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Mozn Hassan: Combat pour l’équité

Houda Belabd, Mardi, 28 mai 2013

Créer une nouvelle perspective féminine égyptienne exempte de langue de bois. Tel est le but de Mozn Hassan, directrice de Nazra (regard) pour les études féministes. Le militantisme lui colle à la peau depuis ses premières lectures engagées. De quoi lui valoir la célèbre distinction Charlotte Bunch pour la défense des droits de l’homme.

Mozn Hassan

De la détermination, de la patience et des nerfs d’acier. Voilà ce qu’une femme doit posséder pour se déclarer féministe en Egypte. Pourtant, pour Mozn Hassan, directrice de Nazra (regard) pour les études féministes, peu importe les défis que lui impose ce positionnement dans la vie associative. Pour elle, l’essentiel c’est de mettre la main à la pâte sans y aller par quatre chemins. Car la cause féminine est de loin la plus sensible de toutes les causes défendues au monde arabe. De même, dans une Egypte, où il faut encore rappeler que les droits de la femme font partie des droits de l’homme, les féministes ont énormément de pain sur la planche et la sensibilisation reste un effort infini. Selon elle, il s’agit d’un « combat contre l’oubli » et d’un « rappel incessant qui passe par l’action plutôt que par les belles paroles ».

Si son nom est désormais indissociable des cas de viols recensés lors de l’éclatement de la révolution du 25 janvier, elle avoue, aussi, avoir une dent contre le sexisme sous toutes ses formes. Qu’il soit administratif, politique ou social, Mozn Hassan ne lésine pas sur les qualificatifs pour maudire ce phénomène. « Il s’agit de la forme la plus répugnante de l’ignorance. Un sexiste est par définition un arriéré mental », avance-t-elle, sans aucune réserve. En effet, force est de constater que les idées sexistes sont majestueusement répandues dans les sphères privées et publiques dans ce pays du monde. De ce fait, cette militante des droits de la femme, en étroite collaboration avec son équipe, garde un oeil sur le contenu des livres, des journaux et des médias audiovisuels dans le but de guetter les excès sexistes. Et c’est à travers des pétitions et des comités ad hoc qu’elle exprime ses coups de gueule en la matière. En fait, Nazra croit en l’égalité des sexes dans toutes les sociétés et bénéficie d’une aide précieuse de plusieurs groupes de jeunes bénévoles, et ce, en raison de leur diversité, de leur fougue et de leur militantisme inhérent à leur catégorie d’âge.

Mozn Hassan a suivi des études supérieures en art gréco-romain à l’Université d’Alexandrie. Ensuite, elle a rejoint l’Université américaine du Caire pour bénéficier d’un troisième cycle en droit international. Et en 2005, elle a obtenu sa maîtrise dont la thèse s’intitulait Interprétations juridiques du droit du divorce et de la polygamie. Quid des mouvements féministes égyptiens. Il est bien vrai que lors de la préparation de sa thèse, elle a pu sillonner diverses ONG à travers le pays, collecter diverses expériences humaines et converser avec des centaines de femmes violentées. Cependant, sa relation avec le féminisme a commencé depuis sa tendre enfance. Le déclic a eu, donc, lieu à cette époque précise.

En effet, c’est à l’âge de 12 ans qu’elle a commencé à faire connaissance avec ces livres qui rendaient de vibrants hommages à Doriya Chafiq, Hoda Shaarawy et aux féministes égyptiennes du même calibre. Néanmoins, son modèle dans la vie reste de loin sa mère. « Ma mère était universitaire. Je me suis toujours sentie fière et heureuse de l’avoir à mes côtés. Cette femme est forte, indépendante et cultivée, et je voudrais que beaucoup d’Egyptiennes puissent lui ressembler. Ce qui ne risque pas de se réaliser en un claquement de doigts ».

