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La cinéaste Kamla Abou-Zikri: Controversée et fière de l’être

Yasser Moheb, Lundi, 08 avril 2013

La cinéaste Kamla Abou-Zikri est bien connue chez les porte-parole engagés de toute une génération de jeunes réalisatrices. Hors des sentiers battus le long de ses 15 ans de carrière, son oeuvre ne cesse de déranger.

Kamla Abou-Zikri
Kamla Abou-Zikri

Au festival du film africain de Louqsor, la jeune réalisatrice est en pleine activité. Membre de jury de la compétition des courts métrages, elle venait de retrouver le champ où son herbe a — il y a plusieurs années — poussé. « C’est là où ma passion pour le cinéma a pris naissance, c’est pourquoi je me sens active et à l’aise en jugeant des oeuvres dont la majorité est signée par des nouveaux talents envers lesquels je ressens une certaine appartenance et une grande responsabilité », affirme Kamla Abou-Zikri. Pour elle, être membre de jury dans un tout jeune festival est le bon signe que les fans du 7e art et les membres de la profession maintiennent leur métier. « Ce genre de festivals et de manifestations culturelles sont la meilleure façon de dire non face aux tentatives de voiler l’art ou contrôler ses créateurs », souligne-t-elle sur un ton ferme.

Connue par son opiniâtreté et son style révolté, ses oeuvres s’inscrivent à l’instar de ses idées et de ses comportements, c’est-à-dire différentes sans perdre la simplicité. Son talent, ses réalisations et son parcours de vie en font l’une des réalisatrices les plus prometteuses du cinéma arabe actuel.

Née dans une famille imprégnée de culture et de cinéma, la petite Kamla a pour père le fameux écrivain et journaliste, feu Waguih Abou-Zikri. C’est d’ailleurs lui qui fera découvrir la force de l’art et de l’expression à sa petite Kouki, pour lesquels elle garde encore aujourd’hui une véritable passion. Rien ne semble pouvoir bousculer cette enfance tranquille, et pourtant Kamla ne sait pas encore que les dés de son destin sont en réalité lancés. Elle est entrée dans le monde de l’art par la grande porte, et le virus du cinéma l’a conduite à se consacrer à son talent.

Autonome et intellectuellement indépendante, Kamla se tourne vers des études académiques avant de devenir réalisatrice. « C’était mon père qui représentait le puits dans lequel je cherchais la sagesse, l’expérience et la solution à tous problèmes », dit-elle. « Il est important de trouver une source de chaleur, de sincérité, de quiétude, de soutien et de logique. Mon père l’était dans tous les sens du mot, puisqu’il tâchait toujours de m’apprendre comment avoir affaire à la vie, et comment rester attachée à ma patrie et à respecter les gens, surtout les pauvres. Maints principes qui ont formé presque toute ma vie et m’ont beaucoup aidée dans ma carrière d’artiste », raconte la jeune cinéaste.

Passionnée depuis son enfance par tout ce qui est artistique, Kamla Abou-Zikri a toujours rêvé de saisir ce qui inspire et agite. C’est au début des années 1990 que se révèlent ses talents de réalisatrice. Captivée par l’art de raconter des histoires en images, c’est à titre d’assistante qu’elle débute sa carrière cinématographique en côtoyant de talentueux réalisateurs.

C’est en assistant le réalisateur Nader Galal dans son film 131 Achghal (131 peines forcées) que Kamla prouve son talent de cinéaste à 27 ans. « C’était la première expérience professionnelle de ma carrière », se souvient-elle. « Je me rappelle bien ce jour-là où Nader Galal m’a acceptée comme assistante, non pas pour le nom de mon père, mais pour ma réputation à l’Institut du cinéma en tant que jeune cinéphile rebelle », ajoute Kamla. « J’ai beaucoup appris de cette participation, au moins, elle m’a rendue célèbre dans les milieux professionnels en tant que jeune réalisatrice et non en tant que fille de la famille d’Abou-Zikri », déclare-t-elle.

