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Héba Morayef: L’oeil aux aguets

Lundi, 06 mai 2013

Active dans la société civile depuis son jeune âge, Héba Morayef a été nominée comme l'une des personnes les plus influentes du monde, selon Time Magazine. Directrice au Caire du bureau Moyen-Orient de Human Rights Watch, elle défend les droits de l'homme contre vents et marais.

Héba Morayef
Héba Morayef (Photo: Bassam Al-Zoghby)

« c’est une semaine bien chargée », lance Héba Morayef en entrant dans son bureau de Garden City, au Caire. Elle commente ensuite un amas de dossiers relatifs aux droits de l’homme : convocation de journalistes par le procureur général, accusations d’atteinte à la religion ou au président, nouvelle loi sur les ONG… Héba Morayef est la directrice du bureau régional du Moyen-Orient de l’ONG Human Rights Watch. Son travail fait d’elle une figure de proue de la société civile. Elle a été nominée parmi les personnes les plus influentes du monde, selon Time Magazine. Morayef vient de terminer une réunion regroupant des représentants d’ONG et des activistes des droits de l’homme. D’un ton posé, elle déclare : « Sur le plan médiatique ou dans le domaine des ONG, la situation s’est bien détériorée ». Pour la jeune militante des droits de l’homme, les lois en cours de promulgation sur les libertés et les ONG sont intrigantes, décevantes et absurdes. « La loi sur les ONG fait partie intégrante de l’enjeu politique. Sous le régime Moubarak, la loi exigeait l’approbation du ministère des Affaires sociales pour créer une ONG. Implicitement, c’était la Sûreté d’Etat qui avait le dernier mot. Selon la loi actuellement soumise au Conseil consultatif (la Chambre haute du Parlement), la création d’une ONG nécessite l’approbation d’une commission regroupant entre autres des membres de la Sûreté d’Etat. Aucun pays démocratique n’exige de telles conditions. De plus, la question du financement est soumise à des articles draconiens », estime Morayef.

Pendant longtemps, les ONG appuyées par des institutions internationales ont souffert de nombreuses accusations de trahison. Malheureusement, la situation n’a pas changé. « En fait, le financement étranger garantit en quelque sorte l’indépendance de ces ONG. La loi proposée ces derniers temps, que l’on n’arrive pas à freiner, autorise l’ONG à obtenir un financement local. Mais concrètement, aucun homme d’affaires égyptien ne cherche à subventionner une ONG des droits de l’homme. La loi permet aussi à une ONG de lancer des campagnes pour s’auto-financer, à condition d’avoir une autorisation préalable pour exercer ce genre d’activités. Cependant, pour une ONG internationale, la situation est pire. L’enregistrement de l’ONG, ses activités, ses projets sont soumis à plusieurs autorisations. A chaque étape, on a besoin d’une permission », explique-t-elle. Un cercle vicieux qui, d’après Morayef, mènera à la fermeture des bureaux des ONG travaillant dans le domaine des droits de l’homme. « Les violations augmentent, les attaques et menaces contre les hommes des médias se poursuivent, les droits de la femme sont bafoués… », souligne Héba Morayef, loin de perdre son enthousiasme. Elle est consciente de l’importance du rôle tenu par les organisations des droits de l’homme en Egypte. « Au lendemain de la révolution, il y avait un vrai soutien aux organisations des droits de l’homme. Puis, l’on a constaté qu’elles n’étaient plus les seules à oeuvrer sur le terrain. Les intellectuels, les activistes et d’autres associations se sont mêlées à la lutte. Mais pour un citoyen ordinaire, écrasé par la situation économique, défendre les organisations des droits de l’homme n’est plus une priorité », déplore-t-elle.

Même si les ONG sont parfois forcées de fermer boutique, Héba Morayef garde espoir. « Je n’envisage pas de solutions intégrales dans l’avenir proche. Mais à long terme, il y aura certainement un changement », annonce-t-elle confiante.

Issue d’une famille alexandrine qui n’accorde pas beaucoup d’intérêt à la vie politique, Héba cherchait à comprendre, à agir, à opérer un changement. « A Alexandrie, on a toujours l’impression de regarder le monde cairote de loin. Même pendant le séisme de 1992, Alexandrie était à l’écart de tout. Moi, j’ai voulu pénétrer le vrai monde, par le biais de l’activisme. Ce n’est pas possible que les jeunes éduqués qui maîtrisent les langues étrangères quittent le pays et ne rêvent que d’émigrer. Il y a toujours quelque chose à faire ici », ajoute-t-elle.

Cela étant, Morayef a décidé de se rendre au Caire pour étudier les sciences politiques à l’Université américaine. Eprise de droit international, la jeune s’est adonnée coeur et âme aux questions des droits de l’homme. « Les lois des droits de l’homme fournissent un cadre précis permettant de changer le contexte politique. De quoi mener à un vrai développement », estime-t-elle.

