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Adel Boulad : Le bon samaritain du bâton de combat égyptien

May Sélim, Lundi, 07 février 2022

Coach d’entreprise, mais aussi spécialiste d’arts martiaux et entraîneur de tahtib (Bâton de combat égyptien), Adel Boulad a eu un rôle important quant au classement de cette pratique comme patrimoine culturel immatériel de l’Unesco en 2016.

Adel Boulad

Il y a un mois environ, il était au Caire en train de superviser les activités de son équipe d’entraîneurs du Modern Tahtib et les ateliers tenus avec les nouveaux participants. Et ce, dans l’objectif de redorer le blason de cette pratique traditionnelle qui remonte à l’Egypte Ancienne, considérée aujourd’hui comme folklorique. C’est l’Egyptien résidant en France, fondateur du Modern Tahtib.

Professeur d’arts martiaux, coach international d’entreprise et fondateur du Performance & Leadership Institute (l’Institut de Performance et Leadership, PLI), Adel Boulad vit essentiellement en France. Persévérant, il veut développer l’art ancestral du bâton. « Le tahtib fait partie des arts martiaux anciens. Il était exercé depuis l’Egypte Ancienne. C’est un sport essentiel pour apprendre le contrôle de soi et mieux gérer la relation avec l’autre », estime Boulad sérieusement.

Mais, le tahtib n’est-il pas une forme de danse folklorique ? Boulad rejette complètement cette idée. « Pendant plus de 30 ans, je me suis éloigné du tahtib car j’avais en tête cette image de danse folklorique et traditionnelle ». Pour lui, c’est une image faussée due aux changements des conditions de vie en Egypte. Le tahtib est un art sportif bien plus profond. « Un jour, je passais par les tombes de Béni Hassan, en Haute-Egypte. J’ai découvert les dessins sur les murs résumant des scènes représentant la danse du bâton. Les gardiens des tombes m’ont expliqué les détails et les significations de ces dessins ». Le site de Béni Hassan, à 18 kilomètres au sud de Minya, réunit sur la rive droite du Nil un ensemble de sépultures princières datant du Moyen Empire.

Les dessins prouvent les origines martiales des joutes au bâton ou « tahtib ». Ce qui en ferait le plus vieil art martial. Adel Boulad a fait ses recherches et a rencontré plusieurs maîtres du genre, vivant surtout en Haute-Egypte, certains sont d’ailleurs originaires de la Nubie. A travers son association sportive d’arts martiaux, Seiza, fondée à Paris en 1978, il lance des stages de formation portant sur le tahtib depuis l’an 2000. Il enseigne la discipline du bâton, tout en continuant à se former luimême en Egypte, auprès des derniers grands maîtres. Mais son objectif ne se limite pas à ressusciter cet art martial à moitié oublié. Il s’engage aussi à le moderniser et travaille à la reconnaissance de ce patrimoine par le gouvernement égyptien.

Cette démarche a d’ailleurs abouti, en 2016, à l’inscription du tahtib en tant que patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. « Le chemin était assez difficile. Dans ce dossier, j’ai collaboré avec le ministère égyptien de la Culture et celui de la Jeunesse et du Sport. J’ai organisé en 2017 le premier championnat du combat du bâton à Paris et au Caire ».

Plus tard, les activités concernant le développement du tahtib en Egypte comme sport ont été négligées. A défaut d’intérêt et à cause de la bureaucratie, les ministères égyptiens n’ont plus soutenu le projet ambitieux de Boulad. « Malgré les dépenses, les va-et-vient entre Le Caire et Paris, le travail sur le modern tahtib, après 2017, rien n’a été fait ». Cependant, Boulad ne s’est pas découragé, il oeuvre à faire passer le « modern tahtib » aux Jeux olympiques 2032 ou ceux de 2036. Et pour ce faire, cet art martial doit être répandu et reconnu dans 40 pays sur les trois continents, à travers les écoles et les clubs sportifs.

Jusqu’à présent, de nombreux groupes d’entraîneurs et d’étudiants ont été formés en France, au Royaume-Uni, en République tchèque, en Italie, en Suisse, au Canada, en Amérique du Nord et au Mexique. En avril, puis en juin prochains, Boulad se dirigera vers l’Argentine et la Russie afin de tenir d’autres ateliers de formation.

En Egypte, avec son équipe d’entraîneurs accrédités, Hani Hassan, Achraf Kodak, Nasser Mahmoud et d’autres, les ateliers de formation se poursuivent. « Si vous voulez pratiquer le modern tahtib, il suffit de prendre le métro à destination de Sakanate Al-Maadi, faire une marche de 15 minutes et aller au club 7 s’entraîner avec le capitaine Nasser ».

