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D’un homme à l’autre

May Sélim, Mercredi, 07 août 2013

Comédien et conteur, Sayed Ragab est cette année la vedette omniprésente des feuilletons du Ramadan. Son habilité à changer de peau suivant les rôles incarnés parvient à donner aux plus vilains personnages des aspects touchants.

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Ce jour-là, il avait fini de tourner le matin et profitait de son temps libre après la rupture du jeûne pour regarder quelques feuilletons du Ramadan avec sa femme. Il cherche à évaluer sa performance. Car il joue Hamada Ghézlane dans Moga hara (vague de chaleur), Al-Balaouti dans Pharaon, Bahr dans Assia et Zeitoun dans Taht al-ard (sous la terre). Quinquagénaire à la voix rauque et la peau mate, au visage très égyptien, il est en fait un peu « Monsieur tout le monde ». Mais Sayed Ragab réussit à attirer l’attention dans ses rôles, qu’ils soient principaux ou secondaires. Il change de peau d’une oeuvre à l’autre sans jamais perdre le fil avec le public. Et des fois sa jeune fille Basma l’interpelle : « Tu m’as fait pleurer, dans ce feuilleton ».

Ragab joue avec passion. « Je savais que ces 4 feuilletons seraient diffusés pendant le Ramadan », lance-t-il, lui qui se sait capable de s’imposer et gagner du terrain en misant toujours sur l’humain. Son rôle principal dans Moga hara en témoigne. « Ghézlane est un proxénète affrontant le détective Aagati. C’est aussi un père qui aime ses enfants, un fils qui adore sa mère et un homme voluptueux. Il garde en lui tous les sentiments humains », dit Sayed Ragab. Il aime nous fait découvrir les côtés positifs des « vilains » et nous pousse même à sympathiser avec eux.

Dans Taht al-ard, Zeitoun est un homme de main qui manipule les autres, par sa force et son argent. Dans Assia, Bahr vit dans son propre monde, un homme fort qui cache en lui des sentiments et des émotions très touchants. Quant à son tout petit rôle d’Al-Balaouti dans Pharaon, il constitue un tournant dans le déroulement dramatique. Al-Balaouti est le rival du héros qui bouscule les événements.

Cette variété de rôles présentés en même temps sur les écrans comble le comédien et conteur. Il a l’habitude, durant ses soirées de contes de 15 à 30 minutes, de camper plusieurs rôles d’affilée. De quoi faire voyager dans le temps et l’espace. Tour à tour, Ragab se veut narrateur, puis héros de l’histoire racontée … Tantôt il est l’adjuvant d’un couple amoureux, tantôt son adversaire. On change de couleur comme le caméléon.

Parfois, il s’adresse au public, comme cette soirée au centre culturel Al-Saqia ou à travers d’autres espaces réservés au théâtre indépendant. L’ambiance est conviviale et les contes folkloriques vont bon train. Aujourd’hui, avec un emploi du temps surchargé à cause des tournages, les soirées de contes lui manquent beaucoup. Pourtant, la narration est devenue un rite de tous les jours. « J’aime raconter chez moi, même tout seul au balcon. J’écoute ma voix et développe mes personnages. Narrer est toujours un bel exercice pour un comédien », explique Ragab, qui se considère comme un comédien dans l’âme.

Issu d’une famille conservatrice, il a été forcé d’étudier l’ingénierie : « Je me suis soumis à la volonté de mon père. Je n’avais pas le choix ». Petit à petit, un autre monde s’ouvre à lui : le théâtre. « Un jour, un ami m’a invité à une répétition de théâtre au parti de gauche, le Rassemblement (tagammoe). Puis, il m’a posé la question : Tu aimes jouer, non ? Il savait que j’imitais très bien mes professeurs », souligne-t-il. Un grand sourire se dessine sur ses lèvres, ses yeux pétillent à ces mots. Puis, il évoque le souvenir de sa première apparition sur scène : « Evidemment, la première pièce restera gravée dans ma mémoire. C’était Hekayet belad Al-Namnam, mise en scène par Mohamad Abdel-Hadi. J’y tenais un petit rôle et ne prononçais qu’un seul mot : Bien entendu ». Sayed rit de plein coeur. Le plaisir qui l’animait ce jour-là l’a transformé en un vrai fan du théâtre du Rassemblement, sans jamais devenir membre du parti. Le jeune Sayed Ragab se trouvait là partagé entre l’art théâtral et les idées révolutionnaires. Embauché par la société Nasr pour la fabrication de voitures, Ragab ne s’est guère éloigné à l’époque de sa passion. « Au bureau, je regroupais mes collègues pour leur présenter une narration », dit-il.

