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Ahmad Harfouch : La voix nostalgique du jazz

May Sélim, Dimanche, 19 mars 2017

Le vocaliste et chanteur de jazz résidant à Londres, Ahmad Harfouch, est devenu l’icône du jazz en Egypte. Entre deux pays et deux cultures, il a réussi à faire revivre ce genre musical.

Ahmad Harfouch

Le 17 mars à 20h, c’était le rendez-vous attendu avec le public français au Club Rayé à Paris, à l’occasion du Paris Music Festival. Sur les planches, accompagné du pianiste italien Maurizio Mariscoli, l’Egyptien chanteur de jazz de renom, Ahmad Harfouch, transporte son audience vers un monde ensorcelant. En consacrant son programme aux oeuvres du compositeur et parolier américain Cole Porter (1891-1964), il plonge son audience dans un air nostalgique d’autrefois. La voix de Harfouch transporte les Français aux Etats-Unis des années 1950. « J’ai passé mon enfance aux Etats-Unis. Mon père était un diplomate. Son travail nous a fait déplacer d’un pays à l’autre. Aux Etats-Unis, j’ai découvert le jazz américain et j’ai été très impressionné par les mélodies et les paroles », explique Harfouch, fan de jazz depuis sa tendre enfance. Il ajoute : « Mais en même temps, ma mère me faisait écouter les chansons égyptiennes des stars. J’ai gardé toujours au fond de moi cet héritage musical ». Passant d’un pays à l’autre, Harfouch devient un vrai passionné de jazz. Il l’écoutait sans cesse, retenait par coeur les paroles et fredonnait tout simplement les mélodies. « J’aime le jazz tout court. C’est un genre de musique qui s’ouvre aussi à tous les genres musicaux de par le monde, d’où sa capacité à se renouveler », estime le chanteur. Envisageait-il une carrière de chanteur ou de jazzman ? Ni l’une ni l’autre. En Egypte, il était diplômé de la faculté du tourisme et d’hôtellerie, de l’Université de Hélouan, et a travaillé ensuite comme guide touristique dans plusieurs compagnies. Puis, il a été engagé par l’Université américaine au Caire pour accompagner une équipe d’archéologues à Louqsor. Le guide accompagne une autre mission archéologique de l’Université de Chicago pendant quatre ans. « A l’époque, j’ai fait la connaissance de musiciens et de chanteurs qui travaillaient dans les hôtels à Louqsor. Et ce fut ensuite mon premier face-à-face avec le public en tant que chanteur ». Sans aucune préparation, il chantait avec ses amis durant leurs performances. Le matin, il était alors le guide touristique qui cherche la stabilité de l’emploi, et le soir, il devenait le chanteur qui s’adonne aux merveilles de ce monde.

A Louqsor, l’expérience était limitée. Ahmad Harfouch cherchait à s’ouvrir au monde du chant et à animer des concerts multiples. De retour au Caire, Harfouch a été engagé comme employé au bureau des Nations-Unies. Et le soir, il rejoignait la chorale de l’Université américaine où il chantait des oeuvres classiques occidentales. « Parfois, le maestro de la chorale me donnait quelques chansons de jazz à interpréter. En chantant, je me sentais de plus en plus à l’aise. J’ai donc changé de style et j’ai opté pour le jazz ». De cette chorale est née la troupe indépendante de jazz Riff Band. Pendant six ans, Harfouch a mené cette double vie : l’employé et le chanteur de jazz. Mais une fois que les concerts de Riff Band ont commencé à gagner la faveur du public, il fallait décider. « Le conflit interne que j’ai vécu n’a pas longtemps duré. La question était simple : mener une carrière stable ou bien prendre le risque et faire ce que j’aime ? ». La réponse était pourtant claire. Harfouch a démissionné pour se consacrer au jazz. Il se contentait des concerts de Riff Band donnés ici et là. « En Egypte, le jazz n’est pas souvent très apprécié. Il attire un certain public qui y retrouve un air nostalgique et des souvenirs du passé. Le jazz faisait partie des bandes sonores et des chansons des anciens films égyptiens en noir et blanc. Certains sont attachés à ces mélodies qui nous rappellent aussi quelques traits des années glorieuses du cinéma égyptien », précise le chanteur.

Avec Riff Band, Harfouch a réussi à éveiller chez certains la passion du jazz. On se contentait d’écouter un chanteur égyptien qui chante en anglais et interprète les tubes américains d’autrefois avec une belle voix. Harfouch est le jazzman par excellence. En solo ou accompagné de sa collègue du Riff Band, Noha Fekri, il sait comment s’emparer de la scène. Et ce, grâce à ses voyages multiples et à ses performances ici et là. S’ajoutent à cela ses études privées comme vocaliste à l’Académie Mountview pour les arts du théâtre à Londres.

