqués au Nouveau Caire en 2006 et professeure à la faculté d’art de l’Université d’Antioquia en Colombie, de juillet à septembre 2012. « A la prison la plus sécurisée de Colombie, j’ai animé des ateliers de dessin au profit des femmes prisonnières. J’étais très touchée de les voir exprimer leurs émotions, leurs souffrances et leurs crimes sur papier. A l’issue de ces ateliers, nous avons tenu une exposition à la galerie de la ville de Medellin », se souvient El-Masry, titulaire en 2007 d’un doctorat en philosophie d’arts appliqués, au titre: « Approche de la structure visuelle dans les media arts ». « C’est grâce à mon mentor, l’artiste-peintre Abou-Bakr Al-Nawawi, que j’ai gagné confiance en moi et en mes compétences. Il m’a aidée à forger ma personnalité », dit El-Masry qui a obtenu plus de 25 prix et bourses en Egypte et à l’étranger, et ce, sans compter les 70 expositions locales et internationales auxquelles elle a participé.

La liste est longue : One-Minute Video Film Festival à Aarau (Suisse, 2008), 5e Biennale internationale d’art contemporain de Pékin (Chine, 2012), 10e Symposium international de Louqsor (Egypte, 2017), 1re Biennale du livre au Musée national de Roumanie (2018), Beirut Art Fair (2018), 4e Forum Maann de l’art contemporain (Tunisie, 2019) et The Sixth International Silk Road Festival au musée provincial des beaux-arts du Shanxi (Chine, 2020). Elle rêve d’y ajouter la Biennale de Venise.

Jalons:

1976 : Naissance au Caire.

2011 2013 : Cheffe de projet à la Fondation culturelle suisse au Caire.

2014 : Conseillère du ministre de la Culture pour les subventions et le développement des ressources.

2009 : Commissaire du pavillon égyptien à la Biennale Cuenca en Equateur. 

2021 : Participation à l’exposition Cairo International Art District.

 

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