Ragab, le comédien, s’intéresse précisément au théâtre indépendant. C’est là qu’il se sent libre. « Jouer dans Notre mère l’ogresse, montée par Menha Al-Batraoui au théâtre de la troupe ambulante, rue Ramsès, m’a mis sur le bon chemin ». Un jour, après le spectacle, le metteur en scène, Hassan Al-Grétli, vient voir Sayed Ragab et lui propose de rejoindre sa nouvelle formation théâtrale. « Il était intelligent. Le lendemain, j’ai trouvé que cette nouvelle compagnie regroupait tous mes amis du théâtre indépendant : Abla Kamel, Ahmad Kamal et d’autres ». « Je ne voulais pas être embauché comme acteur dans un théâtre de l’Etat. A l’époque, je ne voulais pas gagner mon pain en tant que comédien. J’insistais à être libre », estime-t-il, sans regret.

Dans sa quête de liberté, Ragab s’engage politiquement auprès d’organisations révolutionnaires secrètes de gauche. Il fut arrêté et condamné à 3 ans de prison. « Le jeu me manquait beaucoup … Je me sentais mourir », raconte-t-il. Après, il a fallu trancher : « Je suis comédien, je joue. Côté politique, je suis de tous les courants révolutionnaires ».

Le 25 janvier 2011, Sayed Ragab est sur la place Tahrir. « J’étais jaloux des jeunes qui ont déclenché la révolution. J’ai voulu être avec eux dès le début », dit-il. Mais le souffle d’espoir a été rapidement avorté durant la période de transition. Sayed Ragab se méfiait aussi dès le départ du régime des islamistes. Il l’a dit ouvertement : « On ne peut pas faire confiance aux islamistes. Il faut se méfier de tout régime fondé sur la religion. La preuve est ce qu’on a vécu l’an dernier ». Pour lui, le 30 juin 2013 marque la fin de quelque chose, un nouveau début : « N’importe quel autre régime sera meilleur que celui des islamistes ».

Aux débuts des années 1990 et après avoir été libéré de prison, le hasard a fait son jeu. « Par pure coïncidence, j’ai croisé Hassan Al-Grétli de nouveau. Il m’a proposé de jouer avec lui dans sa compagnie Al-Warcha (l’atelier) », se souvient-il.

Ragab a travaillé avec Al-Warcha dans différents spectacles et dans des tournées internationales. Il a suivi de multiples ateliers de formation et a beaucoup appris. Al-Warcha était presque une école théâtrale en continu. Mais quelques années plus tard, les productions théâtrales se sont faites de plus en plus rares. Et Sayed Ragab s’est trouvé « assoiffé de jouer sur les planches ». Que faire alors ? Il écrit des récits et des contes, afin de créer son propre jeu … « L’écriture a toujours été pour moi un moyen d’expression personnelle. Je note mes pensées et rédige des nouvelles, sans chercher à les publier », indique-t-il.

Son expérience avec l’écriture du scénario du film L’Envie a été différente. A l’origine, L’Envie n’était qu’une nouvelle écrite au début de l’an 2000, inspirée de la vie d’une femme rencontrée par Sayed : « Je voyais en cette nouvelle une belle matière pour un scénario de cinéma. Mais personne ne s’y intéressait. Donc, je l’ai fait moi-même ». La nouvelle a plu à l’un de ses amis, qui lui a proposé de la traduire vers l’anglais puis de l’envoyer au concours World Without Borders. « J’ai reçu une lettre me félicitant d’avoir gagné le concours et me proposant de transformer la nouvelle en un roman », se rappelle l’auteur.

Ragab acquiert de la confiance et décide d’écrire le scénario de L’Envie. Il décide de suivre des cours d’écriture cinématographique et étudie plusieurs fictions. En 2009, le scénario est prêt et Sayed Ragab le propose à divers réalisateurs. L’oeuvre, un mélodrame, reçoit le prix du meilleur film au Festival international du film du Caire en 2010. Et malgré son succès, Sayed Ragab confie : « Je suis plus critique à l’égard du film. Je ne peux pas nier que c’est un beau film et que tout le monde a joué avec brio, mais je suis peut-être un peu trop idéaliste. Je pense que l’auteur et le réalisateur doivent être en entente constante, voire en parfaite harmonie pour que le film porte leurs deux visions ».

Après un coup de fil, sa femme vient déclarer : « J’ai une bonne nouvelle pour toi, mon cher : le tournage de tes scènes est fini ». Il aura donc quelques jours de repos avant d’entamer le tournage d’un nouveau film devant Mohamad Ramadan, et de retrouver les planches avec une mise en scène d’Ahmad Al-Attar. Pour l’heure, il est temps de sortir Touta, sa chienne, et de jouer un peu avec elle au ballon.

Jalons :

1956 : Naissance au Caire.

1993 : Prix de la meilleure interprétation masculine au Festival international du théâtre expérimental du Caire pour son rôle dans Ghazir al-leil.

2007 : Prix de la meilleure interprétation masculine au Festival international du théâtre expérimental du Caire pour son rôle dans la pièce Fuck Darwin mise en scène par Ahmad Al-Attar.

2009 : Scénario du film L’Envie.

2013 : Joue Un Lapin blanc, un lapin rouge au festival D-CAF (Festival du centre-ville pour les arts contemporains).

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