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Sérénade Gamil : Le sonore comme fil conducteur

Dalia Chams, Lundi, 01 avril 2013

Le mélange politique et culture donne le ton à la vie de Sérénade Gamil, correspondante nationale auprès de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Polyglotte, elle assimile les cultures, portant en elle l'histoire d'une famille exceptionnelle, où tout le monde chante et joue de la musique. Le piano, les vers de Senghor ou d'Aimé Césaire constituent ses vrais compagnons de route.

Sérénade Gamil
Sérénade Gamil (Photo: Bassam Al-Zoghby)

Quand il y a de la tension dans l’air, elle joue les Nocturnes de Chopin pour avoir la paix. Et lorsqu’elle ne se sent pas très en forme, elle boude son piano. Cela peut durer des mois, le temps que l’orage passe. « Le piano c’est mon ami », s’exclame l’ambassadeur Sérénade Gamil, ajoutant : « Il y a un échange avec le morceau qu’on joue, donc il faut être en état. C’est un instrument magnifique qui demande beaucoup de rigueur et une forte discipline. Il vous laisse le champ libre pour s’exprimer ». Et les Nocturnes, sans doute, sont l’une des expressions du romantisme musical. Cela va de pair avec la finesse des traits et la douceur de cette diplomate égyptienne, directrice du service de la francophonie auprès du ministère des Affaires étrangères, depuis septembre 2011. Avant cette date, lorsqu’elle était en poste à Vienne, en tant que représentante permanente adjointe de l’Egypte auprès de l’ONUDI (Organisation pour le développement industriel), son vieux voisin autrichien s’inquiétait quand elle arrêtait de jouer. Il lui posait alors la question : « Frau Sérénade êtes-vous malade ? ».

Elle sourit en reprenant la question en allemand. Car la diplomate, qui parle français, anglais, allemand, arabe et un peu d’italien, a toujours fait le bonheur de ses voisins partout là où elle s’installe. Ayant commencé à faire du piano dès l’âge de 7 ans, elle a suivi des cours avec Olga Yassa (la mère du fameux pianiste Ramzi Yassa) et avec Marcelle Matta. Puis, elle a étudié la théorie musicale au Trinity College of London. Ensuite, durant son premier poste à l’ambassade d’Egypte en France, entre 1996 et 2000, elle a été admise au Conservatoire russe de Paris. « Mon professeur me disait : le piano est comme l’océan, ou tu le maîtrises et tu joues bien, ou il t’engloutit ». Et une diplomate talentueuse ne pouvait pas se laisser engloutir ! Elle a toujours réussi à tirer son épingle du jeu. « La diplomatie aussi c’est un art. Et le dossier de la francophonie me permet d’allier le politique avec le culturel ». Un mélange dans lequel elle s’est investie tout au long de sa carrière, se plaisant à tisser des liens de coopération et d’amitié entre les pays.

Issue d’une famille ultra-musicale, tout la prédestinait à une carrière artistique, son prénom y compris. « On rigolait avec mon père : Tu as appelé ta fille Sérénade ! Et ton fils, alors ? Ce serait Concerto ? ». Son père n’est autre que le musicien-compositeur, critique d’art et musicologue, Soliman Gamil. L’homme de sa vie. « Papa composait sur le piano et le qanoun (sorte de cithare orientale) vers 4h. Je me levais du lit, grimpais les escaliers pour descendre le rejoindre. On s’amusait bien ». Les souvenirs vont bon train. Elle raconte les joies de son enfance : « Une fois, j’ai fredonné un petit air, et papa s’est mis à le jouer au piano. Je n’avais que 7-8 ans. Plus tard, on assistait à une pièce dont il a signé la musique, Al-Nésr al-ahmar (l’aigle rouge), alors j’ai reconnu ma mélodie. Je l’ai accusé de me l’avoir volée, et il m’a dit : Tu me la prêtes, ok ? ».

Un rapport très spécial les liait. En un mot, c’était la prunelle de ses yeux. D’ailleurs, la femme mûre qu’elle est devenue tient absolument à mentionner qu’il était né en 1924. Un vrai jalon pour la fille tant chérie. Elle ne manque pas également d’énumérer les exploits de son ascendant : il a été le premier à utiliser les instruments folkloriques ancestraux dans le cinéma durant les années 1960. Il en a fait un orchestre, pour le film Al-Haram (l’illicite) de Barakat, avec Faten Hamama, qui lui a valu un prix au Festival de Cannes. Il a aussi signé la musique du film le Paysan éloquent de Chadi Abdel-Salam. De plus, lorsque Nasser a voulu répandre le socialisme dans les villages, il lui a conseillé de ne pas leur imposer une idéologie, mais de fonder des centres culturels partout et de laisser les gens s’exprimer à leur façon. Sérénade Gamil a hérité d’un trésor, outre son attachement à son identité culturelle. « J’ai les enregistrements qu’il a effectués en sillonnant tous les bourgs et les recoins du pays. Certains musées cherchent à se les approprier ». En fait, c’est aussi grâce à ce père qu’elle est devenue francophone, par choix. Car Soliman Gamil fut nommé à l’ambassade d’Egypte à Bruxelles afin de s’occuper du service de presse. A 13 ans, Sérénade a décidé d’aller à un établissement scolaire belge, au lieu d’une école internationale. Et pour sa première année de seconde, elle a dû suivre des cours intensifs de français avec une religieuse, afin de se rattraper. Au bout de quelques mois, elle a rédigé un poème dans la langue de Molière, exprimant ses sentiments d’expatriée, « ô cher pays du Nil ».