La sensibilisation est-ce le talon d’Achille ? Décidément, en Egypte et plus précisément dans les zones rurales et les villes enclavées du sud, les mentalités ont la peau dure et la liberté de penser reste onéreuse. A titre d’exemple, souvent, les femmes saïdies — c’est-à-dire issues de la Haute-Egypte — sont responsables de tous les torts qui puissent leur arriver. « En cas de divorce, la femme est accusée de laisser-aller. En cas de répudiation, elle est accusée de prostitution, a fortiori si elle arrive à éduquer ses enfants comme il se doit. Même en cas de viol, c’est elle qu’on accuse d’avoir séduit le violeur », s’insurge Mozn Hassan, avant d’enchaîner : « En Egypte, les discriminations infligées à la femme sont innombrables. Pis, elles sont, la plupart du temps, minimisées par les lois en vigueur. Personnellement, le choc de ma vie fut lorsque j’ai appris que la femme violée par voie anale n’est pas violée aux yeux de la justice égyptienne. Ce viol est considéré comme une humiliation, voire une agression physique, mais pas sexuelle. C’est horrible ! De même, le viol pratiqué sur une femme mariée est plus léger que celui que peut subir une vierge. Comme si le malheur en lui-même se limitait à la perte de l’hymen. Alors que le désastre ressenti par les deux victimes est presque le même ».

Pire encore, toujours au niveau des zones égyptiennes du sud, l’absence de sensibilisation en matière de maltraitance de la condition féminine est criarde. Chose qui mène tout droit à la discorde, quand un tel malheur est incompris, parce que tout ce qui est sexuel y est tabou. En effet, dans ces zones du pays dites enclavées, dit-elle, il est tout à fait coutumier pour un homme de répudier sa femme en cas de viol. Sa faute ? Elle a eu une relation charnelle en dehors du mariage et peu importe si elle est consentante ou pas tant que ce « déshonneur » a bel et bien eu lieu.

Si l’extrémisme religieux n’est pas sans failles, Mozn Hassan précise que l’analphabétisme est le premier accusé. « Si l’extrémisme religieux oblige les filles à se voiler, pourquoi les accuse-t-il d’être des filles à moeurs légères en cas de viol ? Si le violeur lui-même prétend que sa victime l’a attiré, pourquoi parle-t-il de religion pour légitimer sa fornication ? Bref, l’ignorance est la première accusée quand il s’agit de ces paramètres qui restent aussi aberrants qu’irrévérencieux. Souvenons-nous que lors de la révolution du 25 janvier, les femmes ou les jeunes filles violées sont descendues dans la rue pour faire entendre leurs voix. La raison ? Elles rêvaient d’un lendemain meilleur en Egypte », examine-t-elle, non sans révolte, avant de poursuivre : « Aucune religion sur terre n’interdit à la femme de sortir dans la rue, d’être active dans la vie sociale ou d’avoir des neurones », rappelle l’ancienne chercheur juridique en projets de charia islamique à l’AUC.

Mozn Hassan, elle, continue de militer, jour après jour, pour une condition féminine équitable, équilibrée, et surtout en très bonne concordance avec les normes universelles des sociétés modernes.

C’est en effet grâce à ses actions de protection des femmes victimes de viol entamées bien avant le déclenchement de la révolution du 25 janvier que Mozn Hassan a décroché la distinction de la féministe de l’année par le Fonds mondial pour les femmes. Le prix, dit Charlotte Bunch, a également été discerné à ce bout de femme pour la détermination de son ONG à combattre le sexisme en Egypte.

Voici seulement 8 ans que Nazra oeuvre dans le domaine des femmes victimes de violences (sous toutes leurs formes). Aujourd’hui, cette ONG pour les études féminines accueille un grand nombre de femmes violentées, les assiste, leur assure un suivi médical et juridique. Mozn Hassan, elle, en plus de posséder un grand savoir dans le domaine, n’hésite jamais à recourir à l’aide du quatrième pouvoir pour médiatiser ces histoires pour les moins affligeantes. Grâce à ce positionnement associatif, Mozn Hassan avance le coeur léger.

Jalons :

1979 : Naissance en Arabie saoudite.

2000 : Obtention d’un baccalauréat artistique à l’Université d’Alexandrie.

2002 : Etudes en droits de l’homme à l’Université du Caire.

2005 : Maîtrise en droit international à l’Université du Caire.

2011 : Défense des femmes violentées à Tahrir.

2013 : Obtention du prix Charlotte Bunch du Fonds mondial pour les femmes.

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