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Hala El-Koussy: L’oeil citadin

Névine Lameï, Mardi, 04 juin 2013

Hala El-Koussy est née au Caire, travaille au Caire et vit au Caire … L’oeuvre de cette photographe-vidéaste est imprégnée du rapport entre sa ville fétiche et ses habitants, deux sources d’inspiration intarissables dans son travail socioculturel.

Hala El-Koussy
Hala El-Koussy (Photo: Bassam Al-Zoghby)

Photographe et vidéaste, Hala El-Koussy vient de publier à 39 ans son premier livre illustré The Circle of Sein, en arabe Daérate sine (le cercle X), édition Sharkiyat. Cela, en marge de son exposition Une Journée dans ma salle de séjour, récemment tenue à la galerie Machrabiya. Ses installations d’anciens objets personnels et de photographies sont inspirées du livre Voyage autour de ma chambre (1794) de l’écrivain savoisien Xavier de Maistre. L’artiste tente donc de retracer son itinéraire, notamment ses débuts comme photographe de rue. Et ce, avant de se lancer de plain-pied dans l’art visuel (installations, cinéma, vidéo, etc.) qui lui offre également l’occasion de tailler le portrait d’une « ville en attente ». El-Koussy est une passionnée de « l’urbanisme », précisément celui du centre-ville cairote.

Influencée par la romancière américaine Susan Sontag et son essai Sur la photographie, qui date de 1982, El-Koussy déclare : « Ecrire sur la photographie, c’est écrire sur le monde ». La photographie est-elle la réalité ? Montre-t-elle la réalité ? Pour Sontag, « même si la photographie se rapproche esthétiquement plus de la réalité que la peinture, elle n’en reste pas moins un art à part entière et en tant qu’art ne reste qu’une apparence de la réalité ».

« Une photo n’est pas une reproduction exacte de la réalité, mais plutôt une des réalités possibles. La réalité d’une ville est beaucoup plus multiple. Mes photographies ne peuvent jamais cacher les traces du néant (ordures, vestige, abandon …). Bref, un cercle vicieux, d’où le titre de mon ouvrage Le Cercle X. Un même lieu photographié (le centre-ville cairote par exemple) suscite beaucoup de questionnements sur le rapport individu/ville, et les changements qui en résultent. Pour survivre, le citoyen agit tout le temps de manière individuelle, pour adapter son environnement à ses besoins, surtout en l’absence d’un système bien défini. Ce que je ressens actuellement dans la rue égyptienne est une sorte de schizophrénie », explique El-Koussy. Rien ne peut freiner son ambition, même si elle est parfois en proie à une dépression qui consume toute son énergie.

Autonome et à l’allure moderne, El-Koussy adore se balader dans les rues cairotes. Ancienne élève de la Mère de Dieu, elle a fait des études en business et administration à l’Université américaine du Caire. Puis, un doctorat sur L’Image et la communication à Goldsmiths College, Université de Londres. « Au début de ma carrière, il y a 20 ans de cela, je me posais plein de questions sur l’éthique et le voyeurisme, en tant qu’observatrice de la ville et ses changements. Les gens me prenaient pour une extraterrestre », lance El-Koussy.

Elle a réalisé pas mal d’essais visuels s’attaquant au rapport ville/citoyen, tel Peripheral Stories, une vidéo projetée en 2005, à la Biennale d’Istanbul, puis en Angleterre, à Stockholm, à Amsterdam et à l’espace TownHouse au Caire. Il s’agit d’une suite de séquences filmées en minibus, une sorte de course de faubourg en faubourg, un récit sur la marginalisation, mise en évidence par de différents témoignages féminins.

« A l’époque, je me sentais marginalisée. J’étais une fille qui venait d’avoir 30 ans, encore célibataire, seule dans la rue avec son appareil photo … », déclare El-Koussy, enthousiaste, qui a grandi dans une famille d’intellectuels. Son père, un architecte éclairé, lui cède une grande liberté pour se déplacer comme bon lui semble. Fréquenter les bibliothèques et les librairies était son hobby, pour acquérir une culture solide. Et dans sa maison de famille, au centre-ville cairote, la bibliothèque bien garnie de son père lui a servi de référence multiculturelle. El-Koussy a touché de près aux contes populaires des Mille et une nuits, comme aux romans de Naguib Mahfouz et de Youssef Idriss. Ce dernier, né dans le Delta, a quitté la campagne pour habiter la ville. Sa sensibilité aux sujets socioculturels influence la pensée d’El-Koussy. D’où son oeuvre Myths and Legends Room (la chambre des superstitions et des mythes), inspirée du roman Al-Askari al-assouad (le soldat noir) d’Idriss, qui lui a valu le prix Abraaj Capital Price, à Dubaï, en 2010. Il s’agit d’une critique acerbe de la superpuissance de l’Etat et des mesures sécuritaires en Egypte : un soldat géant des unités de la sécurité centrale est teinté de noir et attaché par des cordes, comme une marionnette. Les boutons de sa veste sont faits de clous. Cette oeuvre murale a été définie par le quotidien britannique Financial Times comme « prémonitoire ».

