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Hassan Al-Mestikawi : Digne héritier de son père

Samar Al-Gamal, Dimanche, 08 septembre 2019

Journaliste, animateur, critique et écrivain, Hassan Al-Mestikawi est un visage familier dans le milieu du sport égyptien. Portrait d’un homme amateur de défis, qui a attrapé le virus du journalisme grâce à son père.

Hassan Al-Mestikawi
(Photo:Mohamad Abdou)

« J’avais 5 ans lorsque pour la première fois, j’ai visité les locaux d’Al-Ahram. A cette époque, le journal siégeait rue Chérif, au centre-ville. J’étais ébloui un peu comme si l’on emmenait un gamin à la Nasa. C’était le monde de mon père, le monde de mes rêves ». Les cheveux plus sel que poivre, notre hôte se souvient encore de tous les détails de cette journée de 1957, surtout de la salle du service Sport. Le père de Hassan Al-Mestikawi n’est autre que le célèbre journaliste et critique sportif Naguib Al-Mestikawi. Le fils a marché sur les pas de son père. Ses rêves et ses aspirations sont inspirés de la vie de ce dernier. Et pourtant, il dit ne pas vivre dans la peau de son père ! « Je suis tombé amoureux de Naguib Al-Mestikawi, la star et non pas le père. Je lisais Al-Ahram non pas pour voir ce que mon père avait écrit, mais pour lire le journaliste qu’il était. Et je suis alors tombé amoureux de ce métier ».

Il ne nie cependant pas l’influence de son père et pense que le talent est héréditaire. « Mon père a lu tous les philosophes et a traduit des ouvrages qui n’ont rien à voir avec le sport, comme La Crise de la conscience européenne, de Paul Hazard, préfacé par Taha Hussein. Il a toujours été un fervent lecteur et j’ai suivi ses pas. J’ai lu Moqarante Al-Adyane (reli­gions comparées) d’Ahmad Chalabi, alors que j’avais 14 ans, je lisais les articles de Heikal (ndlr: Mohamad Hassanein Heikal, rédacteur en chef et conseiller de Nasser) à 10 ans. J’ai aussi hérité de mon père son style d’écriture sarcastique. Je travaillais à des milliers de kilomètres loin de lui, à Doha, et lui au Caire. Une fois, on a commenté un événement sportif de la même façon et avec le même titre ! ».

Nous le rencontrons dans son bureau du club sportif de Wadi Degla, où il est, depuis quelques mois, conseiller en développement. Le club est situé dans le quartier de Maadi, au sud du Caire, un quartier que Hassan Al-Mestikawi connaît bien. « Je suis un Maadiste par excellence », dit-il. L’amour de ce quartier, il l’a hérité également de son père. C’est à Maadi qu’il a passé son enfance et qu’il s’est marié. Il n’a jamais voulu déménager, et sa femme, Jihane, ne lui a jamais pardonné son refus d’habiter à Héliopolis, à côté de ses parents. Plus tard, il achètera des appartements dans le quartier pour ses deux fils, Omar et Khaled.

Le jeune Hassan, lui, fait ses débuts en tant que journaliste par un stage au groupe de presse Al-Ahram, mais ne peut y travailler, car son père était chef du service Sport du quotidien Al-Ahram. Or, la loi interdit à une personne de travailler dans une admi­nistration ou un service dont le chef est un proche du premier degré. Hassan Al-Mestikawi effectue alors un passage au journal de sport Al-Kora Wal Malaeb de Dar Al-Tahrir. Le jeune homme passionné de sport excellait. Il était lui-même champion de natation et faisait du squash, du baseball, du basket, de l’équitation sans scelle, du tir et du snooker.

Il adorait les défis. Un jour, Hamdi Al-Nahas, rédacteur en chef d’Al-Kora Wal Malaeb, lui demande s’il peut obtenir un entretien avec Abdel-Halim Hafez, la star de la chanson arabe. « Etonné, je lui ai demandé: un entretien en quoi? Il a répliqué: en sport. Mes yeux ont brillé. Je n’ai jamais rejeté une idée. Ici, le nom de mon père m’a aidé. C’est lui qui a appelé Abdel-Halim pour fixer le ren­dez-vous », dit Hassan Al-Mestikawi. Il conduit la Volkswagen de son père et frappe à la porte de Halim. « Aliya, sa soeur, m’a ouvert la porte. Quelques instants et Halim est sorti, habillé en djellaba blanche et pieds nus, et m’a pris en accolade. Il m’a tenu par la main et m’a conduit dans son bureau et, avec une foi nasillarde, m’a demandé si j’avais un enregistreur. J’ai répondu que non. Il en a sorti un, et pendant environ 2 heures, je lui ai posé des questions et son infirmier est venu plusieurs fois me faire signe de couper court. C’était quelques mois avant son décès ».

