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Rasha Samir : L’engagement par la plume

Rania Hassanein, Mercredi, 12 août 2020

Ecrivaine et dentiste, Rasha Samir a toujours donné la parole aux femmes dans ses romans et nouvelles et tente même de faire parler les hommes. Elle est l’auteure d’un best-seller,Gawari Al-Echq (esclaves de l’amour), aujourd’hui à sa 13e édition.

Rasha Samir

L’écrivaine Rasha Samir est tout sourire. Son appartement reflète bien sa personnalité. Un décor oriental, avec des touches asiatiques, des peintures et des meubles qui viennent d’Iran, notamment Ispahan, et d’Inde, que sa mère lui a offerts … bref, le tout ressemble à un boudoir des Mille et une nuits.

Ecrivaine en vogue, elle a signé une dizaine d’oeuvres littéraires, allant des recueils de nouvelles aux romans, qui se caractérisent par une écriture simple, assez poétique, élaborant les sentiments à la fois féminins et masculins. De quoi lui permettre de gagner les coeurs d’un lectorat de plus en plus large. D’ailleurs, son roman Gawari Al-Echq (esclaves de l’amour), publié en 2014 aux éditions Al-Dar Al-Arabiya Lil Kitab, figure toujours sur la liste des best-sellers.

Ses penchants littéraires remontent à son âge tendre. A 14 ans déjà, elle a commencé à rédiger quelques petites notes ou billets traduisant sa pensée. « Enfant, je rêvais de devenir dentiste et en même temps romancière. Je signais même mes premiers essais d’écriture en précisant la dentiste et écrivaine Rasha Samir avant de les offrir à mes camarades de classe », raconte-t-elle. Influencée tout d’abord par sa mère qui continue à la soutenir et à l’inspirer, elle lui doit beaucoup. « C’est elle qui m’encourageait à lire. Durant mon adolescence, elle m’a prêté le roman d’Ihsane Abdel-Qoddous Ana Horra (je suis libre), pour mieux cerner l’idée de la liberté », poursuit-t-elle. Ce roman était jugé trop audacieux à l’époque de sa publication au début des années 1950, néanmoins, ce fut le livre de chevet des jeunes filles dans le temps. « Ma mère est toujours ma première lectrice et mon mentor ; elle m’aide à prendre toute décision qui se rapporte à mon avenir, ma carrière académique et artistique », avoue l’écrivaine.

C’est par pure coïncidence qu’elle a rencontré Soheir Ali, une amie de la famille et directrice de cabinet de Samir Sarhane, qui a géré pendant longtemps l’Organisme général du livre, notamment dans les années 1990. Ce dernier l’a aidée à sortir son premier recueil de nouvelles Hawadite Arafa (les contes de Arafa), en 1994. A partir de cette date rien n’était plus comme avant, puisqu’elle a alterné sa carrière d’écrivaine et de dentiste. Bref, elle a concrétisé son rêve d’enfance.

« J’ai continué à pratiquer en tant que dentiste et j’ai même préparé mon master. J’adore ce métier, c’est un domaine très technique en lien étroit avec l’esthétisme. Il me donne l’occasion de fréquenter une variété de gens et de discuter avec eux sur des sujets très variés. Ils dévoilent même parfois leurs sentiments d’angoisse ou de joie. Cela m’inspire d’une manière ou d’une autre », explique Rasha Samir.

Elle a été influencée par les romans d’Ihsane Abdel-Qoddous (1919-1990) tant au niveau du style que du choix des sujets. Le fils de cet écrivain de renom lui a d’ailleurs demandé de s’occuper du salon littéraire qui porte le nom de son père. Chose qu’elle a tout de suite acceptée, afin de rendre hommage à son idole. En même temps, elle anime un autre salon littéraire, à la demande de la librairie Diwan, et elle écrit des articles pour la presse.

« L’une des nouvelles de mon recueil Al-Hob Khalf Al-Machrabiya (l’amour derrière un moucharabieh) a été transformée en une oeuvre dramatique, alors c’est ainsi que j’ai été découverte par Mohamed Rashad, directeur de la revue Sabah Al-Kheir. Celui-ci a aimé mon style et m’a proposé d’écrire des articles pour sa revue, c’était il y a quinze ans environ. Depuis, je collabore avec plusieurs journaux égyptiens ».

Classée souvent comme auteure féministe, elle avoue qu’elle l’était à ses débuts. Son roman Banate fi Hikayat (anecdotes de jeunes filles), publié en 2012, en était le parfait exemple. Il s’adressait en premier lieu aux adolescentes et aux jeunes femmes dépressives. Cependant, elle a rompu avec cette classification dans ses deux dernières oeuvres Saälqak Honak (je vais te rencontrer là-bas) et Lil Qalb Marsa Akhir (le débarcadère du coeur). Là, ses personnages masculins dévoilent tour à tour leurs sentiments, en toute sincérité. « Je pense même écrire des anecdotes de jeunes hommes, comme je l’ai fait pour les filles, pourquoi pas ? ».

