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Ahmed Al-Attar : L’art avant toute chose

May Sélim, Dimanche, 24 février 2019

Metteur en scène, dramaturge, producteur, gestionnaire, Ahmed Al-Attar a plusieurs casquettes. Le fondateur du Festival d'art contemporain D-Caf a le théâtre dans le sang et aime transmettre sa passion.

Ahmed Al-Attar
(Photo:Ahmed Al-Attar)

Un air décontracté règne au sein la société Orient Production, située à la rue Emadeddine, au centre-ville cairote. Partout sont affichés des posters de différentes éditions du Festival d’art contemporain D-Caf, dont Ahmed Al-Attar est le fondateur. Tout le monde travaille dans le calme, malgré le stress. Car c’est le compte à rebours de la 9e édition du festival, qui commence dans un mois. La programmation est presque terminée.

Ahmed Al-Attar nous accueille dans son bureau qui comporte une librairie artistique bien garnie. Le bureau est décoré simplement avec des affiches ainsi que des trophées et des certificats d’honneur qu’Al-Attar a reçus tout au long de sa carrière de metteur en scène et manager culturel. « Le Festival D-CAF est une coopération entre l’entreprise d’investissement immobilier Al-Ismaïliya et ma société Orient Production. Al-Ismaïliya vise à restaurer le centre-ville cairote et à y investir, croyant fort en l’impact de l’art en matière de promotion urbaine. C’est pourquoi on a lancé ensemble le Festival D-CAF en 2012. Sa 9e édition se déroulera du 30 mars au 21 avril. D’habitude, une année sur deux, nous mettons l’accent sur la création dans le monde arabe, c’est le AAF (Arab Art Focus), (focus sur les arts arabes). Cela signifie beaucoup de travail », explique Al-Attar.

L’AAF est une manifestation à l’intérieur du D-CAF, dans laquelle Attar et son équipe s’investissent beaucoup, afin de faire découvrir les jeunes talents du monde arabe. « Cette édition-ci sera plus calme, vu l’absence de ce volet », lance Al-Attar, ajoutant que la programmation reste cependant riche et variée, avec notamment une journée spéciale de danse et de vidéo mapping dans la rue Al-Chérifeine, toujours au centre-ville.

Le D-CAF a également prévu un concert animé par la jeune star Ahmad Kamal, des spectacles, des projections de films et des expositions qui s’étendent sur trois semaines. Mais pourquoi le centre-ville ? « Je suis né et j’ai grandi au centre-ville cairote. Je ne peux pas m’en éloigner », dit Al-Attar en toute simplicité. Il y a passé son enfance et sa jeunesse. C’est là aussi qu’il a eu ses premières rencontres avec le domaine artistique. « J’habitais à la place Talaat Harb. J’allais trois fois par semaine dans les salles de cinéma Radio, Métro et Qasr Al-Nil. Tout petit, j’étais un véritable fan de cinéma, à tel point que j’ai voulu, plus tard, étudier la réalisation à l’Académie des arts », raconte Al-Attar. Son destin l’a toutefois guidé vers un autre domaine artistique, le théâtre. « A 16 ans, je suis parti en France pour la première fois, dans le cadre d’un programme d’échange culturel. J’ai été accueilli dans un lycée public en région parisienne et au troisième trimestre, le lycée a voulu monter Six personnages en quête d’auteur de Pirandello. On m’a engagé comme barman du théâtre. Cela n’avait rien à voir avec le théâtre à proprement dire. Mais un jour, après le spectacle, il y a eu un pot où j’ai vu tous les acteurs avec leurs costumes, leur maquillage et leurs accessoires. Cette soirée m’a beaucoup touché. C’était la première fois que je voyais les acteurs tellement proches. Impressionnant. Au Caire, j’étais déjà allé au théâtre deux ou trois fois avec mes parents, mais je préférais le cinéma ».