L’entretien du jeune journaliste était un scoop et fut publié en deux épi­sodes, chacun sur deux pages. Le père a pris le rendez-vous, mais le fils a préparé les questions et dirigé l’entre­tien. « Je crois que je lui ai posé l’une des questions les plus intéressantes de ma vie de journaliste. Je lui ai dit : dans l’orchestre qui vous accom­pagne, chaque instrument a un son particulier et une mission particu­lière, pouvez-vous choisir un instru­ment musical pour désigner chaque joueur de l’équipe Ahli et me dire pourquoi ? ». Halim était fan du club depuis 1954.

Diplômé de la faculté de commerce, Hassan Al-Mestikawi travaillera après son passage à Al-Kora Wal Malaeb dans le secteur bancaire au Qatar, où vivaient l’une de ses deux soeurs et son frère. Un jour, par pur hasard, il rencontre un journaliste palestinien qui lui propose un travail de journa­liste sportif. Pendant plus de 4 ans, il vivra dans ce petit pays du Golfe et fera presque le tour du monde, de l’Asie à l’Amérique latine en passant par l’Europe et l’Afrique, pour cou­vrir les événements sportifs. Une expérience qui enrichit la vie d’Al-Mestikawi junior, lui permettant de paver sa carrière indépendamment de son père et qui lui offre aussi cette capacité à raconter l’histoire.

Encore plus, c’est à cette époque qu’il apprend la leçon la plus dure de sa vie. Il affronte la mort à l’âge de vingt et quelques années. Il dit que cet événement valait plus que des dizaines d’années d’expérience. Il était parti à la pêche avec 11 autres personnes dans un luxueux yacht. Celui-ci a pris feu au milieu du Golfe arabe, à plus de 200 km du port. « Nous sommes restés dans l’eau pendant 14 heures à bord d’un petit zodiac avant d’être sauvés. Mon père était avec nous et il ne savait pas nager. Je l’ai entendu sup­plier Dieu de prendre sa vie et d’épar­gner la mienne. Celui qui ne croit pas en l’existence d’un Dieu, d’une force supérieure qui régit cet univers, connaîtra la foi s’il passe par une expérience pareille. Juste avant l’in­cendie, on était en pleine discussion philosophique sur l’existence ou non de Dieu. Les personnes qui niaient cette existence quelques minutes avant l’incendie ont répété pendant 14 heures d’affilée La Illah Ella Allah (il n’y a de Dieu qu’Allah), parce qu’il était connu que la récitation de cette formule sauve les marins en détresse ».

Il raconte l’histoire avec beaucoup de sérénité et veut la transcrire dans son premier roman 14 heures. L’écriture littéraire, c’est sa nouvelle passion, encore méconnue du grand public. Il écrit en même temps une nouvelle, du sarcasme mêlé à de la fiction, dans Imagination d’un mari. Il a déjà publié des livres, mais de sport, comme Le Championnat, Ahli et Zamalek, ainsi que Ahli, publié à l’occa­sion du centenaire de la création du club, qui est de loin une référence et est basé sur les comptes rendus des réunions de l’assemblée générale du club depuis 1907 que lui avait confiés Saleh Sélim, ancien président du club.

Mais Al-Mestikawi avait toujours les yeux braqués sur Al-Ahram. Il lui a fallu attendre 1984 pour joindre sa rédaction. Il démissionne du bureau du Caire du quotidien saoudien Asharq Al-Awsat immédiatement lorsque son père lui dit qu’on le veut dans les pages Sport du quotidien Al-Ahram, et il y restera 25 ans. « Je me suis épanoui dans ce journal », dit-il. Pourtant, il quittera le quotidien avant l’âge de la retraite et rejoindra une nouvelle équipe et un nouveau projet au quotidien Al-Shorouk. C’était en 2009 et la presse privée prenait la relève. Il a été encouragé par son ami, l’éditeur Ibrahim Al-Moallem, fondateur de la nouvelle publication. Hésitant, il lui a fallu plusieurs mois pour accepter. Son « oui » est intervenu au moment où le premier numéro allait sortir. Il a été déçu au début. « Mes écrits n’avaient aucun effet, ce n’était pas comme Al-Ahram, où d’importantes déci­sions dans le milieu sportif étaient basées sur mes articles ». Petit à petit, il se réconcilie avec le quotidien. Dans la foulée de la Révolution de Janvier 2011, la popularité du journal est en hausse. « J’ai commencé à avoir plus d’espace. Al-Ahram était mon expé­rience la plus riche, mais sur le plan personnel, Al-Shorouk est là où j’éprouve du plaisir à écrire. J’ai eu l’espace et la liberté qui n’étaient pas possibles auparavant ».