« Je me sentais bien dans cette langue, qui a la même sensibilité que l’arabe. La soeur m’a donné le rythme (alexandrin) et moi j’ai trouvé les mots ». C’est peut-être à partir de ce moment-là que commence son histoire avec la poésie. Car après avoir obtenu une licence ès lettres en français, elle a effectué un master sur la « négritude » en poésie à travers les vers de Léopold Senghor. Plus précisément, elle s’est penchée sur l’influence de la musique africaine, de ses rythmes, sur l’oeuvre de ce chantre de l’Afrique noire. « Les peuples s’approprient la langue différemment et en ajoutent à sa richesse. Il y a toujours une interaction entre la langue et la spécificité culturelle de chaque pays. Donc, nous ne pouvons guère retrouver la même musicalité de Senghor chez un poète français ». D’ailleurs, le poète sénégalais affirme lui-même que « seul le rythme provoque le court-circuit poétique et transforme le cuivre en or, la parole en verbe ».

Premier homme de couleur à être admis à l’Académie française, il a forgé le mot « négritude », soit « la simple reconnaissance du fait d’être Noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture », a-t-il dit. Sérénade Gamil récite ses vers ; elle les connaît par coeur et lance : « Qui d’autre peut évoquer la Femme noire avec la même sensibilité ? », faisant allusion à son poème du même titre, extrait du recueil Chants d’ombre. Une ode à l’amour, à la femme, à la terre africaine, et contre le colonialisme. Un rapport amour-haine ? Non, affirme-t-elle, « plutôt une complémentarité ». Et d’ajouter : « Durant le sommet de Kinshasa, qui a regroupé en octobre dernier les chefs d’Etat de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), la France a lancé une initiative afin de créer un espace de libre circulation parmi les pays francophones, au profit des créateurs. Tant que ces derniers possèdent un projet artistique ou autre, ils seront catégorisés différemment ».

La diplomate passe facilement du culturel au politique, de l’héritage au développement, de la musique à la coopération technique, avec l’ambition de promouvoir le potentiel existant. « Le tandem art-politique, je l’ai aussi hérité de tante Faïda … Elle m’a beaucoup marquée, à son tour ». Il s’agit de sa tante paternelle, Faïda Kamel, interprète de chansons patriotiques et députée à l’Assemblée du peuple, pendant plusieurs années. De nouveau, elle revient à son histoire de famille, dans le giron musical. « Ma tante était d’une grande générosité, elle était un peu la mère de tout le monde … au service de tous les habitants de sa circonscription à Khalifa, le quartier où se trouvaient le domaine et les waqfs (biens de main morte) de notre aïeul, le sultan Achraf Chéabane, le Mamelouk d’Egypte ». Son grand-père, qui avait lui-même une voix extraordinaire, en psalmodiant le Coran, a refusé que sa fille interprétait des paroles d’amour, sur des mélodies orientales. Par contre, son autre fille, Amira Kamel, a été une chanteuse d’opéra, c’était la Aïda d’Egypte, disparue subitement. « Je garde sa photo sur scène et je l’emmène avec moi partout en voyage ». Et de poursuivre : « Elle me disait que j’avais la voix d’une soprano leggero, alors qu’elle était une soprano dramatique ».

Un monde de paillettes et de stars, d’art engagé, a fait d’elle ce petit bout de femme à l’allure soignée comme une poupée. Les cheveux clairs et longs lui attribuent un petit air de romantisme qui n’est pas sans rappeler les films des années 1950, lorsque sa propre mère habillait des vedettes telles Chadia ou Laïla Mourad … Encore de jolies femmes, des voix de velours, comme celles qui ont peuplé toute sa vie, marquée aussi par un tournant de siècle. En l’an 2000, Sérénade Gamil a participé à l’organisation du concert du millénaire, au pied des pyramides de Guiza, animé par Jean-Michel Jarre. « Dans l’Histoire, le tournant du siècle marque les esprits sans qu’on le veuille. On aspire à quelque chose … », conclut-elle, en affirmant que ce n’est pas par hasard que quelques années plus tard le peuple égyptien s’est battu pour la démocratie. C’est comme si le coup d’envoi a été donné, en plein air, par une sérénade de nuit.

Jalons

Naissance au Caire …

1978 : Début de l’apprentissage du français. Une découverte.

1991 : Intégration au ministère des Affaires étrangères (après des études en relations internationales en 1986-87).

1996 : Première mission diplomatique à l’étranger (à Paris).

2007-2011 : Représentante permanente adjointe auprès de l’ONUDI, à Vienne. Et conseiller à l’ambassade d’Egypte.

Découverte des tableaux originaux de Klimt au Musée du Belvédère et de la littérature d’Arthur Schnitzler (1862-1931).

Depuis septembre 2011 : Directrice du service de la francophonie, auprès des A.E.

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