Elle retrouve les caméras en 1995, en assistant le réalisateur et son professeur de l’époque à l’Institut du cinéma, Mohamad Kamel Al-Qalioubi, dans son film Al-Bahr beyedhak leih (pourquoi la mer rit). Un autre pas vers la confirmation de son talent et de sa célébrité en tant que jeune réalisatrice assistante. Par hasard ? L’aventure aurait pu s’arrêter là, mais il n’en est rien.

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, elle reprend le chemin des plateaux de cinéma et tourne en 1999 son premier court métrage intitulé Qetar al-saa al-sadessa (le train de 6h). Ce drame bien travaillé s’avère être sa première réussite. Elle comprend alors qu’être réalisatrice est bien sa véritable vocation.

Le train de sa carrière est alors en marche et rien ni personne ne pourra l’arrêter. Elle continue donc à accumuler les expériences en tant qu’assistante pour autres réalisateurs. Elle retrouve Nader Galal comme assistante dans le film Hello America en 2000, Mohamad Kamel Al-Qalioubi dans Etfarrag ya salam (regarde, quelle beauté !) en 2001, Waël Ihsan dans Al-Limmbi en 2002 et Ahmad Atef dans Ezzay Al-banat tehebbak (comment les filles t’aiment) en 2003.

Kamla Abou-Zikri a déjà de l’expérience quand on lui propose en 2003 son premier film Sana oula nasb (première année d’escroquerie). « Ce film est venu à moi. Un jour, j’ai reçu un coup de fil de la comédienne Samira Mohsen m’invitant à me présenter le lendemain dans son bureau, afin de discuter les possibilités de participer à sa nouvelle aventure. En arrivant, la première personne que j’ai vue était le comédien Hassan Hosni, croisé quelques années plus tôt. Pour moi, c’était un signe précoce de réussite », relate-t-elle en souriant. Les discussions étaient brillantes en fait, et quelques jours plus tard, Kamla signe le contrat, et fait la une des journaux.

Cependant, puisque la vie ne nous offre pas tout, Kamla Abou-Zikri reçoit le choc le plus dur de sa vie. Lors de la sortie de son film en 2004, elle perd son idole : son père. « Avec la mort de mon père, j’ai perdu tout équilibre et toute tranquillité, c’était comme un séisme qui m’avait secouée, relate Kamla d’une voix pleine d’amertume. Je me suis rendu compte qu’il était la source de ma paix intérieure et de ma confiance, c’est pourquoi j’ai passé de longs mois avant de retrouver mon équilibre ».

Arrive ensuite l’un des films les plus importants aux yeux de la jeune cinéaste, Malek wa kitaba (pile et face), projeté en 2005. Ce film, regroupant Mahmoud Hémeida, Hend Sabri et Khaled Aboul-Naga, lui a donné le feu vert avant l’essor artistique tant aspiré, en se basant sur la grande notoriété du trio de comédiens. « Les critiques l’ont beaucoup aimé puisqu’il aborde plusieurs problèmes à la fois : le conflit des générations, la trahison sentimentale, le problème de l’éducation et les différentes passions humaines. Un film riche par ses idées que j’ai beaucoup travaillées pour les présenter différemment sur l’écran », souligne-t-elle.

Elle fait ensuite endosser au trio Ahmad Al-Saqqa, Mona Zaki et Menna Chalabi des looks tout à fait différents et nouveaux à l’époque, à travers An al-ichq wal-hawa (à propos de l’amour et de la passion), dont le scénario est signé Tamer Habib. Comme dans la plupart de ses métrages, Kamla Abou-Zikri y interroge différemment les traditions et les relations complexes entre tradition et modernité. Encore un film qui a fait le tour des festivals et qui a été partout primé.