Il y a quatre ans, la chaîne satellite panarabe MBC a acheté les droits de son roman Gawari Al-Echq, publié en 2014, afin de le transformer en feuilleton. Néanmoins, la crise financière puis la crise du coronavirus ont ralenti la production, surtout que l’oeuvre nécessite un budget colossal. Gawari Al-Echq est aujourd’hui à sa 13e édition, c’est la première expérience de l’écrivaine dans le domaine du roman sociohistorique. Elle y relate l’histoire de quatre femmes, soit les générations différentes d’une même famille, exprimant leurs défis et les obstacles sociétaux qui se dressent sur leur chemin. Les événements commencent à l’époque mamelouke, et s’enchaînent jusqu’à l’avènement de la pensée wahhabite et l’ouverture économique du temps de Sadate. « J’ai été influencée par l’Egyptienne Aliaa Al-Mahdi qui a participé à une manifestation organisée par le groupe Femen, qui défend les droits des femmes, en montrant leurs seins nus, avec des slogans écrits sur leurs corps. En fait, elle a défilé avec d’autres jeunes femmes en Suisse, et a affiché des slogans contre la pensée des Frères musulmans, réclamant la laïcité et la liberté. Cette image m’a inspirée, ça m’a rappelé le harem d’autrefois, lorsqu’on obligeait les femmes à s’exhiber nues, pour être vendues comme esclaves du sultan », souligne Rasha Samir.

Après le succès de Gawari Al-Echq, l’écrivaine se lance dans une nouvelle aventure. Elle décide de toucher à une autre société conservatrice qui prive la femme de ses droits fondamentaux. Influencée par la lecture des oeuvres littéraires iraniennes qui décrivent les conditions des femmes là-bas, elle commence un travail de documentation qui a duré un peu plus de trois ans. Elle a également interviewé des femmes iraniennes qui vivent en Egypte, et ce, dans le but de tisser les événements de son roman Saälqak Honak, sorti en 2017, toujours chez la même maison d’édition.

Elle nous livre alors une description détaillée des divers aspects de la ville d’Ispahan ainsi que d’autres villes iraniennes. Elle évoque les us et les coutumes, les fêtes, donnant l’impression d’être tout à fait familière avec les lieux.

L’écrivaine aime changer, aborder de nouveaux sujets, de nouveaux genres d’écritures littéraires. En 2013, elle collabore avec l’écrivain Hisham Al-Khishen, afin de publier le recueil de nouvelles Duetto. Une belle expérience, qu’elle a beaucoup appréciée, permettant aux auteurs de s’exprimer à deux et de livrer chacun son point de vue.

Par ailleurs, son sens de l’humour lui a permis d’écrire un recueil de nouvelles sarcastiques intitulé Yaani eih Raguel (que veut dire homme) paru en 2019 chez Al-Dar Al-Masriya Al-Lobnaniya. Celui-ci lui a valu un grand succès auprès du lectorat féminin. Et cette année, elle a publié un roman socioromantique Lil Qalb Marsa Akhir (le débarcadère du coeur), qui en est aujourd’hui à sa deuxième publication, bien qu’on soit dans une période de récession à cause du confinement. Elle y esquisse les vies de cinq personnages, femmes et hommes, en quête de sérénité et de tranquillité, qui sont à la recherche d’eux-mêmes.

L’écrivaine qui a été nominée aux prix du Booker arabe et celui d’Al-Cheikh Zayed n’a jamais été finaliste. « Je respecte plus le Booker international, je trouve qu’il est plus professionnel, tandis que le Booker arabe et les prix de l’Etat s’appuient sur des critères partiaux », fait-elle remarquer. Et d’ajouter : « Un vrai écrivain a un rôle culturel à remplir auprès de la société. Je ne cherche pas à cumuler les livres, sans avoir un impact sur les gens. Il faut essayer de faire face à tout ce qui est superficiel et présenter aux nouvelles générations des oeuvres littéraires de qualité, leur faire connaître les grands écrivains. C’est un peu la mission que je me suis attribuée. Et les salons littéraires que j’anime me permettent de le faire », conclut Rasha Samir.

Jalons

1971 : Naissance au Caire.

1993 : Diplôme de la faculté de médecine.

2000 : Master en dentisterie, de l’Université du Caire.

1994 : Premier recueil de nouvelles Hawadite Arafa, éditions Organisme du livre.

2014 : Publication de son best-seller Gawari Al-Echq (esclaves de l’amour).

2020 : Publication de son dernier roman Lil Qalb Marsa Akhir (le débarcadère du coeur).

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