Le premier jour de la révolution du 25 janvier 2011, El-Koussy dans sa maison-studio de la rue Qasr Al-Nil était en train de préparer son long métrage, Flower Cactus (fleurs de cactus, qui a remporté une bourse de scénario offerte par le Rotterdam Film Festival, en 2010). Le film relate l’histoire d’une jeune villageoise qui a passé un an de sa vie tout près de la place Tahrir. Déçue par les manifestations et les émeutes, elle décide de quitter le pays pour aller … n’importe où ! « Si aujourd’hui, je décide de montrer mon film, le spectateur n’en croira pas ses yeux tellement on a prévu des choses. 6 mois après la révolution, j’ai pensé modifier le scénario, changer la fin par exemple ou donner à ma protagoniste un peu d’espoir. Mais au bout de quelques mois, le scénario a été complètement dépassé par les événements … On a tellement perdu espoir sous les Frères musulmans ! », déclare Hala El-Koussy, pour qui l’année 2012 a été une année d’attente, oscillant entre espoir et désespoir, entre ce qu’elle vit et ce qu’elle ressent.

7 mois après la révolution, précisément en août 2011, El-Koussy effectue des va-et-vient entre l’Egypte et les Pays-Bas, car elle est mariée à un Hollandais. « Que mon fils étudie en Egypte ou en Hollande, c’est une question de compromis familial. Mon mari trouve que l’Egypte a encore quelques années de réforme devant elle pour se stabiliser, suivant le modèle du Printemps des peuples de 1848, en Europe. Mon mari refuse l’idée que notre fils étudie en Egypte. Je n’ai pas beaucoup d’espoir pour le convaincre du contraire », indique El-Koussy, qui a obtenu une bourse de 2 ans aux Pays-Bas, offerte par le ministère hollandais de la Culture, en 2005-2006, à l’Institut artistique Rijksakademie Van Beeldende Kunsten d’Amsterdam. Puis en 2008, elle a fait un séjour à la Bijlmair Residence, dirigée par le Centrum Beeldende Kunsten Zuidoost & Stedelijk Museum, toujours à Amsterdam. « Après le déclenchement de la révolution, je me suis sentie étrange en Hollande. Je vivais deux expériences contradictoires : une parfaite insouciance aux Pays-Bas, et un traumatisme émotionnel vu ce qui se passait en Egypte. Donc, j’ai préféré revenir au pays », dit l’artiste, qui n’aime pas photographier hors d’Egypte. « Je suis égyptienne. Je vis au Caire, ma ville d’inspiration. Alors qu’aux Pays-Bas, je me sens loin de toutes tensions », évoque El-Koussy.

Pour certains, l’art postmoderne est vraiment propre à la modernité occidentale et donc difficile à comprendre pour l’homme de la rue, en Egypte ! A cette critique, elle répond sur un ton sérieux : « Il n’existe pas d’arts visuels orientaux ou occidentaux. L’art est une question de besoins. C’est un langage universel. C’est vrai que les galeries d’art contemporain en Egypte ne sont pas très fréquentées, en comparaison avec les musées en Europe, mais cela ne veut pas dire que l'Égyptien ne possède pas de conscience culturelle », précise El-Koussy qui, pour faire parvenir son travail à l’homme de la rue, a projeté des films vidéo, en 2002, dans un restaurant cairote. « Le ministère de la Culture a beaucoup de potentiels, mais mal exploités. Par exemple, nous avons à la Biennale de Venise, tout un pavillon égyptien. Mais qui choisit-on pour représenter l’Egypte ? Ceux qui ont le plus de contacts avec les gens du ministère », dit El-Koussy, dont les oeuvres font partie des collections de musées : à Dubaï, au Stedelijk, à Amsterdam, et au City Museum & Art Gallery, à Bristol.

En 2004, El-Koussy cofonde le CIC ou le Contemporary Image Collective, un centre indépendant de photographie au Caire, avec le soutien de la Ford Foundation. « L’idée du CIC est née lorsque j’ai constaté qu’il n’existe ni en Egypte, ni dans le monde arabe, de lieu qui accueille l’art de la photographie contemporaine. Et par contemporaine, je veux dire une photo qui répond au moment immédiat, capable de communiquer avec la société », indique El-Koussy. Son clip vidéo, Foulan al-foulani (un tel), mis en musique par Mohamad Antar, a battu tous les records sur Youtube. Réalisé en 2002-2003, il s’agit de commémorer les martyrs de la révolution et ses victimes. « Ma vidéo n’est pas du genre cérémonial, mais commémoratif. Qui a dit que la révolution était finie ? La révolution continue ! », souligne-t-elle.

Jalons :

Juin 1974 : Naissance au Caire.

1999-2000 : Photographe free-lance.

2002-2003 : Enseignante de photographie à l’Université américaine du Caire.

2004 : Chaqqa mafroucha (appartement meublé), atelier interactif au Caire avec des artistes égyptiens et suisses.

2004-2008 : Cofondatation du Contemporary Image Collective (CIC), dont elle est membre du conseil administratif.

2005 : Curateur de PhotoCairo3.

2006 : Participation au festival international du court métrage Oberhausen (Allemagne). Et à The Images of Independent Film and Video, Toronto (Canada).

Juin 2013 : Publication de son livre The Circle of Sein.

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