A l’Université, l’ambiance était plutôt encourageante. L’an 2000 a été celui de la deuxième Intifada, les manifestations allaient bon train et Héba a acquis de l’expérience. Un an après avoir obtenu son diplôme, Morayef a participé aux manifestations de 2003 contre la guerre d’Iraq. « Je ne peux pas oublier ce jour. En quelques heures, les manifestants ont bloqué la place Tahrir. Mais Malheureusement, la mobilisation des jeunes a été complètement réprimée le lendemain. Les activistes et les étudiants étaient arrêtés, torturés et emprisonnés ». Héba Morayef est stupéfaite par les mesures répressives de l’Etat. Elle a témoigné de pas mal d’incidents et a vécu le déchirement et la souffrance de ses amis emprisonnés. Pourtant, elle n’a pas cédé et a continué sa lutte contre l’oppression. Ses études supérieures l’ont amenée à Londres où elle a obtenu une bourse pour parachever son master. « Les études m’ont éloignée des incidents de 2005 et des manifestations visant à défendre l’indépendance de la magistrature ». Elle le regrette, mais elle a encore de quoi mener son combat.

Son master en poche, Héba Morayef se lance dans la vie active après plusieurs stages dans des ONG des droits de l’homme : l’Association égyptienne des droits de l’homme, quelques projets de l’Unesco, l’Association Article 19, Amnesty International, puis enfin Human Rights Watch. Observer, collecter des informations, soutenir les victimes, analyser la situation..., tels sont ses outils de travail, ou les moyens qui l’aident à comprendre les enjeux politiques.

« Grâce à Dieu, j’étais au Caire pendant la révolution », sourit-elle. Même bien avant, Morayef avait noté un certain changement, précisément après les législatives de 2010 et l’affaire Khaled Saïd (un jeune homme torturé à mort par les forces de l’ordre, considéré comme le symbole de la révolution). La colère envahissait le pays, explique-t-elle. « Le 11 février 2011, le jour de la chute de Moubarak, mon père m’a téléphoné pour me féliciter et me remercier. Personne ne croyait en la force de la jeunesse et sa capacité d’agir. Le lendemain, ma famille est venue au Caire pour célébrer la révolution », raconte Morayef.

Elle a pensé que la lune de miel durerait. Elle s’attendait à plus de liberté, à un rôle grandissant de la société civile. Mais rapidement, tout a été bouleversé. Durant la période de transition, de nombreuses violations des droits de l’homme ont été commises : jugements militaires pour des civils, tests de virginité, arrestations aléatoires … Les politiciens oeuvraient à sauvegarder leurs propres intérêts. « Les Frères musulmans qui ont longtemps souffert des jugements militaires, insistant sur la brutalité de la torture sous Moubarak, ne se sont pas prononcés pendant plus de 6 mois. Ils n’ont publié qu’un seul communiqué de presse pour dénoncer la situation en septembre 2011. Pour eux, se préparer, à tout prix, aux législatives était la seule chose qui comptait ». Ainsi critique-t-elle les groupes islamistes qui ont occupé le devant de la scène. Elle blâme aussi les libéraux. « On croyait qu’ils allaient placer les objectifs de la révolution en tête de liste, qu’ils allaient défendre les droits de l’homme, réclamer la réforme du ministère de l’Intérieur, faire quelque chose pour le pays … Rien de cela n’a eu lieu ».

Alors existe-t-il un moyen de sortir de l’ornière ? « Franchement, je ne sais pas », répond-elle. Elle réfléchit pendant quelques secondes comme si elle parcourait rapidement les événements des deux dernières années. Puis ses yeux brillaient, comme si elle avait aperçu une lueur d’espoir : « La révolution constitue un moment-clé dans l’histoire du pays. Les Egyptiens se sont débarrassés de leur peur. Désormais, ils réclament leurs droits plus ouvertement. Quand un jeune qui s’exprime à haute voix est arrêté, tout son voisinage et son quartier se soulèvent contre l’oppression. Si on réussit à protéger les médias, à mobiliser les gens, à réclamer les droits humains, je crois que sans doute il y aura espoir », annonce la militante. Et de conclure : « Il faut bien croire en la force du peuple » .

Jalons

29 juin 1980 : Naissance à Alexandrie.

1998 : Arrivée au Caire.

2002 : Diplôme de sciences politiques à l'Université américaine du Caire.

2005 : Master en droit public international de la London School Of Economics.

2006-2008 : Intègre Amnestie International.

Depuis 2009 : Directrice de Human Rights Watch Moyen-Orient

May Sélim

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