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Hana Al-Saguini : Nostalgique du temps qui passe

Névine Lameï, Lundi, 25 novembre 2019

Hana Al-Saguini puise dans sa mémoire familiale pour raconter l’histoire des siens et mieux explorer ses propres sentiments. Ses installations restituant le temps perdu lui permettent de prendre du recul par rapport à sa vie. Elle expose jusqu’au 7 décembre à la galerie Zamalek.

Hana Al-Saguini
(Photo:Amir Abdel-Zaher)

42 rue Bahgat Ali est le titre de la nouvelle exposition, à la galerie Zamalek, de Hana Al-Saguini, fille du sculpteur Magd Al-Saguini et petite-fille de Gamal Al-Saguini, l’un des maîtres incontestés de la sculpture égyptienne.

Hana a choisi pour titre l’adresse de sa maison familiale, héritée de père en fils, remplie d’objets d’art et de meubles de grande valeur. A travers des installations en bois sculpté et peint en bleu-gris, elle partage les moments d’intimité de sa famille d’artistes, en reconstituant l’intérieur de sa maison d’enfance.

Illusion d’optique et lumières clair-obscur lui permettent de reproduire l’atmosphère veloutée de chez elle, dans les six pièces de la galerie Zamalek. Et ce, grâce au soutien de sa mère, Elwiya Naguib, qui l’aide souvent à organiser ses projets artistiques.

« J’ai vécu les 20 meilleures années de ma vie dans cette maison, située au 42, rue Bahgat Ali. La relation que j’ai entretenue avec elle change avec le temps, même si elle porte toujours l’odeur du passé. Après la mort de mon père, en 2015, suivi un an après de celle de ma grande mère maternelle, le sens du foyer a complètement changé pour moi. Il n’est plus plein de vie comme avant. D’où une sorte d’instabilité affective et une difficulté à gérer mes émotions », confie Hana Al-Saguini, qui vit actuellement en Allemagne avec son mari et ses deux enfants. Et d’ajouter : « Je m’interrogeais souvent. Dois-je m’éloigner de cette maison pleine de souvenirs? Que faire avec autant d’objets dont j’ai hérité ? ».

L’artiste vient d’acheter un studio à Düsseldorf et essaie de s’adapter à sa nouvelle vie. « Je dois m’occuper de pas mal de charges ménagères : cuisiner, nettoyer, etc. En Allemagne, le pays de la ponctualité, du calme et de la verdure, le temps est bien précieux ».

Hana se sent toujours une enfant, mais une enfant tenace, qui a beaucoup de caractère. « Le pigment bleu est mon terrain de jeu. Il m’accorde tant de liberté, ainsi qu’une dimension spirituelle et beaucoup de sérénité. Il me permet de revisiter le passé, de le raconter au présent, non sans nostalgie », indique Hana Al-Saguini. Et d’ajouter: « La technique du cut-out convient à ma personnalité. Elle exige un travail laborieux et défiant ».

En travaillant, elle aime écouter la musique d’Andrea Bocelli, qui la touche au plus profond de son coeur. « Les contes de ma grand-mère m’inspirent des petits jeux ludiques, que l’on retrouve dans mes installations », précise Al-Saguini qui expose à l’entrée de la galerie Zamalek, une installation en bois, représentant la salle à manger de leur maison. « A 14h30 pile, toute la famille se retrouvait autour de la table », se souvient-elle.

Dans une autre salle de la galerie, elle reconstitue le décor de bibliothèque bien garnie de ses parents, avec ses livres et les albums de photos.

Dans une autre pièce, elle expose une installation, simulant la salle de séjour, avec le poste de télévision et le coin cheminée où son père aimait fumer son cigare. Plus loin, la chambre à coucher de ses parents, liée à la chambre qu’elle partageait avec son frère: le tapis, les draps en désordre, les jouets en pêle-mêle, son bureau, l’abat-jour et l’affiche de son idole, Michael Jordan. « Je suis une passionnée de basket-ball que je pratique jusqu’à présent. Enfant, j’adorais suivre tous les matchs de la Coupe du monde, comme mon père ». Et d’ajouter : « C’est sur ce lit à deux étages que mon frère et moi aimions veiller, partager nos aventures et coller des stickers de joueurs de foot collectés dans le magazine Smash Hits pour ados ».

Hana reprend également dans son exposition les portraits qui décoraient les murs de sa maison, côte à côte avec d’autres peintures signées par de grands noms : le portrait de sa grand-mère Hoda Youssef Kamel, de son grand-père Gamal Al-Saguini, de son propre père, ainsi que des portraits d’elle, peints par ce dernier. « Dès l’âge de 5 ans, j’ai servi de modèle pour mon père. Il m’était complètement interdit de changer de look sans le prévenir. Un jour, en 1997, lors d’un séjour passé en Espagne avec mes parents, un peintre de la rue a voulu tailler un portrait de moi. Il était très enthousiaste, mais j’avais peur de la réaction de mon papa. Nous étions très liés, mais on se livrait souvent au jeu du chat et de la souris », raconte Hana Al-Saguini. Et de poursuivre : « J’ai commencé à faire de la peinture dès l’âge de 11 ans, à l’école tenue par mon père, toujours au 42, rue Bahgat Ali. J’étais aussi son assistante. Après sa mort, j’ai voulu lui rendre hommage en organisant une exposition à la galerie Ubuntu, en 2017, intitulée Les disciples de Magd Al-Saguini».

