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Waguih Yassa : Le portraitiste de l’âme

Névine Lameï, Dimanche, 09 octobre 2016

Maître incontesté du portrait à l’aquarelle, l'artiste-peintre égypto-canadien Waguih Yassa, expose son travail à la galerie Picasso. Il tient régulièrement un salon artistique dans son atelier de Réhab. Des moments d’échanges ponctués par la bonne humeur

Waguih Yassa,
(Photo:Mohamad Moustapha)

Les visages de gens incon­nus ou de ses amis consti­tuent ses meilleurs compa­gnons de route. D’un regard perçant, Waguih Yassa par­vient tout de suite à déchiffrer leurs peines et leurs joies, et d’en faire part dans des portraits à l’aquarelle saisissants.

Il vit à cheval entre l’Egypte et le Canada, et fait le lien entre les diffé­rentes cultures, grâce au regard qu’il porte sur l’être humain, sa principale source d’inspiration. Pendant les quelque trois mois qu’il passe en Egypte, il reçoit chez lui, dans son ate­lier de Réhab (quartier résidentiel de la péri­phérie cairote), pas mal d’amateurs d’art, leur offrant des cours d’ini­tiation gratuits. On vient chez lui, tous les vendredis, partager quelques pâtisseries et boissons rafraîchis­santes, mais surtout tailler les portraits des uns et des autres. En véritable maître, il défile parmi ses conviés, faisant une remarque par-ci, par-là.

Né dans le quartier de Choubra au nord du Caire, et issu d’une famille chrétienne assez attachée à la reli­gion et originaire de la Haute-Egypte, Yassa perd très tôt ses deux parents dans un accident de route. Il avait à peine 12 ans lorsque cet évé­nement foudroyant est venu boule­verser sa vie. Très touché, il devient alors ultrasensible et vulnérable pen­dant de longues années, jusqu’à ce qu’il réussisse à surmonter ce trau­matisme. Ses papiers à dessin et ses crayons de couleur ont été sa théra­pie. « Quand une maman meurt, on continue à vivre et à respirer, mais rien n’est plus comme avant. Seul, replié sur moi-même dans ma chambre à coucher, avec mes des­sins enfantins, reproduisant des icônes de saints chrétiens, j’essayais de compenser l’absence de mes parents », évoque Waguih Yassa, essayant de retenir ses larmes. Son mentor et professeur de dessin, le père jésuite Youssef Khouzam, l’a beaucoup soutenu tout au long de sa vie. Comme en l’encourageant à rentrer chez les scouts des Jésuites de Faggalah après l’accident. « Au scout, on apprend plein de choses utiles pour l’avenir : le goût du risque, le respect des autres, l’indé­pendance, la ponctualité, le travail d’équipe, la discipline et le sens de la responsabilité », précise Yassa, qui a étudié au lycée Saint-Antoine à Choubra, puis à la faculté de lettres anglaises, à l’Univer­sité du Caire. Une fois parti au Canada, dans les années 1980, il a suivi des cours en psy­chologie à l’Université de Toronto.

Néanmoins, Waguih Yassa n’a jamais pensé à travailler dans son domaine pour gagner sa vie. Son amour pour l’art du portrait l’emportait toujours, même si cela était « peu rentable ». « Mes études en psychologie m’ont servi pour ma carrière artistique. J’ai appris que les êtres humains, partout dans le monde, partagent les mêmes sentiments, ceux de la peur, de l’étonnement, de l’an­goisse ... Etudier Freud m’intéres­sait beaucoup et je faisais des liens avec mon travail artistique », indique Yassa. Et d’ajouter : « Mes portraits traduisent l’état psycho­logique de la personne plus que son aspect physique. Et ce, non sans négliger, évidemment, les traits du visage et les expressions singulières de tout un chacun. Il faut capter les émotions, une humeur, ou essayer de traduire l’histoire personnelle du modèle. Contrairement à la photographie qui fige le temps ou immobilise l’instant, dessiner un portrait nous place en dehors du temps. L’espace-temps devient alors plus souple, plus libre, moins exact. Mes portraits ne vieillissent pas avec le temps ».

