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Noha Fekry : Libre comme l’air

Névine Lameï, Mercredi, 09 décembre 2020

La chanteuse égyp­tienne de jazz et d’art rock arabe Noha Fekry a réussi à se frayer une place en peu de temps sur la scène musicale locale. Après avoir commencé une car­rière dans le domaine du développement, elle quitte tout pour se dédier entièrement à la musique. Un pari réussi.

Noha Fekry

Elle a une voix de soprano, dotée d’une belle texture mélodieuse. C’est la chanteuse, compositrice et parolière Noha Fekry, qui vient de se produire avec succès à la 12e édition du Festival international de jazz du Caire, accompagnée à la guitare par le musicien croate virtuose Elvis Stanic. Ils ont interprété une musique plurielle, spontanée et très ouverte sur les autres genres. De quoi avoir ravi le public. « Le jazz parle de la vie. Il porte des influences indiennes, azer­baïdjanaises, turques et arabes. Le festival attire les jeunes, les stimule à explorer une musique qui s’adresse à l’émotion et traverse les frontières », dit la chanteuse. Pour la soirée de clôture, elle a surtout repris des chansons arabes très connues en leur attribuant un accent jazzy, telles Fil Al-Qalb Gharam (dans le coeur, une passion) de Mohamad Abdel-Mottaleb et Ana Léhabibi (je suis à mon chéri) de Faïrouz et les frères Rahbani, ainsi que Brazilian Like du pianiste français Michel Petrucciani et Don’t Rush me de Taylor Dayne.

D’un concert à l’autre, elle se produit spora­diquement à Saqqiet El Sawy, à l’espace Room, au Centre culturel des Jésuites, au Festival international de jazz du Caire à l’AUC et, régulièrement, tous les mercredis et vendre­dis à un hôtel cinq étoiles au bord du Nil à Garden City et au Nouveau Caire. Sa voix suave, d’une grande agilité, l’aide à faire des glissandos rapides, des arpèges, des gammes ascendantes et descendantes, tout en conser­vant justesse, dynamisme et plénitude.

Née au Caire, dans le quartier d’Héliopolis, Noha Fekry est une ancienne élève de l’école anglaise des Arméniens catholiques, située à la rue Al-Merghani. La maison de ses parents se trouve juste en face de cet établissement réputé pour son éducation assez stricte. « Dans le temps, Héliopolis était beaucoup plus calme. J’éprouvais un grand plaisir à jouer dans la rue avec les voisines. J’ai appris toute seule à faire du vélo. Je me promenais dans le vent en toute liberté en ne pensant à rien », se rappelle Noha Fekry. Et d’ajouter, en faisant appel à ses mémoires d’écolière : « La religieuse qui m’a le plus influencée était soeur Serena, notre pro­fesseure de religion chrétienne. Elle était très différente des autres, très souriante, débor­dante d’énergie et d’enthousiasme. Elle nous racontait souvent des histoires personnelles, qui suscitaient notre admiration : comment elle a eu un accident mortel et a failli perdre la vie, mais grâce à Dieu elle a pu se remettre et a décidé de devenir une religieuse. Soeur Serena a toujours été pour moi un symbole de foi et de défi ». En se rappelant l’ambiance de Noël quand elle était élève, elle ajoute : « Soeur Serena nous apportait des papiers imprimés avec les chants de Noël. Je les connaissais plus ou moins par coeur grâce à mes parents, con­trairement à la plupart de mes camarades de classe qui venaient de les découvrir. C’est tou­jours soeur Serena qui a découvert que j’avais une belle voix ».

La petite Noha a grandi dans une maison passionnée de musique. Son grand-père pater­nel, Fouad Yaacoub, jouait au luth. Il avait lui aussi une très belle voix et organisait un salon culturel chez lui dans le quartier de Choubra, où il invitait les chanteurs et les musiciens de l’époque, dont Chadia et Abdel-Halim Hafez.

Ensuite, le père de Noha, l’ingénieur Fekry Fouad, s’est initié en autodidacte à la musique, jouant au piano, à l’accordéon et à l’harmonica. Noha écoutait donc chez elle beaucoup de chansons de Faïrouz et des frères Rahbani, ainsi que pas mal d’oeuvres arabes classiques, à travers les films en noir et blanc. Durant son adolescence, elle est vite devenue fan de Whitney Houston et de musique pop. « Whitney Houston a une voix très endurante et un belting puissant », estime Noha Fekry.

Cette dernière a appris à mieux contrôler le souffle et les nuances en chantant à l’église dès sa tendre enfance. « Mon père est le leader de la chorale de l’église évangélique, au quartier cairote de Faggala. Avec sa chorale, il s’est toujours préparé à célébrer Noël et Pâques, avec des cantates qui ne comportent aucun aspect théâtral ni dramatique : la priorité est donnée à l’expression mise en musique », ajoute Noha, qui a été dans les années 1980 membre de la célèbre chorale égyptienne Better Life. C’est grâce à cette formation musi­cale qu’elle a pu participer à une série d’albums au titre de Rambo wa Temtem, avec des chan­sons de chorale pour enfants. « Mon premier concert avec la chorale Better Life était à l’âge de 5 ans, au théâtre de l’église évangélique à Faggala. Ma mère me raconte que j’ai excellé durant mon petit solo. Elle me répète que j’avais déjà une forte personnalité sur scène. Encore enfant, j’agissais en indépendance », souligne Noha Fekry, étant la seule de sa famille à faire carrière pro­fessionnelle dans le domaine de la musique.