Mais, reste le film le plus controversé de sa carrière, Wahed/Sefr (un-zéro), écrit par la jeune Mariam Naoum, puisqu’il n’a cessé de susciter le débat pour avoir soulevé la question très délicate de l’absence de divorce dans la religion chrétienne et pour avoir souligné l’inégalité entre les droits des hommes et des femmes dans le christianisme, ainsi que la question du droit de la femme chrétienne à décider de la séparation de son époux. « Le film a été férocement critiqué même avant sa sortie en salles, à tel point qu’on nous a accusés d’infamie et d’irrespect pour la religion, ce qui n’était certes que de l’imagination de certains qui n’avaient pas l’habitude de la discussion sur des sujets tabous sur l’écran », s’explique la jeune cinéaste.

Pour elle, on ne peut pas chercher à être engagé, ce sont des actes et des comportements qui reflètent involontairement l’état d’âme et les convictions personnelles. « Je ne sais pas si je suis une réalisatrice engagée ou pas, mais si mes oeuvres sont qualifiées ainsi, pour le fait d’être rebelles dans leur contenu et de donner une énergie positive à ceux qui les regardent, c’est alors une mission à laquelle je me dédie et j’en suis fière », admet-elle.

Cependant, ce genre de débats et de controverses ne cesse de poursuivre Kamla, puisqu’il vient de resurgir il y a quelques mois, pendant le tournage de son premier feuilleton, Zat (soi). « C’est une adaptation du livre portant le même titre, signé Sonnallah Ibrahim, et dont les événements se passent pendant les années 1950 de l’histoire de l’Egypte, ce qui a nécessité de tourner dans l’université parmi les étudiants et avec des costumes de cette période, et avec beaucoup de problèmes soulevés », affirme la réalisatrice. « Certains étudiants extrémistes nous ont exprimé leur colère à l’égard des costumes assez modernes et des jupes plus ou moins courtes que les actrices portaient lors du tournage, ce qui est allé jusqu’au fait d’essayer d’interrompre le tournage. Ces comportements ne demeurent pas malheureusement curieux de nos jours, mais nous les refusons tous en tant que libéraux, intellectuels et responsables de notre liberté d’expression », indique Kamla.

Néanmoins, le pire arrive, lorsque la réalisatrice publie sur sa page Facebook une photo dans laquelle elle paraît en train de fumer tout en portant le niqab, ce qui l’a mise de nouveau sous le feu des critiques et de la fureur de certains internautes refusant cet acte d’expression. « C’était une plaisanterie pendant que nous tournions quelques scènes du feuilleton, car je trouve que le niqab représente une conviction et un acte spirituel, et non une apparence ni un caractère sacré comme le prétendent certains ! », essaie-t-elle de clarifier.

La cinéaste, qui filme plus pour l’engagement artistique et idéologique que pour l’image pure, ne cesse de renouveler ses canaux d’expression. Après s’être orientée récemment vers le petit écran pour de nouvelles aventures, son esprit inventif l’a auparavant conduite en 2009 à diriger les personnages de la sitcom 6 Midan Al-Tahrir (6 place Tahrir). Une corde supplémentaire à son arc.

« Varier les genres artistiques c’est vivre plusieurs vies en une seule, ou plutôt enrichir sa carrière de procédés diversifiés et de fans. C’est ce que je cherche : gagner en maturité artistique et humaine », dévoile Kamla.

D’autres souhaits sur le plan personnel ? Bien sûr. « J’espère rester au niveau de mes ambitions sans limites, et voir ma fille Abeyya toujours heureuse et épanouie. Sur le plan professionnel, je souhaite présenter prochainement l’adaptation artistique de l’oeuvre de mon père, Mazbahat al-abryaa (massacre des innocents), dans le but de pouvoir défendre tous les innocents en Egypte comme partout dans le monde », ajoute-t-elle.

En clair, la cinéaste n’a pas fini de nous étonner.

Jalons

1e mars 1966 : Naissance.

1993 : Début de sa carrière de cinéaste.

1999 : Tournage de son premier court métrage, Qetar al-saa al-sadessa (le train de 6h).

2003 : Réalisation de son premier long métrage Sana oula nasb (première année d’escroquerie).

2009 : Prix du meilleur film du Festival du film d’Alexandrie, pour son film Wahed/Sefr (un-zéro).

2013 : Tournage de son premier feuilleton Zat.

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