C’est aussi parce qu’Al-Ahram n’était plus celui de sa jeunesse. « Ce n’était plus ma maison ». Est-ce le contexte politique? « Heikal, en dépit du contexte politique, avait réussi à faire son métier. Parfois, je trouve bizarre que je m’attaque aux sujets que les journalistes politiques n’abor­dent pas », dit-il, en accusant la presse écrite de « paresse ». « Le problème majeur est l’absence de créativité et d’imagination. Ce qui a fait de Heikal, jusqu’à sa mort, le journaliste numéro un du monde arabe, c'est qu’il était moderne, renouvelé et au courant de ce qui se passait dans le monde ». Heikal est son idole, son modèle, aux côtés de son père.

Le voici aussi à l’antenne, en 2007, il est animateur d’une émission spor­tive et estime qu’il est inacceptable que les médias d’un pays aussi fort et important que l’Egypte soient inca­pables d’être au coeur des événements comme l’est par exemple la chaîne saoudienne Al-Arabiya. Il est rare de voir un journaliste égyptien passer aussi facilement du sarcastique au tragique, du foot à la politique. Il est plus conservateur dans ce dernier domaine qu’il ne l’est dans le sport. Il était un fan de Nasser, « mais je voyais ses défauts », dit-il. Il refuse pourtant de s’identifier comme un Nassérien, un Sadatien ou même un Moubarakien. Lorsque la Révolution de 2011 éclate, il est un peu réticent, mais n’hésite pas à tirer deux balles en l’air le jour du départ du raïs. « Je critique Moubarak, mais j’ap­précie son rôle dans la guerre de 1973 et la récupération du Sinaï. Je suis dévoué à une patrie et non pas à des per­sonnes ».

S’il éprouve une cer­taine hostilité, c’est en direction des Frères musulmans. « Je ne comprends pas comment, en raison de leur rivalité avec le régime, ils appel­lent à soutenir une équipe étrangère face à l’équipe nationale. C’est une haine de la patrie et non pas une opposition ». Il se dit aujourd’hui par­tisan du président Sissi, car celui-ci a réussi à chasser les Frères du pouvoir. Al-Mestikawi, dont l’adolescence a été marquée par la défaite de 1967, est marqué par le patriotisme. « La bataille de notre génération était Israël. La naksa était un vrai choc et la tristesse qui a sévi pendant les 6 ans qui ont suivi était immense ». En 1970 et 1971, il rejoint les manifesta­tions en faveur de la guerre et de la libération des territoires occupés par Israël, et lorsque les troupes égyp­tiennes traversaient la ligne Bar-Lev en 1973, il était à Londres. « J’ai beaucoup pleuré ». Il tente d’empê­cher ses larmes, mais en vain. Pendant quelques minutes, il est envahi par ses émotions. « On a défilé dans les rues de Londres scandant: Vive l’Egypte ! ». Il arrive à l’aéroport à bord du premier vol autorisé, le 29 octobre, et avec ses amis, ils embras­sent littéralement le sol de l’aéroport. « C’est ça l’Egypte pour moi, son sol, peu importe le régime ». La bataille de cette génération est autre, avoue-t-il. « Leur bataille est la justice, l’éga­lité et la liberté » .

Jalons

1952 : Naissance au Caire.
1974 : Diplôme de la faculté de commerce.
1976 : Départ au Qatar.
1981 : Rejoint le quotidien saoudien Asharq Al-Awsat.
984 : Intègre Al-Ahram.
1998 : Mariage.
1990 : 1er livre, Le Championnat.
2007 : Début du travail à la télévision.
2009 : Rejoint le quotidien Al-Shorouk.
2015 : Président du club Wadi Degla.
2019 : Conseiller de Wadi Degla.

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