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Sara Elmessiry : La rappeuse à l’accent multilingue

Nada Al-Hagrassy, Mardi, 30 juillet 2019

Poétesse et rappeuse, Sara Elmessiry s’exprime en anglais incrusté de quelques mots d’arabe. Porteuse de deux nationalités, égyptienne et américaine, mais surtout de deux cultures, elle est la voix de toute une génération.

Sara Elmessiry

Elle a déjà ses fans, à 20 ans. Assis à même le sol ou debout tout autour de la porte-parole de leur géné­ration, la plupart connaissent les paroles de ses chansons par coeur. Les propriétaires de la librairie Kotob Khan à Maadi, où s’est tenue récemment sa soirée de chants et de poésies, l’ont connue toute petite. Ils étaient donc très enthousiastes de l’accueillir, sous son nom de scène, Felukah. Et ce, afin de présenter son deuxième recueil de poèmes, Qahirati (mon Caire à moi), essen­tiellement écrit en anglais. « Je me sens très à l’aise en m’exprimant en anglais, avec l’accent américain, à l’oral comme à l’écrit. En fait, je le considère comme ma langue ini­tiale », explique la jeune rappeuse Sara Elmessiry, qui porte la double nationalité égyptienne et américaine. Felukah a séduit une tranche consi­dérable de jeunes aux Etats-Unis comme en Egypte. « Mes chansons parlent de choses tout à fait ordi­naires que chacun peut expérimen­ter, dont l’amour, entre autres », ajoute-t-elle.

Loin des thèmes communs, elle a choisi d’évoquer le sentiment d’étrangeté, de la recherche de soi entre plusieurs cultures, plusieurs identités. Quelque chose qu’expéri­mentent tous les jours ses amis qui ont grandi comme elle dans des écoles privées ou inter­nationales, qui sont polyglottes par la force des choses, et qui sont ouverts sur le monde. Elle comprend ce que cela veut dire, et en dit long dans ses oeuvres, faisant preuve d’un talent précoce et d’une vive éloquence très naturelle.

Au lieu de s’abandonner à ce dilemme d’appartenance culturelle que certaines personnes vivent mal, Sara Elmessiry a transformé le malaise en atout. Eduquée à l’améri­caine, elle reste fière de ses racines égyptiennes, d’être « un amal­game », un beau mélange. « En dépit d’une parfaite maîtrise de l’anglais, je reste hantée par ma langue mater­nelle, l’arabe. J’ai donc trouvé un moyen de combiner les deux lan­gues, que je ne considère pas comme de simples langues, mais de vraies composantes culturelles et identi­taires », explique la poétesse, à la peau mate et aux traits fins égyp­tiens, avec ses grands yeux noirs et ses sourcils foncés, les cheveux en cascade.

En performant une chanson en anglais, elle insère quelques mots d’arabe qui vont parfaitement avec le sens anglais. Parfois, on ne se rend même pas du passage d’une langue à l’autre, utilisant le même registre dans les deux langues. « J’ai passé des mois à écrire et à éditer mon premier album Battery Acid, et ce, pour atteindre ce niveau d’amal­game et pour trouver des synonymes. L’ensemble communique un message d’amour et de paix. Car il s’agit souvent de sentiments communs, partagés par les jeunes aux quatre coins de la planète », indique la rap­peuse égypto-américaine.

Née en1998 dans une famille assez aisée, son père est directeur d’entreprise et sa mère, professeure d’art islamique à l’Université améri­caine du Caire (AUC), Sara Elmessiry a reçu son éducation à l’Ecole américaine internationale du Caire (EAI). Là, elle a acquis non seulement une langue étrangère, mais aussi une façon de penser et de voir les choses. « La langue mater­nelle est plus ou moins négligée dans les écoles internationales. Mais c’est grâce à ma mère que j’avais de bonnes bases en arabe, car elle a insisté sur le fait de nous inculquer la langue et la culture du pays où nous sommes nés et où nous avons vécu », précise Sara. Et de poursuivre : « Lorsqu’on voulait regarder une chaîne américaine comme Disney ou Spacetoon, on devait voir les versions parlant en arabe. C’est également ma mère qui m’a choisi mon nom de scène Felukah, le jugeant très égyptien. Non seulement en lien avec le Nil, mais aussi il reflète le concept du laisser-aller, de suivre le mouvement des vagues, sans résistance aucune ».