« Tout genre de musique m’enchante, notamment les musiques classique, arabe ou occidentale, le chant lyrique, la musique alternative, le jazz, le pop, l’art rock. J’adore les géants, tels Faïrouz, Oum Kalsoum, Abdel-Mottaleb, etc. Dans le temps, avant d’entamer ma carrière musicale, je ne voulais pas me restreindre à une couleur musicale particulière, mais plutôt me donner le temps de trouver ce qui me plaît réellement. Je me laissais entraîner par la musique, instinctivement, par l’étoffe étendue du jazz, par l’Ambient rock, le rock expérimen­tal et l’art rock d’une grande liberté. Toutes ces musiques m’ont influencée », déclare Noha Fekry. La prédominance des nappes et l’absence du beat l’enchantent. Elle se laisse aller avec le vent. « Je suis comme tout être humain qui vit pleinement ses états d’âme tout en étant calme, énergique, pensif, apathique, à tour de rôle », précise Noha Fekry, qui a fini par fonder le groupe musical Janan en 2017.

Le répertoire de celui-ci regroupe essentiel­lement du pop-art rock arabe, avec notamment de nouvelles chansons dont elle a signé elle-même les paroles et la musique. Des chansons interprétées en arabe, sur des mélodies occi­dentales, incrustées de quelques airs de musique arabe. « Le mot Janan veut dire l’essence des choses, c’est le noyau du coeur, un nom qui va de pair avec la musique qu’on joue. Le groupe présente aussi des réarrange­ments jazzy des chansons de Faïrouz, de Leïla Mourad, de Abdel-Wahab, de Abdel-Halim, de Abdel-Mottaleb et d’autres », indique-t-elle.

La première fois qu’elle chante devant un large public, c’est à Saqqiet El Sawy, en 2008, avec la troupe The Riff Band. C’est avec cette troupe qu’elle a fait ses premiers pas dans le monde professionnel, chantant des standards classiques de jazz du Great Americain Songbook et des airs nostalgiques au style Big Band. « J’ai continué à chanter avec The Riff Band jusqu’en 2016. J’ai fait connaissance avec les membres de la troupe, par pur hasard, en assistant à l’un de leurs con­certs », raconte la chanteuse, se rappelant notamment le ténor Sobhi Bedeir, son mentor depuis 2003, et le pianiste Rashad Fahim. Puis, Noha Fekry s’est jointe aussi au Cairo Celebration Choir, dirigé et créé par le mae­stro-compositeur Nayer Nagui.

En 2003, elle obtient son diplôme à la fac­ulté d’économie et de sciences politiques de l’Université du Caire. Mais aussi durant cette même année, elle a décidé de se consacrer davantage à la musique. « Avant de choisir de faire des études en économie, j’étais intéres­sée par le champ des médias, j’aimais la com­munication et la culture, mais aussi la psy­chologie. Je n’avais pas encore prévu de m’engager en musique. Mes parents voulaient que je termine d’abord mes études universita­ires, avant de penser à autre chose. Tout semblait bien calculé ».

Le diplôme en poche, Noha Fekry travailla à l’Agence américaine pour le développement international (USAID), dont le bureau se trouve à Maadi, se penchant sur les questions de démocratie et des droits de l’homme. « Beaucoup de gens étaient surpris quand j’avais pris la décision de tout quitter pour faire carrière en musique, mais rien n’équivaut le fait de pratiquer ce qu’on aime. La musique me procure du plaisir, me libère, me permet de m’exprimer pleinement. Elle me confronte aux mondes d’autres artistes et musiciens. C’est toute sa magie ».

En quête inlassable de tout ce qui est dif­férent, Noha Fekry lance un quartet de jazz qui porte son nom, en 2016, avec Mina Nashaat au saxophone, Ehab Badr à la basse guitare et Rami Attallah au piano. Et ce, après avoir sorti, en 2015, un premier album avec le pianiste Rami Attallah, sous le titre A Conversation. Dans celui-ci, ils ont repris des standards mon­diaux de jazz ainsi que des oeuvres arabes, façon jazzy. Aujourd’hui, elle prépare un sec­ond album, avec la troupe Janan, qui sera prochainement sur le marché. Connue par ses chansons Al-Echq Hala (la passion est un état d’âme), Bab Ahlamak (la porte de tes rêves), Lahza (moment), Antom (vous) ..., Noha Fekry se prépare actuellement à se produire très pro­chainement avec sa troupe Janan au Centre culturel des Jésuites à Alexandrie.

Jalons

Juillet … : Naissance au Caire.

1999 : Baccalauréat de l’établissement des Arméniens catholiques à Héliopolis.

2003 : Diplôme de la faculté d’économie et de sciences politiques de l'Université du Caire.

2013 : Collaboration avec Ziad Rahbani, durant la 5e édition du Festival du Caire pour la musique jazz.

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