De retour en Egypte, Al-Attar a voulu rejoindre l’Académie des arts, mais son père le voyait ingénieur. « A un moment donné, j’y ai consenti et me suis dit: bon, je serai ingénieur nucléaire. J’ai rejoint la faculté des sciences de l’Université du Caire, puis j’ai été admis à l’Université américaine et j'ai opté pour des études d’informatique », raconte-t-il. A la fin du premier trimestre, Al-Attar se découvre une vraie passion pour le théâtre. « Un ami m’a demandé si je voulais faire assistant régisseur dans un spectacle de théâtre. J’ai dit oui sans savoir de quoi il s’agissait. J’y suis allé et je n’en suis jamais sorti. Un trimestre plus tard, j’ai laissé tomber les études d’informatique. A ce moment-là, l’université avait créé un département pour étudier le théâtre. Auparavant, c’état juste une activité étudiante parmi d’autres, qui avait une bonne réputation quand même, car elle datait des années 1940. J’ai décidé de m’y inscrire ».

A l’Université américaine du Caire (AUC), Al-Attar s’approche davantage des coulisses, de la mise en scène et de l’écriture dramatique. Il n’a jamais voulu être comédien. « Jouer, c’est compliqué. J’admire les comédiens pour leur capacité à le faire. Il faut parvenir tous les soirs à donner corps à un personnage qui n’est pas le sien. C’est paradoxal. Un peu de la folie. Dans le temps, j’ai voulu faire du cinéma, mais aujourd’hui, je suis conscient du fait que le cadre cinématographique est bien différent du cadre théâtral. C’est une autre manière de voir les choses », fait-il remarquer.

Sa première mise en scène à l’université était Al-Ghorabaa La Yachraboune Al-Qahwa (les étrangers ne boivent pas de café), d’après un texte de Mahmoud Diab. Au cours des années suivantes, il a monté deux autres pièces. « A l’époque, je me contentais de participer à la production des spectacles universitaires, à collaborer avec l’Institut Français d’Egypte (IFE) ou le British Council, assurant la traduction pour des hommes de théâtre de passage au Caire, puisque je maîtrise le français et l’anglais. Parfois également, j’assistais pour des metteurs en scène étrangers pendant les stages de formation qu’ils donnaient au centre Hanaguer», poursuit-il.

Ces expériences lui ont permis de plonger encore plus dans le monde des arts de la scène. « Au départ, j’ai voulu créer une troupe avec les gens avec qui je travaillais à l’université. Mais j’étais encore jeune et je ne saisissais pas tout à fait le rôle du metteur en scène sur les plans social et humain, au-delà de l’aspect artistique. Un metteur en scène fait office de père, frère ou mère. Il est le méchant et le gentil à la fois. Il tient plusieurs rôles et doit nouer de bonnes relations avec toute l’équipe. Quand on est jeune, on se concentre sur le côté autoritaire et c’est, à mon avis, le côté le moins important ». Et d’ajouter: « Les comédiens avec qui j’ai travaillé à l’université n’étaient pas des étudiants de théâtre. Certains faisaient des études en sciences politiques et ont mené ensuite leur vie loin de l’activité théâtrale. Celle-ci n’était pour eux qu’un loisir ».

En 1998, Al-Attar met en scène son premier texte comme auteur, Le Comité. Le spectacle remporte un grand succès et est donné aussi à Amman, en Jordanie. « C’est là que j’ai commencé à réfléchir de manière plus professionnelle. J’avais écrit la pièce Mon oncle d’Amérique (La Vie est belle) et je me suis dit que si je n’arrivais pas à avoir le soutien matériel nécessaire, je m’arrêterais ». Jusqu’ici, Al-Attar s’était, en effet, autofinancé. Il tenait les répétitions chez lui à la maison, payait les comédiens, etc. « En 1998, j’ai fondé, avec des amis, la troupe Al-Maabad (le temple). On se contentait de monter des spectacles pour le plaisir, mais j’ai appris beaucoup de choses sur le tas. C’est fatigant quand on est jeune et que l’on n’a aucun soutien ! Pour la pièce La Vie est belle, j’ai obtenu une aide financière de l’ambassade des Pays-Bas au Caire ». Pour la première fois, Ahmed Al-Attar a un budget pour payer les comédiens, les techniciens et organiser des tournées dans différents pays. Un premier pas vers le professionnalisme.