En 2014, Hana a décidé de se consacrer entièrement à sa carrière artistique. Elle a alors effectué des études à l’académie d’art contemporain Metafora, à Barcelone, après avoir laissé tomber son travail dans le domaine des ressources humaines auprès de plusieurs boîtes internationales, au Caire et à Dubaï. « Tout travail qui consiste à communiquer avec les gens et à les former me fait plaisir », affirme-t-elle.

A la suite de deux expositions tenues à la galerie BCN, à Barcelone, en 2015, Al-Saguini ouvre un atelier d’art pour enfants dans le quartier d’Héliopolis. « L’art est un langage universel qui nous permet de mieux comprendre nos émotions et de s’ouvrir sur le monde. Savoir faire une composition et choisir les couleurs est essentiel pour réaliser des natures mortes, selon les techniques que j’ai apprises à l’école de mon père qui aimait rassembler ses étudiants autour de la statue de Vénus, la déesse de l’amour et de la beauté féminine, pour nous expliquer que c’était, pour lui, la femme parfaite ».

Il ne voulait pas du tout que sa fille enseigne comme lui à la faculté des beaux-arts. Il en a souffert. « Mon père a décidé un jour de laisser tomber sa carrière académique. Il était abattu par la rancoeur de ses collègues, rien que parce qu’il était le fils du grand Gamal Al-Saguini », confirme Hana, qui a reçu en 2001 un diplôme en sciences économiques à l’Université du Caire.

Toujours pour rendre hommage à ce père qu’elle chérit tant, elle reprend dans son actuelle exposition deux de ses peintures, à savoir Les Chaussures (1992) et Les Cônes (1998). « Il peint, dans Les Chaussures, des paires de souliers rangées deux à deux, qui appartenaient à moi, mon frère, ma mère et lui-même. Une peinture surréaliste qui fait parler les objets, incarnant notre relation humaine. Mes chaussures et celles de mon père se ressemblaient, on avait le même caractère. Mon père m’a appris à ne rien craindre en peignant. L’essentiel c’est le résultat final qui doit être précis et parfait. L’audace prise est bien requise dans ce cas là ». Et de poursuivre: « Les Cônes remet en question les changements sociopolitiques qu’ont connus l’Egypte. Et ce, à l’aide d’innombrables petits cônes disposés par terre, sous la forme de trois étoiles et d’un croissant (emblème de la monarchie et d’un temps révolu). La famille Al-Saguini est essentiellement communiste, mais on est pratiquant. On n’aime pas mêler politique et religion. On rêve tous d’une vie décente sans injustice », déclare Hana, en précisant que dans leur maison familiale, il y a une grande statue en bronze de Nasser. « Mon grand-père, le sculpteur Gamal Al-Saguini, est né à Gammaliya, dans le vieux Caire; il était le petit-fils du grand cheikh d’Al-Azhar, Al-Saguini Abdel-Raouf Al-Saguini, au temps des Fatimides. Entre 1953 et 1967, il a décroché presque tous les prix et les récompenses attribuées à des artistes égyptiens. A la suite de la défaite de 1967, il était triste et dégoûté de tout. La figure du paysan a toujours été d’une importance capitale dans ses sculptures. Il était très préoccupé par les causes nationales et sociales ».

Née en 1980, Hana Al-Saguini a passé une belle partie de son enfance dans l’appartement de sa grand-mère maternelle, situé rue Hoda Chaarawi, dans le centre-ville cairote. Et ce, avant de se déplacer rue Montazah, à Zamalek, chez sa grand-mère paternelle, Hoda Youssef Kamel. « J’ai l’habitude des immeubles aux hauts plafonds, qui abondent d’objets antiques et de meubles anciens. A l’âge de 19 ans, j’allais régulièrement aux ventes aux enchères, au marché du vendredi, pour collecter des ouvre-bouteilles, des cendriers, des porte-clés. Je suis une personne qui s’attache beaucoup aux objets, notamment personnels et usés, qui racontent une histoire, qui portent une âme », dit-elle.

Elle s’attache aux objets, mais aussi aux scènes quotidiennes et personnelles. Son exposition Moments, tenue en 2018 à la galerie Zamalek, illustre bien cet attachement. Elle exposait principalement des souvenirs d’enfance, tirés de ses albums de photos. Toujours des peintures sur bois, en trois dimensions. Pour elle, les expositions sont une occasion d’ouvrir sa boîte de Pandore, pleine d’astuces et de mémoires .

Jalons :

1980 : Naissance au Caire.
2001 : Diplôme de la faculté d’économie et de sciences politiques, Université du Caire.
2014 : Etudes d’art contemporain à l’académie Metafora, Barcelone, Espagne.
2018 et 2019 : Expositions à la galerie Zamalek.

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