Certaines chansons remportent un énorme succès comme Tea for 2. C'était un réarrangement de Brodway de 1925 reproduit par l’Américain Darryl Kennedy. Avec ce même producteur, Harfouch a enregistré son single Music Makes me Swing qui doit sortir dans un album de compilation de jazz intitulé Voices from the Sand.

Harfouch ne doit pas seulement son succès à son talent et à sa belle voix. Il le dit ouvertement « pour réussir, j’ai dû profiter de mes relations en Egypte et ailleurs et du réseau de connaissances dans le monde musical. Je sais comment gérer l’aspect communicatif et administratif du processus du chant ». Ainsi, il se produit dans les hôtels, dans le Cairo Jazz Club, à Saqiet Al-Sawy … et ailleurs. De plus, ses concerts sont très demandés en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et dans d'autres pays.

« Quand je chante le jazz, mon but est de donner plaisir au public, je lui offre l’art pour se soulager et s’éloigner de ses soucis. Malheureusement, après la révolution, l’ambiance était différente. Le public cherchait plutôt un art qui traduit sa colère et qui absorbe son énergie négative. Ce n’est plus l’art pour l’art qu’on cherche maintenant en Egypte, mais plutôt un art qui exprime la fureur et qui permet aux gens de se perdre dans un mouvement rythmé », explique Harfouch. Une raison pour laquelle, les chansons dites « mahraganate » qui mêlent le rythme chaabi à la musique électronique ont de plus en plus de succès. Harfouch ne les condamne pas. Il comprend que c’est une nouvelle vague qui se répand en Egypte.

Le jazzman, voulant s’ouvrir encore plus à la musique et au monde du jazz, décide de s’installer à Londres. « C’est un foyer où les différents genres musicaux se rencontrent. J’anime souvent à Londres des concerts de jazz depuis 2004 ».

Il fonde une nouvelle troupe de jazz, Ahmad Harfouch Jazz Band, avec des musiciens anglais, et se contente de se produire en Europe. Mais Harfouch cherche aussi à devenir unique et lance son programme « Egyptian Jazz Project » (le projet du jazz égyptien). Il introduit au public européen les chansons pop égyptiennes des années 1940 et 1950 en leur donnant un air de jazz boléro-latin. Ainsi, son concert débute par des chansons en anglais où il plonge son public dans les rêves et dans les goûts du passé. Puis soudainement, il change de langue, de mélodies et de tempos en chantant en arabe. Un air exotique ? Peut-être. « J’essaye d’apprendre les techniques du chant arabe pour mieux représenter cet héritage culturel. Je veux introduire la musique et le chant arabes aux autres ». Ainsi, en revenant aux sources et en présentant de nouveaux arrangements de tubes à succès en Egypte de Abdel-Wahab ou de Abdel-Halim Hafez, Harfouch se distingue.

Il transcende les frontières, joue avec les deux cultures et élargit son public. Son programme de concerts dans différents pays est chargé. Pourtant, il ne s’éloigne jamais de son Egypte. Pour lui, l’Egypte est un pays en cours de développement. Il croit à sa force et aux projets de renouvellement d’infrastructures et de réforme actuelle. « Je ne perds jamais d’espoir comme on dit en anglais I beleive it when I see it (j’y croirai quand je verrai) ».

Récemment au Caire, il s’est produit en compagnie de Dalia Farid Fadel au théâtre Al-Gomhouriya et leurs prestations ont eu un grand succès. Quant à Riff Band, il précise qu’elle ne s’absente jamais de la scène. « Quand je ne suis pas au Caire, le chanteur Amr Yéhia prend ma place dans les concerts de Riff Band. La troupe doit continuer sa carrière et sa mission. Et certes, je me contente toujours de me produire avec ses membres ».

Aujourd’hui, à Londres, il prépare son premier électro-swing single, Sweet Little Sin (le petit beau péché) dont la sortie est prévue en 2017. Il multiplie les concerts et les chansons en arabe. « Au Caire, à Londres où n’importe où, je continue à chanter pour plaire au public, le soulager et le divertir ». Malgré les circonstances, Harfouch croit toujours à la force de l’art. C’est sa seule arme pour survivre.

Jalons :

1974 : Naissance au Caire.
2002 : Fondation de la troupe Riff Band et premier concert au Caire.
2007 : Réarrangement et enregistrement du tube Tea For 2.
1er février 2015 : Concert avec l’orchestre philharmonique de Macédoine.
Août 2015 : Installation à Londres.
2017 : Premier électro-swing single, Sweet Little Sin.

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