En plus de 20 ans de carrière, Al-Attar a monté une dizaine de spectacles. Il a toujours été assez sélectif. « Je ne suis pas très prolifique en tant que metteur en scène, puisque je fais aussi autre chose à côté: de la gestion culturelle. J’écris et je monte un spectacle lorsque je sens que j’ai quelque chose à dire. Je peux passer deux ou trois ans sans créer de spectacle. Le théâtre est pour moi une nécessité. Ma troupe Al-Maabad a un statut libre. J’aime travailler avec certaines personnes, d’autres s’en vont. Les comédiens sont libres et moi aussi », précise-t-il.

En écrivant, Al-Attar ne met pas tout sur le papier. Il débute par de petites scènes et développe ses personnages au fur et à mesure. La construction dramatique se passe réellement pendant les répétitions. « Quand je commence les répétitions, je ne sais pas ce qui va arriver. Je découvre tout en même temps que les comédiens. J’aime travailler de cette manière. C’est paniquant pour les comédiens, pour moi aussi. Car deux ou trois jours avant l’ouverture, souvent on n’a pas encore déterminé la scène finale. Je suis censé jouer le rôle de l’expert devant tout le monde, mais en réalité, je suis dévasté ».

Pour devenir manager culturel, Al-Attar a passé plusieurs années en France afin d’étudier la gestion. Il s’est marié avec une cinéaste française et a eu son premier enfant. « J’ai passé 8 ans en France. Mon ex-femme est une amie; j’ai une bonne relation avec mon fils Teymour, qui est écrivain. J’ai vécu en France, mais toutes mes créations théâtrales se passent en Egypte. La France est un pays que j’aime beaucoup et avec lequel j’ai des relations privilégiées, mais c’est simple: mes préoccupations sont égyptiennes. J’écris mes textes en arabe, je fais du théâtre en arabe, voire en dialecte égyptien, sur des sujets en lien avec la vie en Egypte », souligne-t-il.

Faire de la gestion est souvent une corvée pour un artiste, mais pour Al-Attar, c’est une passion. Issu d’une famille de commerçants, le monde des chiffres l’a toujours intéressé. « La culture est une industrie. Je me sens dans le devoir de fournir aux créateurs ce dont ils ont besoin: détails de production, gestion, stages de formation, salles de répétition, etc. ».

Riche de son expérience personnelle, Al-Attar cherche à encourager les jeunes à créer et à leur fournir le soutien nécessaire. C’est l’objectif de Studio Emadeddine, qu’il a fondé en 2004. « Malheureusement, en Egypte, il n’y a ni structures ni visions en ce qui concerne les industries culturelles. Le ministère de la Culture devrait soutenir les jeunes créateurs et collaborer avec eux au lieu de chercher constamment à les contrôler et à les superviser. Au départ, le siège social de Studio Emadeddine était en Suède. Il n’avait pas de statut légal en Egypte. Mais on ne pouvait pas faire autrement. Ensuite, pour régler cette situation, nous avons mis en place Orient Production en 2007, selon les lois égyptiennes », explique Al-Attar.

Aujourd’hui, Al-Attar est en tournée avec sa toute dernière pièce Mama. Pendant les répétitions, il est souvent accompagné de sa femme et partenaire, Névine Al-Ibyari, également metteure en scène, ainsi que leur fils Hussein, âgé de 8 ans. Toute la famille vit de l’art et par l’art.

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