Une fois partie aux Etats-Unis pour faire ses études universitaires, elle s’est laissée, elle aussi, porter par les vagues, suivant son talent jusqu’au bout. Elle est vite devenue collaboratrice du Nuyorican Poets Cafe, un théâtre de New York réser­vé au jazz, slam poésie, etc. Un lieu réputé pour rassembler les jeunes talents de tous bords, notamment étrangers. « Mes proches trouvaient que c’était encore trop tôt de se produire sur scène, mais moi, je voulais absolument exprimer mes pensées. J’ai dû travailler et retra­vailler les paroles de mon premier album Battery Acid, jusqu’à avoir réussi la formule de textes anglais, avec quelques mots d’arabe. J’ai passé des mois à boire d’in­finies tasses de thé, un trait caractéris­tique de mon ADN égyptien ! Et enfin, je suis arrivée sur scène et ce fut un grand suc­cès », se souvient Felukah, avec une lueur de joie dans les yeux. L’audience américaine l’a chaleureusement accueillie. « Les gens sont même venus me saluer à la fin du spectacle. Certains d’entre eux m’avaient même demandé le sens des mots en arabe. C’était pas­sionnant ».

Depuis, Felukah compte parmi les idoles de sa génération. Elle conti­nue à se produire aux Etats-Unis, à Londres et enfin dans sa ville natale, Le Caire, il y a deux semaines envi­ron.

Son succès l’a encouragée à envisa­ger la possibilité de s’installer défini­tivement aux Etats-Unis. Or, ce n’était pas une décision facile, car elle a affronté une vive opposition de la part de ses parents. Ceux-ci ne veu­lent absolument pas qu’elle laisse tomber ses études pour se lancer de plain-pied dans une carrière artis­tique. Mais au fur et à mesure, ils ont dû changer d’avis, sous condition qu’elle parachève ses études. « Je dois obtenir ma licence. Mon frère m’aide pour la musique, accompa­gnant mes textes, et ma soeur est mon agente. Donc, je suis bien entourée, et cela me réconforte », dit-elle en sou­riant, comme pour se féliciter d’avoir une telle famille.

Une fois arrivée en Egypte, son succès l’a fait un peu revenir sur sa décision de partir pour tout de bon. Car là aussi, elle a retrouvé des jeunes qui lui ressemblent et qui s’identifient à ses paroles. Au Caire, elle a colla­boré avec de célèbres rappeurs égyp­tiens comme T, Marawan Pablo et Marawan Moussa qui travaillent en arabe. « C’était une vraie chance de mélanger nos cultures arabe et amé­ricaine », dit-elle.

Les succès de Sara Elmessiry ne se limitant pas au rap et au hip-hop, elle a également publié en peu de temps deux recueils de poésie, en anglais et en arabe. « Mon amour pour l’écri­ture s’est développé dès mon âge tendre », affirme-t-elle. Toute petite fille, elle passait des heures et des heures à dévorer des livres, aussi bien en arabe qu’en anglais, notamment à la librairie Kotob Khan à Maadi, qu’elle considère comme sa deu­xième maison. C’est dans la librairie qu’elle a appris à accoucher de ses idées sur papier. Puis, elle a dû suivre une formation dans des ateliers d’écriture créative. De quoi l’avoir beaucoup aidée à façonner son style et à manier ses phrases.

Elle explique composer ses poèmes « de façon diagonale », c’est-à-dire ils peuvent être lus sous n’importe quel angle, sans perdre le fil conduc­teur. « C’est moi qui ai autofinancé l’édition de mon premier recueil Other Beating Wings en novembre 2018 aux Etats-Unis. Puis j’ai dû le republier en Egypte et c’est moi qui me suis chargée de la vente des exem­plaires », explique Sara.

Il s’agit, en effet, d’une série de poèmes, certains en arabe, d’autres en anglais, qui parlent toujours de l’un de ses thèmes favoris, à savoir le métissage culturel. Le second recueil intitulé Qahirati (mon Caire à moi) regroupe plu­sieurs dialogues avec les lieux et les per­sonnes qui lui avaient manqué, pendant son absence. « Je le consi­dère comme un hom­mage à tout ce qui m’a marquée. Il dégage sans doute une nostal­gie du Caire de plus en plus en déformation. Ma génération n’a pas pu forcément l’évaluer à sa juste valeur ». Cette fois-ci, Sarah Elmessiry n’a pas publié le recueil, à son propre compte, mais il a été édité par le Kotob Khan.

Avant de retourner aux Etats, durant la deuxième quinzaine de juillet, Felukah a monté un nouveau « mix­tape », intitulé Citadelle. La jeune s’y identifie à la ville et c’est la citadelle qui la protège, représentant les rem­parts de sa culture authentique. Il sera diffusé sur les plateformes électro­niques à partir du 9 juillet.

Jalons

8 février 1998 : Naissance au Caire.

2016 : Elue meilleure étudiante à l’Ecole américaine internationale du Caire (EAI).

Novembre 2017 : Publication de son premier recueil de poèmes Other Beating Wings.

Juin 2018 : Sortie de son premier album de rap, Battery Acid, diffusé sur Soundcloud.

Mai 2019 : Publication de son second recueil de poèmes Qahirati (mon Caire à moi).

Juillet 2019 : Sortie prévue de son nouvel album de rap Citadelle.

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