Le jeu est ouvert à tout public.

Né à Ismaïliya, Adel a passé son enfance dans la ville voisine de Port- Saïd. Son père a des origines syriennes. Sa mère est issue de la Haute-Egypte. « Mon père travaillait au Canal de Suez, participait souvent aux manifestations et aux activités visant à lutter contre le colonialisme. Il a constaté que l’Egypte ne serait plus la terre accueillante pour ses enfants, surtout à partir des années 1960. Pourquoi le panarabisme nassérien est-il basé sur la religion musulmane ? N’y a-til pas d’autres points communs entre les pays arabes ? », s’interroge-t-il. Son père a opté pour l’émigration vers la France. « Dès notre arrivée, mon père tombait souvent malade pendant l’hiver. Craignant sa mort, mon frère aîné et moi-même, nous avons voulu finir rapidement nos études et travailler afin de subvenir aux besoins de la famille. J’aimais les sciences, je voulais être chirurgien, mais c’était une longue démarche à faire. Donc, j’ai étudié les sciences physiques ». Avec un diplôme, deux maîtrises et un doctorat, Boulad est devenu chercheur et professeur d’université. « J’ai travaillé avec Claude Allègre, mais peu après j’ai démissionné. J’étais à la recherche d’une passion plus forte ».

Adel Boulad s’est lancé dans une autre carrière, relative au monde des entreprises et du coaching. Motivé par les principes des arts martiaux, il voulait aider les autres. « Dans les arts martiaux et le combat du bâton, il y a toujours la technique du changement d’angle. Ce changement d’angle est un changement de relation avec l’autre ». Cette flexibilité lui permet de respecter ses frontières et celles de l’Autre. Ainsi, il a travaillé comme manager d’entreprise dans de différentes sociétés internationales.

Dans son ouvrage Le Tabou de l’entrisme islamique en entreprise : Guide du Manager, paru aux éditions VA, il traite des problèmes des sociétés face aux pratiques des fonctionnaires activistes islamistes. « Les musulmans en France ou en Europe n’ont pas besoin d’avoir des pratiques religieuses au travail. Les activistes le font pour d’autres visées. Moi, je ne fais pas de la politique. Je tente simplement de rappeler les managers dans les entreprises de revenir à leur travail et aux règlements de base sans faire ni des confrontations ni des accommodements avec la tendance islamiste qui crée souvent une sorte de clivage dans le travail d’équipe et détruit l’esprit de la diversité ».

De cette manière, le rapport entre les deux est plutôt professionnel, et ne tombe plus dans le piège de la religion. Après une grande expérience dans le coaching, Adel Boulad a fondé, en 2001, sa propre boîte, PLI. Un aventurier ? Non, au contraire et il le dit à haute voix. « Pas du tout, je ne suis pas un aventurier. Je suis très prudent, j’ai souvent peur aussi. On ne quitte pas un confort pareil pour l’aventure. C’est que j’ai senti l’attraction de la valeur ajoutée que m’a donnée le sentiment de force. C’est de l’inspiration ».

Un homme inspiré par le travail et l’engagement, voilà ce qu’il est. Tout s’effectue d’abord dans sa tête. « J’ai démissionné de mon poste universitaire parce que j’ai vu l’avenir dans le coaching. PLI a été créée après 20 ans de travail. J’ai mis une dizaine d’années pour bien réfléchir un projet concret sur le tahtib moderne, que j’ai présenté au gouvernement égyptien », dit-il. Et d’ajouter : « Voyezvous les arts martiaux comme un principe de vie ? Quelques jours après la naissance de ma fille Marlène, je l’ai mise dans son porte-bébé et je suis parti faire de l’art martial. Durant mes voyages de travail, j’ai toujours sur moi une tenue sportive pour pouvoir m’exercer. Selon les dates et les horaires de mes exercices, j’organise ma vie ».

Comme moyen de méditation et de concentration, Adel Boulad exerce de temps à autre une pratique ancestrale, dans le sud de la France, à savoir la fabrication des lames damas. « Boulad signifie foulaz (acier). La fabrication des lames est une pratique ancestrale syrienne et son nom damas est emprunté à la capitale Damas. Pour moi, c’est une passion qui exige beaucoup de prudence », lance-t-il en souriant et en nous montrant les photos de ses créations avec grande fierté.

 

Adel Boulad : Le bon samaritain de la danse du baton
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