Même s’il se veut libre comme le vent, Yassa a l’esprit d’un entrepre­neur et d’un professionnel de l’im­mobilier. C’est le métier qu’il exerce au Canada tout en gérant sa ferme, située à Toronto, depuis 2010. Un endroit qui lui permet de dessiner, dans un cadre idyllique. « Au Canada, le calme et la ver­dure m’inspirent beaucoup, malgré le climat difficile. Au Caire, cette belle ville chaude, animée et chao­tique, il y a toute ma mémoire d’enfance. Je me souviens de mon quartier natal comme un coin de paradis, où tout est calme et pai­sible. Dans le temps, la diversité religieuse l’emportait : musulmans et chrétiens partageaient leurs moments de joie et de peine. C’est vrai que le quartier était dépourvu d’espaces verts, mais les habitants accrochaient toujours des pots de fleurs à leurs balcons », raconte Waguih Yassa, qui tient actuelle­ment à la galerie Picasso une expo­sition intitulée Rêve. L’exposition reflète la chaleur naturelle de l’ar­tiste, la même qui règne dans son atelier de Réhab. « Je reçois dans ce salon artistique, né il y a 12 ans, mes anciens amis, des portraitistes égyptiens de la revue Sabah Al-Kheir et des amateurs d’art. Les visages changent constam­ment, mais l’ambiance conviviale, elle, reste. Les portraits que j’es­quisse durant ces séances, j’en fait cadeau aux gens présents. J’offre à chacun son portrait. Je tiens rare­ment des expositions au Caire. Je le fais de temps à autre pour signa­ler que je suis ici ».

Des lignes et des tâches de cou­leurs, assez fluides, assez floues, rappelant parfois la danse des der­viches tourneurs, composent les toiles présentes à la galerie Picasso. Ce rituel des derviches n’est pas sans lien avec le culte protestant de l’artiste, comme il le précise : « Chrétien protestant, ce côté mys­tique fait partie intégrante de mon caractère, plutôt soufi ».

Fine et transparente, l’aquarelle constitue son médium favori pour dresser des portraits, en one shot, loin des contraintes traditionnelles des proportions. Le portrait de la diva Oum Kalsoum, exposé actuellement à la galerie Picasso, en est témoin. « J’aime la photo d’Oum Kalsoum, où elle a la tête légère­ment relevée, et le regard fixant le vide. Je m’en suis inspiré pour faire ce portrait d’elle à l’aquarelle », souligne Yassa, qui a également signé les portraits de Naguib Mahfouz, pour les éditions de l’AUC Press. En 1989, Yassa avait créé les images des premières de couvertures des neuf romans de Naguib Mahfouz, tra­duits en anglais par l’AUC Press. « Pour faire ces portraits, j’ai ren­contré le Nobel égyptien dans un café du centre-ville, qu’il avait l’habitude de fréquenter. Cinq minutes passées avec lui étaient largement suffisantes, afin de sai­sir le contour de son visage, son calme, sa modestie et sa grande profondeur », se souvient Yassa.

Le travail de Yassa avec l’AUC Press l’a aidé à obtenir ses papiers pour le Canada. « A l’époque, l’AUC Press était chargé d’impri­mer les formulaires d’émigration de l’ambassade du Canada, en Egypte. J’ai saisi l’occasion et j’en ai rempli un. Ma demande a été acceptée et la personne avec qui j’ai passé l’interview aimait bien mes dessins publiés dans la revue Sabah Al-Kheir », explique Waguih Yassa, qui a voulu émigrer au Canada pour plusieurs raisons : être au côté de sa femme pendant ses études à l’étranger, améliorer ses conditions de vie, et surtout vivre dans une ambiance plus saine que celle tendue des années 1980 au Caire. « Il était temps de se trouver une place ailleurs dans une société qui respecte plus les hommes. Après les accords de Camp David et la montée de la Gamaa islamiya, j’ai senti un besoin pressant d’émi­grer. Au lendemain de la révolution du 25 janvier 2011, je suis venu au Caire visiter ma famille. Désormais, je me sens en sécurité. Au Canada, j’ai toujours revendi­qué mes origines. D’ailleurs, à l’entrée de ma ferme à Toronto, j’ai installé un dra­peau égyptien », affirme Yassa, membre du Canadian Portrait Society et du Canadian Watercolor Society. A ses débuts au Canada, l’artiste a travaillé dans des épi­ceries, des stations-service, des journaux et des écoles. « Un jour, j’ai loué une table dans un centre commercial de Toronto, proposant aux passants de faire leur portrait. Nous étions proches de Noël et cela a très bien fonctionné. Cette expérience m’a encouragé à ouvrir ma propre galerie à Stroudville, à Toronto, la Jesse Gallery (c’est-à-dire Yassa en arabe, ou le fils de David, selon l’Evangile) », raconte Yassa, qui a également travaillé à la télévision canadienne, présentant un pro­gramme spécialisé appelé Star Courses, centré sur l’art du portrait à l’aquarelle. Si, pour Yassa, le Canada est un pays qui l’a bien accueilli, l’Egypte reste sa demeure familiale, son univers intime et personnel .

Jalons :

1955 : Naissance au Caire.
1965 : Admission aux scouts des Jésuites de Faggalah.
1988 : Travail à l’AUC Press.
2004 : Fondation de son salon artistique à Réhab.
Octobre 2016 : Exposition à la galerie Picasso.

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